Économie

RDC : des réserves de change « record »… comment et jusqu’à quand ?

En juillet, le FMI ne prévoyait pas que la RDC franchisse le cap des 3 milliards de dollars de réserves internationales avant 2026, ce qui est pourtant arrivé fin septembre. Une performance « exceptionnelle » pour de bonnes et de moins bonnes raisons… L’analyse de Jeune Afrique.

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Mis à jour le 5 octobre 2021 à 09:37

Le chemin de fer Matadi-Kinshasa, le 25 juin 2016. © Gwenn Dubourthoumieu pour Jeune Afrique

« La République démocratique du Congo plaide pour l’accélération de la mise à disposition effective des ressources par le FMI, sans oublier l’impératif d’alléger la dette des pays africains », a défendu le président Félix Tshisékédi, devant l’Assemblée générale des Nations unies, le 21 septembre à New York. Tout en se félicitant de l’approbation de 33 milliards de dollars en Droits de tirage spéciaux pour le continent, il a exhorté les pays développés à « atteindre 100 milliards de DTS » pour l’Afrique.

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Kinshasa peut déjà se réjouir de la réalisation d’une partie des vœux du président Félix Tshisékédi. Le jour même de son adresse à New York, la Banque centrale du Congo (BCC), dirigée depuis juillet par Malangu Kabedi Mbuyi, ancienne cadre du Fonds monétaire international, a annoncé que les réserves de change de la RDC avaient atteint 3,36 milliards de dollars le 17 septembre.

Un bond de 63 % des réserves de change en deux mois

Soit une progression de 63 % en deux mois, pour une hausse de 2,13 milliards de dollars des réserves de change du pays. Ces dernières avaient plafonné en dessous de 800 millions de dollars pendant l’essentiel du premier semestre de 2021.

La générosité actuelle du FMI est à rebours de ses réticences marquées il y a quelques années

« Ce niveau de réserves veut dire que nous avons une autonomie de trois mois d’importation et donc un peu moins de stress. La BCC dispose aussi de la capacité d’intervenir sur le marché de change pour soutenir la monnaie locale si nécessaire », explique l’analyste économique Al Kitenge.

La directrice générale Kristalina Georgieva rencontre le président de la RD Congo Félix Tshisekedi au Fonds monétaire international. © Joshua Roberts/FMI/Flickr Licence CC

La directrice générale Kristalina Georgieva rencontre le président de la RD Congo Félix Tshisekedi au Fonds monétaire international. © Joshua Roberts/FMI/Flickr Licence CC

Le renforcement du stock de devises de la BCC est dû principalement aux décaissements du FMI. À travers d’abord, en juillet, le premier décaissement (217 millions de dollars) de la Facilité de crédit élargie (FCE) d’une valeur de 1,52 milliard de dollars et décaissable par tranches sur trois ans. Deux mois après ce versement, la RDC a également perçu sa part des droits de tirage spéciaux (l’équivalent de 1,5 milliard de dollars) approuvés en juin par l’institution multilatérale. Ces deux décaissements représentent à eux seuls 81 % de « filet de sécurité » monétaire acquis par Kinshasa depuis juin.

Évolution des réserves de change de la RDC (en millions de dollars). Données de la Banque centrale du Congo le 21 septembre, prévisions du FMI en juillet 2021. © Évolution des réserves de change de la RDC (en millions de dollars). Données de la Banque centrale du Congo le 21 septembre 2021 / prévisions du FMI en juillet 2021. Jeune Afrique

Évolution des réserves de change de la RDC (en millions de dollars). Données de la Banque centrale du Congo le 21 septembre, prévisions du FMI en juillet 2021. © Évolution des réserves de change de la RDC (en millions de dollars). Données de la Banque centrale du Congo le 21 septembre 2021 / prévisions du FMI en juillet 2021. Jeune Afrique

Le soutien du FMI a permis à Kinshasa de gagner près de cinq ans sur le calendrier de renforcement des réserves de change du pays. Dans une étude de juillet 2021, le FMI ne prévoyait pas que la RDC atteigne – par ses propres efforts appuyés par les seuls décaissements de FEC de juillet – le seuil de 3 milliards de dollars de réserves de change avant 2026.

