Politique

Roukiata Ouédraogo : « Le Pen et Zemmour répandent la peur en France »

L’ACTU VUE PAR… Chaque samedi « Jeune Afrique » invite une personnalité à décrypter un sujet d’actualité. La comédienne, chroniqueuse et autrice franco-burkinabè réagit à la banalisation des thèses d’extrême-droite en France avant la présidentielle d’avril 2022.

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Mis à jour le 9 octobre 2021 à 09:50

L’humoriste et autrice franco-burkinabè Roukiata Ouedraogo, en mars 2019 à Paris. © STEPHANE DE SAKUTIN/AFP

Elle n’en finit plus de multiplier les projets. One woman shows, chroniques sur France Inter, roman, film, et, désormais, bande dessinée. Le 6 octobre, Roukiata Ouédraogo a publié, avec la dessinatrice Aude Massot, Ouagadougou pressé, une BD inspirée de son spectacle éponyme qu’elle a joué sur les planches entre 2012 et 2016. Dans cette autofiction drôle et subtile, la comédienne franco-burkinabè, diplômée du prestigieux Cours Florent, raconte sa jeunesse entre Ouaga et Paris, et les péripéties, partagées par tant d’immigrés, du retour au pays.

Entre deux dates de son spectacle Je demande la route, qui l’emmènera en tournée dans toute la France – ainsi qu’en Côte d’Ivoire – jusqu’en 2023, « Rouki », comme la surnomme ses proches, s’est posée dans un café près des Champs-Élysées. Pour JA, celle qui est arrivée en France à 20 ans et qui a connu bien des galères avant de connaître une carrière florissante, a accepté de se confier sur la situation dans son pays d’adoption à sept mois de la présidentielle d’avril 2022. En ne cachant pas sa préoccupation face à la progression de l’extrême-droite et des discours anti-immigration au sein de la société française.

Jeune Afrique : Êtes-vous inquiète face à la montée politique et médiatique d’Éric Zemmour en France ? Comment l’expliquez-vous ? 

Roukiata Ouédraogo : Oui je suis inquiète. C’est assez aberrant de donner autant de visibilité médiatique à une telle personne. On le voit beaucoup et donc forcément il y a des gens qui vont se laisser convaincre. C’est préoccupant que le milieu médiatique donne autant de place à quelqu’un comme Éric Zemmour.

La France est métissée et c’est ça qui fait sa richesse

Est-ce une simple bulle médiatique ou le symbole d’une profonde droitisation de la France ?

Ceux qui font du bruit sont en réalité très peu. Ils prétendent que les étrangers viennent prendre le travail des Français, déplorent que leur pays se métisse… Quand vous prenez le métro, quand vous vous promenez dans la rue, il y a des personnes de toutes les couleurs. Aujourd’hui, la France est métissée et c’est ça qui fait sa richesse. Ceux qui veulent renier cette part de leur nation se trompent totalement.

Il faut être plus tolérant, plus ouvert, aller davantage vers les autres. Les gens qui partent de chez eux ont des choses à nous apporter. Ils ont une part d’humanité à partager. Si certains pensaient un peu plus à ça, ils n’auraient pas peur qu’un étranger vienne « piquer » leur travail, leur femme, ou le pain au chocolat de leur enfant.

À en croire Marine Le Pen, ce sont les étrangers et les immigrés qui sont à la base de tous les problèmes en France. Or nous savons bien que tout cela est complètement faux. Mais ces idées progressent car Le Pen, Zemmour et le reste de l’extrême-droite répandent la peur.

Vous êtes une femme, immigrée, noire et africaine. Vous cochez donc à peu près toutes les cases pour être dans le viseur de certains de ces responsables politiques. Que leur diriez-vous si vous les croisiez ?

