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Un soldat français, pendant l’opération Barkhane, à Gao, le 1er août 2019. © Benoit Tessier/REUTERS

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France-Mali : Paris et Bamako à l’heure de la rupture

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Barkhane, Wagner… Le ton monte entre la France et le Mali

Déjà irritée par les discussions entre Bamako et la société russe Wagner, Paris n’a pas apprécié les dernières déclarations de Choguel Kokalla Maïga, qui l’accuse d’abandonner le Mali.

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Par - à Bamako
Mis à jour le 29 septembre 2021 à 14:02

Choguel Maïga à l’ONU, le 25 septembre 2021, à New York © Kena Betancur/AP/SIPA

Rien ne va plus sur la ligne Paris-Bamako. Alors que les sujets de dissension se multiplient entre les deux pays, le Premier ministre malien a publiquement accusé la France de tourner le dos au Mali. À la tribune des Nations Unies, à New York, le 25 septembre, Choguel Kokalla Maïga a qualifié d’« abandon en plein vol » la décision de Paris de réorganiser son dispositif militaire au Sahel. Des « contre-vérités », des déclarations « inacceptables » et « indécentes », qui reviennent à « s’essuyer les pieds sur le sang des soldats français », a immédiatement réagi la ministre française des Armées, Florence Parly.

S’appuyant sur les propos d’Emmanuel Macron, qui a annoncé en juin fermer certaines bases de l’armée française et réduire les effectifs militaires déployés dans la région, le chef du gouvernement malien a défendu la nécessité d’ouvrir des canaux de discussions avec d’autres partenaires.

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Alors que le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov a confirmé l’existence d’échanges entre Bamako et des sociétés de sécurité privées russes, la possibilité d’un accord de coopération avec une entreprise de la nébuleuse Wagner a déclenché une véritable levée de boucliers parmi les chancelleries occidentales, au premier rang desquelles la France.

Remontrances

Si ce sujet a mis de l’huile sur le feu, les racines de la brouille entre Paris et Bamako sont, elles, plus anciennes. Avant son passage au Nations Unies, le Premier ministre malien avait déjà reçu un courrier de clarification de la part de Joël Meyer, l’ambassadeur de France au Mali. Une missive ferme aux airs de remontrance, dans laquelle le diplomate français dénonce les propos tenus par le locataire de la primature le 16 septembre, lors d’une rencontre avec la société civile. Il évoquait alors « des difficultés dans la relation avec les partenaires ».

Il est inexact d’affirmer que la France cesse de se tenir au côté du peuple malien

Dans le document, qui circule sur les réseaux sociaux, Joël Meyer balaie le terme d’abandon employé par Choguel Kokalla Maïga. « La France, dans ses activités de développement et de coopération d’une part, et dans son soutien au Famas [Forces armées maliennes] à travers l’opération Barkhane d’autre part, ne quitte pas le Mali […] Il est inexact d’affirmer que la France cesse de se tenir au côté du peuple malien », écrit-il dans un style peu amène.

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Il récuse également les accusations selon lesquelles les autorités maliennes n’auraient pas été consultées concernant la restructuration de l’opération Barkhane. « L’adaptation de notre dispositif sécuritaire a été discuté à plusieurs reprises avec les autorités sahéliennes, et notamment maliennes – je ne rappellerai à titre d’exemple que les dernières consultations tenues en marge du sommet de N’Djamena en février dernier », fait valoir le diplomate.

Des arguments qui n’ont visiblement pas empêché le Premier ministre Malien d’enfoncer le clou lors de son passage à l’ONU. « Le Mali regrette que le principe de consultation et de concertation, qui doit être la règle entre partenaires privilégiés, n’ait pas été observé en amont de la décision », a-t-il tancé le 25 septembre.

Populisme anti-français

« Choguel Maïga entretient à dessein un discours populiste. Pour le comprendre, il faut se rappeler qu’il est arrivé à la primature dans un contexte particulier, où lui même était très critique à l’égard des organes de la transition. Il est à la conquête d’une légitimité pour laquelle il s’aligne sur un discours anti-français qu’il sait capable de mobiliser, notamment parmi la jeunesse » décrypte Abdoul Sogodogo, vice-doyen de la faculté de sciences administratives et politiques de Bamako.

Plusieurs prises de position de Paris ont été vécues comme des atteintes à la souveraineté de Bamako

En accusant les autorités françaises d’avoir décidé de la transformation de l’opération Barkhane de manière unilatérale, le chef du gouvernement alimente un discours hostile à l’Hexagone, régulièrement accusé d’afficher une attitude condescendante, voire néo-colonialiste à l’égard de l’Afrique.

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Début 2020, le sommet de Pau avait notamment été vécu comme une « convocation » des chefs d’État africains du G5 Sahel. Le président français avait alors appelé ses homologues à clarifier leurs points de vue quant à la présence militaire française dans la région. Plusieurs prises de position de la France ont par ailleurs été vécues comme des atteintes à la souveraineté de Bamako. C’est le cas notamment de la ligne rouge tracée par Emmanuel Macron quant à de possibles négociations avec les groupes armés, que Paris juge « incompatibles avec la présence de soldats français au Mali » mais que les Maliens appellent de leurs voeux.

Après dix années de guerre et des résultats contestés, Barkhane « est une cible populaire », ajoute Abdoul Sogodogo. Choguel Kokalla Maïga le sait bien, l’anti-impérialisme se vend sur le continent.