Politique

Réforme de l’armée en Guinée : Mamadi Doumbouya réussira-t-il là où Alpha Condé a échoué ?

Dès son arrivée au pouvoir, Alpha Condé a entrepris de réformer l’armée. Mais ce sont des militaires qui l’ont fait chuter et qui sont désormais aux manettes de la transition. Et l’histoire semble se répéter.

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Mis à jour le 5 octobre 2021 à 11:56

Mamady Doumbouya au stade du 28-Septembre. © Afrik.Com

C’est un triste anniversaire que Mamadi Doumbouya ne pouvait oublier. Mardi dernier, le nouveau chef de l’État guinéen s’est rendu au stade du 28-septembre où, douze ans plus tôt, au moins 150 manifestants ont été tués et une centaine de femmes violées par les bérets rouges.

Comme à son habitude, le lieutenant-colonel est resté silencieux. « Nous avons pensé nous recueillir en ce lieu pour prier à la mémoire de tous les Guinéens », a simplement déclaré son porte-parole, le colonel Amara Camara.

Le 28 septembre 2009, des milliers de personnes étaient venues manifester contre la décision du chef de la junte, le capitaine Moussa Dadis Camara, de se présenter à l’élection présidentielle. Selon une commission d’enquête des Nations unies, le massacre avait été prémédité par les militaires. Depuis, les victimes n’ont eu de cesse de réclamer l’organisation d’un procès.

Oublier les mauvais souvenirs

Mamadi Doumbouya, lui, ne devrait pas être candidat lors du scrutin qui marquera la fin d’une transition dont personne ne connaît encore les contours exacts. De fait, il est écrit noir sur blanc dans la nouvelle charte de transition dont s’est doté le pays le 27 septembre que ni les membres du Comité national de rassemblement pour le développement (CNRD) ni ceux du Conseil national de transition (CNT) ne pourront se présenter à la prochaine présidentielle.

Depuis son accession au pouvoir, Mamadi Doumbouya s’efforce de faire oublier les très mauvais souvenirs du régime de Dadis Camara. En 2008, lorsque celui-ci succède à Lansana Conté, peu de temps après mort de ce dernier, l’armée guinéenne a fort mauvaise réputation. Outil de répression de régimes autoritaires, elle passe pour corrompue et indisciplinée. C’est d’ailleurs à la faveur d’une fracture au sein de l’armée que le Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) dirigé par Dadis Camara accède au pouvoir.

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À l’époque, il sait jouer de cette politisation de la troupe, achetant le soutien d’officiers contre des avantages en nature et une protection. Pour former sa garde présidentielle, il puise largement dans le vivier de jeunes soldats issus de Guinée forestière, sa région d’origine. Et se fait maître des nominations spontanées et irrégulières, propulsant ses proches du rang de simple officier à celui de ministre, gouverneur ou préfet.

Professionnalisation

Depuis, plus d’une décennie a passé. La réforme de l’armée initiée par le président de la transition, Sékouba Konaté, a été prolongée par Alpha Condé, toujours détenu par les militaires qui l’ont renversé le 5 septembre.

Après le séisme qu’a constitué le massacre du 28 septembre 2009, l’armée guinéenne a été sommée de devenir républicaine et de se séparer de ses brebis galeuses. Tout de suite après son élection, Alpha Condé a pris soin de faire sortir les militaires de la sphère politique pour les renvoyer dans leurs casernes, redéployant sur le territoire certains bataillons, et mettant à la retraite quelques 4 000 soldats. Il a augmenté les budgets, intensifié la démilitarisation de l’administration et est devenu plus exigeant sur le recrutement.

Le but de la réforme du secteur de la sécurité, c’était aussi de proposer une meilleure formation aux militaires

« Avant, l’armée, c’était la voie de repli pour ceux qui échouaient à l’école. Peu à peu, le recrutement a évolué et l’armée s’est professionnalisée », explique un ancien militaire. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’on retrouve au sein du CNRD des hommes qualifiés et bien formés. Mamadi Doumbouya bien sûr, qui a enchaîné les formations à l’étranger, à partir des années 2010. Mais aussi certains des hommes qui constituent son cercle proche, comme le général Aboubacar Sidiki Camara, dit Idi Amin, le colonel Balla Samoura ou son propre porte-parole, Amara Camara.

