Politique

Côte d’Ivoire : rencontre avec Jacques Ehouo, l’homme qui a conquis le coeur d’Abidjan

Son arrivée à la tête du Plateau, la commune la plus convoitée du pays, a été semée d’embûches. Mais l’ambitieux Jacques Ehouo ne compte pas s’arrêter là.

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Par - à Abidjan
Mis à jour le 29 septembre 2021 à 15:39

Jacques Ehouo, maire du Plateau, à Abidjan, le 23 septembre 2021. © Paul Ako

C’est dans son bureau, à la mairie du Plateau, que Jacques Gabriel Ehouo nous reçoit ce mercredi 22 septembre. Il semble détendu. À 49 ans, il est à la tête de la commune la plus stratégique d’Abidjan. Si elle compte moins de 10 000 résidents, elle concentre sur 3,945 km2 la présidence, l’Assemblée nationale, les principaux ministères, des sièges de banques, d’organisations internationales et des hôtels de luxe. De quoi susciter la convoitise de la classe politique.

A priori, rien ne prédestinait Jacques Ehouo à occuper une place si importante. Né à Londres, il a grandi entre l’Angleterre et la Côte d’Ivoire et fait une partie de ses études de biochimie au Canada. En 2000, lorsqu’il rentre à Abidjan, il se lance dans les affaires en créant son entreprise dans le domaine de la transformation agro-alimentaire. « J’avais créé l’association Plateau Vision plurielle qui aide à l’insertion des jeunes et fait des œuvres sociales. C’est par ce biais que je me suis engagé en politique en 2016, d’abord en tant que candidat indépendant », se souvient-il. La suite ? Elle ressemble à un thriller.

Difficile élection

En 2018, lorsque l’influent Noël Akossi-Bendjo est révoqué de ses fonctions de maire du Plateau et ainsi écarté de la course à sa propre succession, c’est Jacques Ehouo qui est choisi pour porter les couleurs du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Les deux hommes sont très proches, on dit même qu’Ehouo est le neveu d’Akossi-Bendjo. « Nous sommes du même village de par mon père. Les liens sont assez forts, insiste-t-il. Contrairement aux rumeurs qui circulent, nos relations sont bonnes. Nous avons organisé au Plateau une cérémonie de bienvenue à monsieur Bendjo à son retour d’exil [en juillet 2021]. »

Le maire ne veut pas s’étendre sur les tensions qui ont traversé son élection. C’est qu’en 2018, la bataille est rude. Après quatre ans d’alliance, alors qu’Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara sont sur le point de se séparer, le Plateau devient l’un des rings de ce combat.

Presque inconnu sur la scène politique, Jacques Ehouo doit alors faire face à Fabrice Sawegnon, patron de la puissante agence de communication Voodoo, un proche d’Alassane Ouattara. Le Parti démocratique de Côte d’Ivoire l’emporte, mais pas Ehouo : la commune est mise sous tutelle, car le candidat est suspecté de détournements de fonds.

Grande adversité

Lorsqu’après des mois de blocage, l’élection du maire par le conseil municipal est enfin organisée, en mars 2019, c’est des rangs de son propre parti qu’Ehouo voit surgir la menace. Parfait Kouassi, le président de la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM), est candidat au fauteuil d’édile.

Cette élection a créé des tensions au sein de la commune

Un épisode que Monsieur le maire veut oublier : « C’est normal qu’au sein d’un parti il y ait des ambitions. Mais nous considérons que c’est une page qui est tournée. Lors des élections législatives cette année, nous avons porté la liste d’opposition PDCI-Ensemble pour la démocratie (EDS). Cela s’est bien passé ». Ces rebondissements rocambolesques auront eu le mérite de propulser le jeune maire sur le devant de la scène politique.

« Cette élection a créé des tensions au sein de la commune, poursuit-il en pesant ses mots, Mais nous avons réussi, avec tous les membres du conseil, à y mettre un climat apaisé. Il y a eu une très grande adversité mais nous estimons que cela est désormais derrière nous », glisse-t-il.

Alassane Ouattara m’a donné des conseils

Des accrocs surviennent encore de temps en temps, comme en juillet dernier, lorsqu’Ehouo s’est opposé au gouverneur du district d’Abidjan, Robert Beugré Mambé, poids lourd du parti présidentiel pour une histoire de destruction d’aménagements d’embellissement réalisés par la mairie. « Un incident malheureux, regrette-t-il, car il y a eu destruction de biens publics, explique-t-il. Il faut dire que c’est un problème qui n’existe pas seulement au Plateau. Chaque entité doit savoir réellement quelles sont ses missions. Il y a quelques jours, le président a reçu les ministres gouverneurs, passés de 2 à 14, pour cadrer et expliquer leurs missions. Cela participe en réalité à la décentralisation dont la Côte d’Ivoire a besoin », estime le maire. Voilà l’incident oublié.

« Smart city »

Sur l’une des photos qui ornent les murs de son bureau, Jacques Ehouo est en compagnie d’Alassane Ouattara. Le président l’a reçu, quelques jours après son installation à la tête de la mairie en mars 2019. « Il m’a donné des conseils. Le Plateau n’est pas n’importe quelle commune. Il vient chaque jour y travailler [au palais présidentiel], on se doit d’être très rigoureux », confie-t-il.

L’homme d’affaires, désormais homme politique, se sait attendu et ses projets pour la commune sont ambitieux. Le maire veut faire du Plateau une « smart city » : une ville connectée et verte. Son autre projet phare est de faciliter la circulation dans la commune. « Nous allons réduire le nombre de véhicules par la construction de parkings en silo à la périphérie ou dans des zones où la fréquentation est forte. Ensuite nous mettrons en place des navettes électriques et des VTC intra muros, et encouragerons la mobilité par vélo en créant d’abord des stations devant les écoles, les gares de bateaux et lieux de rendez-vous pour les co-voiturages. Ces vélos seront sécurisés par une application de tracking », détaille le maire. D’ici la fin 2022, le conseil municipal s’est aussi fixé pour objectif de protéger les trottoirs grâce à des barrières florales ou des marquages au sol afin de faciliter les trajets à pied.

Plus haut que le Plateau

Pour financer ses projets, Jacques Ehouo se rendra le 4 octobre au siège du Medef international, à Paris, pour échanger avec des PDG d’entreprises françaises de différents secteurs. « Aujourd’hui nous devons prouver par les résultats que nous méritons d’être là. On se concentre sur cela. Nous avons été élus sur un programme que nous voulons mettre en place », insiste-t-il.

Alors que l’actualité politique est marquée par les discussions sur le passage de relais à une nouvelle génération, Jacques Ehouo se veut confiant quant à la capacité de mobilisation du PDCI. « J’ai toujours été un admirateur du président Félix Houphouët-Boigny. Je suis issu d’une famille qui a toujours été PDCI. Le but de tout parti c’est de conquérir le pouvoir. Pour cela, il nous faut une bonne organisation. Si depuis une vingtaine d’années nous avons perdu le pouvoir, nous devons nous remettre en cause et essayer de corriger les insuffisances. Des mesures ont été prises en termes de rajeunissement. Ma nomination en tant que secrétaire exécutif chargé des relations avec les élus est un exemple parmi d’autres. Il faut améliorer ce qui se fait déjà », dit-il. Jacques Ehouo a conquis le centre d’Abidjan. Mais saura-t-il renouveler l’exploit en 2023, lors des prochaines élections municipales ?