De regarder mon exemple. J’ai quitté mon pays, le Burkina Faso, à 20 ans. Je n’ai pas fait de grandes études. Je voulais faire du stylisme, mais on m’a tout de suite catalogué en me disant : « Ce n’est pas un secteur pour vous, faites plutôt du social ». J’ai donc fait du social. Une fois mon BAFA en poche, j’ai travaillé en centre de loisir pour enfants issus de milieux difficiles… J’adorais ça, mais j’aspirais à autre chose. Donc je me suis battue pour faire ce que je voulais et arriver là où je suis.

Il faut faire confiance aux étrangers qui arrivent et leur donner la chance de prouver ce qu’ils peuvent faire. Certains nous renvoient toujours à notre statut d’immigrés mais nous avons notre place en France. Nous travaillons, nous payons nos impôts, nous apportons une richesse à ce pays.

Désormais, tout le monde peut s’abriter derrière un écran pour vomir sa haine

L’humour peut-il être une arme efficace face aux discours racistes et xénophobes ?

Pour moi, l’humour est un vecteur pour dire des choses. C’est aussi un bouclier, une façon de s’armer et de pouvoir avancer dans la vie. Quand la personne en face de toi sourit, les barrières tombent. Chez moi, au Burkina Faso, nous avons la parenté à plaisanterie. C’est une belle chose, car cela apaise la société. S’il y a des tensions entre deux personnes et qu’ils apprennent qu’ils sont parents à plaisanterie, cela s’arrête tout de suite. C’est génial. Il faudrait avoir ça partout.

Diriez-vous que le racisme a progressé en France depuis que vous y vivez ?

Quand je suis arrivée en France, j’avais 20 ans. J’essayais de trouver ma place. Mais oui, j’ai été confronté au racisme. On ne m’a jamais autant rappelé qu’ici ma couleur de peau, ma façon de parler ou ma touffe de cheveux. Quand j’étais en Afrique, je ne savais même pas que j’avais un accent quand je parlais le français. C’est ici que j’ai appris que j’en avais un.

Il y a des choses qui peuvent me faire mal, mais j’essaie de passer outre. Le racisme fait partie de mon quotidien. Il a empiré à cause des réseaux sociaux. Désormais, tout le monde peut s’abriter derrière un écran pour vomir sa haine sur les gens. Quand je marche dans la rue, personne ne me traite d’ « espèce de guenon ». C’est sur les réseaux sociaux qu’on me fait ça. Quand j’ai commencé à faire des chroniques sur France Inter, j’ai aussi subi beaucoup d’insultes.

Vous en avez souffert ?

J’avais été prévenue. L’équipe de Par Jupiter (Si tu écoutes, j’annule tout, à l’époque) m’avait dit de faire attention aux commentaires haineux. Mais je suis curieuse et j’ai donc tout regardé. Au début, ça m’a fait très mal. J’ai la chance de travailler avec des gens formidables, avec lesquels on parle souvent et on dédramatise. Aujourd’hui, je m’en sers même pour nourrir d’autres chroniques.

Le sommet Afrique-France, qui s’est tenu le 8 octobre à Montpellier, s’est voulu « non-institutionnel » avec pour objectif de refonder les relations entre la France et les pays du continent. Assiste-t-on à un vrai changement ou s’agit-il de vœux pieux, voire d’une opération de communication ?

Dans son passé, la France a fait des choix très lourds de conséquences pour sa relation future avec l’Afrique. Elle doit composer aujourd’hui avec l’image qu’elle y a laissé. On ne peut pas effacer du jour au lendemain les liens obscurs de la Françafrique. Je salue la saison culturelle Africa 2020, qui apporte une visibilité aux arts africains sous tous ses apects. On ne peut que saluer cet évènement. Maintenant, je ne sais pas si cela suffira à changer la Françafrique. Pour que les choses bougent vraiment, c’est plutôt au niveau géopolitique qu’il faut travailler.

Ouagadougou pressé, de Roukiata Ouedraogo et Aude Massot, paru le 6 octobre aux éditions Sarbacane.

Ouagadougou pressé, de Roukiata Ouédraogo et Aude Massot © Éditions Sarbacane

Ouagadougou pressé, de Roukiata Ouédraogo et Aude Massot © Éditions Sarbacane