Politique

Bouteflika ou l’art du paradoxe

Décédé le 17 septembre 2021 et inhumé au cimetière des héros de la guerre d’indépendance mais avec moins d’honneurs que ses prédécesseurs, l’ex-président algérien aura été jusqu’au bout une personnalité controversée.

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Mis à jour le 9 octobre 2021 à 18:51
Moussaab Hammoudi

Par Moussaab Hammoudi

Chercheur en sciences politiques à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, Paris

Abdelaziz Bouteflika, ici ministre de la Jeunesse et des Sports, le 27 septembre 1962. © JA ARCHIVES

En Algérie, lorsqu’on évoque Abdelaziz Bouteflika, on retient avant tout sa longévité-record au pouvoir. Vingt ans de règne (1999-2019), jalonnés de paradoxes érigés en doxa – voyez dans cette formulation une insistance plutôt qu’un pléonasme.

Militant de l’Armée de libération nationale (ALN) durant la guerre d’Algérie, il fait pourtant le  choix de s’établir à l’extérieur du pays plutôt que dans les maquis, et devient l’un des hommes clés de « l’armée des frontières » du colonel Houari Boumédiène.

Ruse et diplomatie

La suite est connue : au sortir de la guerre de libération, le Cercle de Oujda « confisque » l’indépendance et renverse les civils, en l’occurrence le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), qui préparait son assemblée constituante. Bouteflika était de ceux pour qui un régime où les militaires primaient sur les civils était une garantie de liberté…

Après l’indépendance, sous la présidence d’Ahmed Ben Bella, Bouteflika est brièvement ministre de  la Jeunesse. Sa capacité à ruser le propulse dans la diplomatie. Le putsch de 1965 installe au pouvoir Boumédiène, qui le maintient, à seulement 26 ans, au poste de ministre des Affaires étrangères. Bouteflika y restera quinze longues années.

Commence une longue méharée sur fond d’affaires de corruption.

Après la disparition de Houari Boumédiène, en 1978, Bouteflika n’est plus en odeur de sainteté. Le président Chadli Bendjedid ne souhaite pas l’intégrer dans son équipe. Même le parti unique lui tourne ostensiblement le dos.

Commence une longue méharée sur fond d’affaires de corruption dans lesquelles l’ancien moujahid semble directement impliqué. Une occasion de redorer son blason se présente en 1994, lorsque l’armée le sollicite, en pleine guerre civile. Paradoxalement, Bouteflika décline la proposition. À nouveau persona non grata, il quitte le désert émirati pour les montagnes helvétiques.

Absent lorsqu’il était attendu en 1994, Bouteflika sera présent quand personne ne l’attend, en 1999. À la fin des années 1990, les chefs de la junte militaire écartent leur ancien camarade, le président Liamine Zeroual. Objectif : mettre en avant une façade civile, tout en continuant de tenir les rênes du pouvoir.

Son unique obsession : devenir l’homme providentiel, le zaïm.

Une élection présidentielle anticipée est organisée. À la satisfaction des généraux, Abdelaziz Bouteflika se porte candidat indépendant dans ce scrutin dont tous les candidats se sont retirés. Aussitôt élu, son unique obsession est de s’ériger en symbole national, en homme providentiel : le zaïm. Pour y parvenir, il doit réaliser une prouesse politique dans un contexte de guerre civile. Ce sera la loi sur la Concorde civile − esquissée par Liamine Zéroual. Elle octoie une forme d’amnistie aux islamistes ayant pris part aux actions violentes dans les années 1990.

Le paradoxe − encore un ! − est que cette initiative ne propose pas de sortie de crise, mais qu’elle impose le silence. Cet acte, qui se voulait historique, symbolisera finalement le refus d’écrire l’histoire de la décennie noire. Il en sera de même pour les émeutes de 2001, en Kabylie, lors du Printemps noir. Les victimes de ces manifestations réprimées dans le sang n’obtiendront pas justice, mais une simple loi faisant de l’amazigh une langue officielle.

Narcissisme et népotisme

À la fin de son deuxième mandat – censé être le dernier –, Bouteflika manie aussi bien le narcissisme que le népotisme. Ne songeant qu’à écarter ceux qui l’ont installé au pouvoir, il se constitue un cercle d’hommes d’affaires loyaux, tout en s’appuyant sur un cercle militaire régénéré. En réalité, le coup était joué d’avance. En 2004, le rusé Bouteflika avait élevé au rang de chef d’état-major un commandant poussé à la retraite par sa hiérarchie.

Se noue alors une solide alliance entre Bouteflika et Ahmed Gaïd Salah. Le général Toufik, puissant « faiseur de présidents »,  en fera les frais en 2015.

Il estime que le règne Bouteflika doit se perpétuer, à travers Saïd, son frère cadet.

Entre-temps, malgré l’existence d’un cercle d’oligarques et une conjoncture économique positive, l’économie reste en berne. Bouteflika ne fléchit pas. Il songe à un troisième mandat, malgré son incapacité à faire une campagne électorale. En 2009, il est réélu.

Le pouvoir (lui aussi) a ses raisons que la raison ne comprend (presque) pas. Malgré son accident vasculaire cérébral, survenu en 2013, « Abdelaziz » estime que le règne Bouteflika doit se perpétuer, à travers Saïd, son frère cadet, déjà bien introduit dans les sphères du pouvoir.

Abdelaziz, lui, séjourne à l’hôpital militaire parisien du Val-de-Grâce. Sa présence se résume à un portrait dans un cadre ! La santé peut le trahir, Bouteflika, lui, ne trahit pas ses ambitions ubuesques.

Bouteflika voulait quitter cette Terre comme président en fonction.

Après un quatrième mandat (2014), un cinquième mandat est en perspective. Signe de gloire, la construction de la Grande Mosquée d’Alger, édifice somptueux réalisé par le régime communiste chinois avec une entreprise aux pratiques controversées. Bouteflika veut quitter cette Terre comme président en fonction, et reposer dans la troisième plus grande mosquée du monde, qui sera son éternel mausolée.

Dernier acte : les funérailles

Les Bouteflika ne voyaient pas venir le déluge. Ils ne réalisent l’étendue du mécontentement populaire qu’en 2019, lorsque le Hirak envahit les rues. La situation impose de facto un homme fort : ce sera le chef d’état-major. Jadis « repêché » et promu par Abdelaziz Bouteflika, Gaïd Salah provoque la chute, sans gloire, de son mentor. L’ancien chef de l’État sera enfermé dans sa résidence présidentielle pendant deux ans.

À l’annonce de son décès, les autorités sont confrontées à un ultime paradoxe : l’organisation de ses funérailles. Seront-elles officielles, alors qu’ils le qualifient de « chef de gang » ? Ou ordinaires, ce qui revient à trahir un des leurs ? Bouteflika sera finalement inhumé en président, mais sans faste, le régime assumant la corrélation entre « régime » et « gang ».