La résilience de notre économie réside dans la solidité de la production domestique

Au demeurant, le double coup de pouce du FMI intervient en complément d’autres financement accordés par le fonds au cours des deux dernières années. À savoir une Facilité de crédit rapide (FCR) de 368 millions de dollars approuvée en décembre 2019 pour permettre déjà  « aux autorités de répondre à leurs besoins urgents en matière de balance des paiements », via le renforcement des réserves de change. Le FMI avait justifié cette aide par « la chute récente des prix des matières premières, les nouvelles initiatives de dépenses et le relâchement de la surveillance des dépenses pendant la période de transition politique », qui ont conduit « à un affaiblissement de la position budgétaire essentiellement financée par la Banque centrale » et à une chute des réserves internationales « tombées à des niveaux dangereusement bas ».

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Rebelote en avril 2020 : le FMI approuve une nouvelle FCR de 363 millions de dollars « pour aider la République démocratique du Congo à satisfaire les besoins de financement de la balance des paiements qui découlent de la pandémie de Covid-19 ».

Cette prédisposition du Fonds à soutenir le pays contraste fortement avec ses réticences il y a quelques années. L’institution avait suspendu un précédent accord de financement conclu en 2012, après la non-publication de certains contrats miniers et dans un contexte de tensions entre l’administration de l’ex-président Joseph Kabila et les partenaires internationaux du pays, dont les États-Unis, premier actionnaire du FMI.

Par contraste, les équipes de Félix Tshisékédi se sont fortement engagées à poursuivre les réformes préconisées par le Fonds, dont la refonte de la gouvernance de la Banque centrale, qui a abouti, entre autres, à la nomination de Malangu Kabedi Mbuyi.

Un confort illusoire sans renforcement de la collecte locale

Si les interventions de l’institution multilatérale ont permis à Kinshasa d’accéder plus rapidement que prévu à un certain confort, l’analyste Al Kitenge note que ce répit est le moment de s’intéresser à la nature des biens importés par la RDC et d’œuvrer à la substitution de certaines importations par la production locale. « Ce confort est illusoire car en cas de choc exogène (la Covid-19 en est un), les importations ne sont pas une réponse. La résilience de notre économie réside dans la solidité de la production domestique des biens et des services », plaide l’analyste.

Nous importons tout, des tomates au poisson salé…

Si le FMI table sur une réduction du déficit de la balance des comptes courants de la RDC de -2,1 % du PIB en 2021 à -1,3 % en 2026, cette amélioration anticipée de la position commerciale du pays repose sur l’hypothèse d’une hausse de la valeur des exportations minières, dont les volumes et les prix ont crû ces derniers mois, alors que la crise du Covid-19 compressait les importations.

Une jeune fille échange des dollars en franc congolais, 15 septembre 2011. © Baudouin Mouanda pour Jeune Afrique

Une jeune fille échange des dollars en franc congolais, 15 septembre 2011. © Baudouin Mouanda pour Jeune Afrique

Mais le rebond du secteur extractif pourrait être perturbé par le réexamen annoncé par Kinshasa des conventions minières en cours. Au demeurant, les importations de biens qui avaient reculé à 11,9 milliards de dollars en 2020 devraient quasiment doubler d’ici à 2026 pour atteindre 22,4 milliards de dollars selon les prévisions du FMI… Une non-réalisation des gains attendus sur les exportations associée à une poursuite quasi-inéluctable des importations mettrait très rapidement en péril le « matelas de devises » de la BCC, ainsi que l’équilibre du franc congolais et, in fine, le pouvoir d’achat des populations.

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« Nous importons tout, des tomates au poisson salé… Il faudrait à la RDC obtenir au moins 7 milliards de dollars de réserves pour être certains de pouvoir faire face aux chocs économiques internes ou externes qui peuvent advenir », remarque Valéry Madianga de l’Observatoire de la dépense publique, à Kinshasa. Cela passe, poursuit l’analyste, par une mobilisation accrue des recettes (réformes fiscales et lutte contre la corruption) et par l’imposition aux opérateurs miniers d’un rapatriement régulier d’une plus large part de leurs recettes d’exportation, conformément au nouveau Code minier. « Dans le cas contraire, le pays restera dépendant de l’aide du FMI qui intervient de manière ponctuelle », avertit le chercheur.

« La mise en œuvre de la nouvelle réglementation sur les réserves obligatoires et le transfert à l’étranger des dépôts en devises de la BCC actuellement dans les comptes des banques commerciales locales contribueront à accroître les réserves », complète le FMI dans son rapport de juillet 2021.

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En septembre 2020, l’administration des mines avait indiqué que le montant à rapatrier se chiffrait à 8,1 milliards de dollars, sur un total de recettes d’exportation des produits miniers de 12,6 milliards, générées entre juillet 2018 et juin 2020. La Banque centrale du Congo devrait en principe encaisser 4 milliards milliards de dollars de devises par ce mécanisme.