« Le but de la réforme du secteur de la sécurité, c’était aussi de proposer une meilleure formation aux militaires, en Guinée ou à l’étranger, via notamment les formations onusiennes, pour leur permettre de monter en grade », rappelle la chercheuse Anna Dessertine, dans un entretien accordé à Jeune Afrique. Une montée en grade qui a pu provoquer une « crispation inter-générationnelle », et des frustrations chez les aînés, affirme la spécialiste.

Un monstre bien armé

Cette réforme est à l’époque soutenue par les partenaires occidentaux, la France en tête. Le général Bruno Clément-Bollée, chef de la Direction de la coopération de sécurité et de défense (DCSD), est envoyé sur le terrain. En 2016, la commission des affaires étrangères française vient d’autoriser un accord de coopération de défense entre Paris et Conakry. Elle émet néanmoins certaines réserves.

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« L’armée guinéenne conserve par certains aspects un caractère ‘soviétique’, avec un fonctionnement centralisé à l’extrême et des postes de surveillance répartis sur tout le territoire. À cela, il faut ajouter une gestion des ressources humaines inexistante et une chaîne de commandement très faible », établit ainsi le rapporteur du projet de loi. La France a stoppé toute coopération militaire avec la Guinée depuis le dernier coup d’État.

La création des Forces spéciales, bataillon d’élite qui fut financé directement depuis la présidence, répondait à ce besoin d’Alpha Condé de renforcer et de professionnaliser son armée. Avec la bénédiction des partenaires étrangers, qui voyaient dans cette unité une manière de lutter à la fois contre le narcotrafic et le terrorisme. « Avec les Forces spéciales, Alpha Condé a créé un monstre, extrêmement bien armé », estime aujourd’hui un membre de l’ancienne équipe gouvernementale. Pour cette source, la montée en puissance de Mamadi Doumbouya relève des « deux grands complexes » du chef de l’État déchu, qui appréciait autant l’expérience française de son protégé que son appartenance à la communauté malinké.

« Penser que l’armée guinéenne est devenue totalement républicaine est incorrect, estime un fin connaisseur des forces de défense et de sécurité. Ce n’est pas une armée, ce sont des unités militaires. Dans le pays fracturé qu’est la Guinée, Alpha Condé a lui aussi joué de ses divisions. »

Chien de garde de la démocratie ?

Très rapidement après le coup d’État du 5 septembre, l’armée a semblé se rallier derrière Mamadi Doumbouya. Dès le 7 septembre, ce soutien était officialisé par la rencontre organisée entre le CNRD et les militaires au camp Almamy Samory Touré, qui est aussi le siège du ministère de la Défense et de l’état-major des armées.

« Les militaires ont fait le deuil du président », confirme un ancien membre de l’équipe gouvernementale. Et se sont rangés derrière Mamadi Doumbouya, qui s’apprête désormais à nommer le Premier ministre et le gouvernement ainsi que les 81 conseillers nationaux du CNT.

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« Mamadi Doumbouya développe un discours de rupture qui trouve sa résonance auprès de l’opinion et évoque en même temps une certaine inclusivité. On voit qu’il veut rassurer tout le monde, mais cette transition relance la question du rôle que peut jouer l’armée dans la vie publique, analyse le politologue Kabinet Fofana. L’armée peut-elle jouer ce rôle de chien de garde de la démocratie, de l’orthodoxie, de la gouvernance ? Peut-elle être la boussole et la vigie de cette transition ? »

Après des années durant lesquelles l’armée a été régie par des logiques politiques, beaucoup s’interrogent sur l’impunité des militaires coupables d’exactions. En se recueillant au stade du 28-septembre, Mamadi Doumbouya entendait-il donner un début de réponse à cette question ?