Politique

Tunisie : Ennahdha, suite et fin

Pas moins de 131 cadres d’Ennahdha ont décidé de quitter le parti et envisagent de créer une nouvelle formation à référentiel islamique, signant pratiquement l’arrêt de mort du mouvement cofondé par Rached Ghannouchi. Explications.

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Par - à Tunis
Mis à jour le 29 septembre 2021 à 17:47

Rached Ghannouchi, président d’Ennahdha et du Parlement. © Nicolas Fauqué

En décidant, le 20 septembre, de suspendre sine die l’activité de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), Kaïs Saïed a pratiquement enterré la seconde République pour s’orienter vers une démocratie directe, où les partis joueraient un rôle mineur.

Pour Ennahdha, qui menait la danse à l’ARP et donnait le ton sur la scène politique depuis la révolution de 2011, la crise est à ce point rude que le parti en a été dévitalisé.

Après les discussions internes et les dissensions dont la teneur était devenue publique, l’heure est aux démissions. Depuis le 26 septembre, 131 dirigeants ont décidé de quitter le parti. Certains d’entre eux, comme Ridha Chaïbi, avaient déjà, par le passé, décidé de faire cavalier seul, avant de revenir au sein de la maison-mère.

Mais cette fois, un point de non retour semble avoir été atteint. Le poids lourd du parti Abdellatif Mekki, après avoir exclu son départ de la formation dans les colonnes de Jeune Afrique, a changé d’avis moins d’une semaine après l’interview et s’est joint au mouvement de départs.

Les infractions à la loi sur le financement des campagnes électorales peuvent conduire à la dissolution d’Ennahdha.

Les 131 cadres démissionnaires marquent ainsi leur malaise par rapport aux orientations d’Ennahdha et leur désaccord avec le président Rached Ghannouchi, principal père fondateur du parti islamiste, dont il tient les rênes depuis près de quarante ans et qui est aujourd’hui désavoué par ceux qui lui ont longtemps reconnu une certaine autorité.

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Nommé par Ghannouchi à la tête d’une commission de gestion de la crise politique, Mohamed Goumani a tenté d’ouvrir le dialogue avec le président de la République, Kaïs Saïed, avant de renoncer à cette mission, jugeant qu’il était trop tard pour discuter et impensable de négocier. L’argument d’une éventuelle démission de Rached Ghannouchi est même resté sans effet.

Chute des intentions de vote

Depuis le 25 juillet, la doxa populaire a contraint les dirigeants du parti à se rendre à l’évidence : ce n’est pas tant Ennahdha et son idéologie qui sont remises en question que Rached Ghannouchi lui-même.

Considéré comme responsable de la situation politique délétère, avec ses conséquences économiques et sociales, il fait l’objet d’un tel rejet que les cadres du parti ne pouvaient plus feindre de ne pas savoir ou de ne pas avoir entendu.

Il est désormais certain qu’Ennahdha telle que l’ont connue les Tunisiens pendant dix ans est finie. Le directeur du quotidien Le Maghreb estime que « la tendance Ghannouchi dans l’islam politique est révolue mais que l’islam politique n’a pas pour autant quitté la scène politique ».

Comme pour étayer cette analyse, un baromètre politique de Sigma Conseil du 19 septembre crédite Ennahdha de 11 % d’intentions de vote en cas d’élections, contre 21 % en juin dernier. En troisième position derrière son adversaire historique, le Parti destourien libre (PDL), qui caracole en tête avec 30,8 % des suffrages, suivi par le parti, encore virtuel, de Kaïs Saïed, qui recueillerait 20,1 % de voix.

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Les dissidents d’Ennahdha savent aussi que le temps de l’union sacrée, du consensus et des compromis touche à sa fin. L’alliance du 18 octobre 2005, qui avait réuni les islamistes, l’extrême gauche et les défenseurs des droits de l’homme pour dénoncer les exactions de l’ancien régime, ne peut plus se reconstituer.

« Ennahdha doit se rappeler de la manière dont elle s’est comportée par rapport aux libertés, dont celle de manifester, quand elle était au pouvoir », souligne Adnane Mansar, ancien directeur de cabinet du président Moncef Marzouki et secrétaire général du parti Al-Irada.

En prenant leurs distances avec Montplaisir, ces cadres se prémunissent contre d’éventuelles poursuites.

Il ne reste plus aux démissionnaires qu’à s’engager sur la voie de la réforme et à se regrouper sous une nouvelle bannière commune. Une décision qui serait d’autant plus salutaire que les infractions à la loi sur le financement de la campagne électorale de 2019, pointées par un rapport de la Cour des comptes, peuvent conduire à la dissolution pure et simple d’Ennahdha.

En prenant leurs distances avec Montplaisir, siège du parti, ils se prémunissent contre d’éventuelles poursuites. Ceux d’entre eux qui sont députés conservent leur mandat d’élu tant que l’ARP n’aura pas été formellement dissoute.

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« La question de la légitimité n’est pas anecdotique », souligne un élu, alors que la perspective d’une réunion de l’ARP, malgré le gel de ses activités, est envisagée par certains députés. Il assure qu’Ennahdha a été torpillée par son leadership et paye sa stratégie du consensus, ainsi que l’absence d’écoute des militants et des cadres.

Ceux qui ne sont pas partis en exil et qui ont vécu sous le joug de l’autoritarisme s’estiment aujourd’hui marginalisés. « Le pays a un désir de changement, alors que dire du parti… », assène un élu démissionnaire décidé à poursuivre sa carrière politique.