Politique

Mali : la CMA, vent debout contre les mercenaires russes

La perspective d’une entente entre les autorités maliennes et le groupe Wagner inquiète la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA). Elle estime que cela mettrait à mal l’accord de paix signé en 2015.

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Par - à Bamako
Mis à jour le 29 septembre 2021 à 12:02

Des combattants touaregs de la CMA roulent près de Kidal, dans le nord du Mali en 2016. © AFP

Les autorités maliennes ne s’en cachent plus. Après « l’abandon en plein vol » de la France, puisque c’est ainsi que le Premier ministre, Choguel Kokalla Maïga, a qualifié la restructuration annoncée de l’opération Barkhane le 25 septembre, Bamako doit envisager « des plans B » en matière de partenariat sécuritaire.

Alors que les discussions s’approfondissent avec Moscou, la possibilité d’un accord avec les mercenaires du groupe Wagner fait grincer des dents. Parmi les pays occidentaux, la France en tête, mais aussi dans le nord du Mali, où la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) met Bamako en garde contre tout recours à des mercenaires.

La CMA, qui rassemble plusieurs groupes de l’ancienne rébellion indépendantiste, manifeste sa claire opposition à cette éventualité. « Ce sont les populations civiles déjà meurtries et fragilisées par une décennie de crise qui vont payer le prix de l’utilisation des mercenaires du groupe Wagner connus pour leurs graves violations de droits de l’homme dans les pays où ils sont déployés », a ainsi fustigé la CMA dans un communiqué.

L’intervention d’un organisme qui n’est ni un État ni une mission de maintien de la paix (…) n’a pas raison d’être au Mali

Présent en Libye aussi bien que dans le Donbass ukrainien, Wagner est régulièrement pointé du doigt pour ses exactions. « Wagner s’est illustré singulièrement en Syrie, en Centrafrique, avec des exactions, des prédations, des violations en tout genre », égrenait Jean-Yves le Drian, le ministre français des Affaires étrangères, devant des députés le 14 septembre.

La CMA estime en outre qu’un accord avec le groupe Wagner viendrait mettre à mal l’accord de paix signé en 2015 par les rebelles et les autorités maliennes. « L’intervention d’un organisme qui n’est ni un État ni une mission de maintien de la paix est contraire aux dispositions prises et n’a pas raison d’être au Mali », insiste Attaye Ag Mohamed, chef de la délégation de la CMA au sein du Comité de suivi de l’Accord (CSA). Contacté par Jeune Afrique, il ajoute que si elles devaient passer outre, les autorités maliennes devraient « en assumer les conséquences ».

Des propos qui alimentent l’incertitude quant à l’avenir de l’accord de paix, estime un spécialiste de la question. « Il faut prendre en compte le contexte, décrypte notre source qui a requis l’anonymat. Les leaders de la CMA, sur le terrain, font face à une pression des jeunes, des femmes et d’éléments qui n’ont jamais voulu de l’accord et qui voient son application piétiner. Si une excuse pour contester l’accord se présente, comme en l’occurence l’arrivée de mercenaires de Wagner, la CMA pourrait bien la saisir afin de maintenir sa légitimité sur le terrain. »

Wagner, objet de spéculations

Une analyse que ne contredit pas la CMA, selon laquelle le texte signé en 2015 ne demeure valable qu’en cas de respect de ses dispositions par les autorités de Bamako. « L’accord n’est pas un document imposé par la CMA au gouvernement malien. Ce que proposait la CMA à Alger, c’est le fédéralisme, mais elle a consenti à cet accord car il s’agit d’un pacte, né d’un consensus, d’un dialogue, prévient Attaye Ag Mohamed. Nous ne souhaitons pas avoir une position va-t-en guerre, mais nous avons un accord et s’il n’est pas respecté, nous ne resterons pas dans l’attente. »

D’autant que le champ d’intervention des mercenaires de Wagner, réputés pour accomplir officieusement les basses oeuvres de Moscou, fait l’objet de spéculations. « Certains craignent que les populistes de Bamako ne soient dans un esprit revanchard et demandent à Wagner de faire « le boulot » qui n’a pas été fait par la France ou par d’autres dans le Nord afin de récupérer certains territoires qui échappent encore à l’État malien, Kidal en particulier », analyse le spécialiste du Sahel précédemment cité.

Sous-traitance illégale

« Pour tout ce que Wagner posera comme acte, nous reconnaîtrons l’État malien comme responsable. Si Wagner viole les droits humains, ce sera la responsabilité de l’État malien à nos yeux. Nous ne resterons pas éternellement observateurs. S’il y avait des mercenaires russes sur le sol malien, ils nous trouveraient devant eux, comme AQMI ou l’EI », ajoute encore Attaye Ag Mohamed.

Il précise toutefois que ce « non » catégorique à l’arrivée de mercenaires n’équivaut pas au rejet d’un renforcement de la coopération sécuritaire avec Moscou. « La Russie est un État souverain, qui intervient dans un cadre légal, fixé par des normes internationales. Mais qui sait vraiment ce qu’est Wagner, à qui il répond et quel est son monde opératoire ? Toute sous-traitance avec des mercenaires locaux ou étrangers est illégale. Si un État venait à le faire, il en serait tenu pour responsable. »

Le problème, ce n’est pas la Russie, le problème, c’est Wagner

Même son de cloche du côté des chancelleries occidentales, qui voient dans un accord officiel avec la Russie une possibilité de soulager l’action de la France. « La Russie n’est évidemment pas un partenaire neutre, mais Bamako a déjà un partenariat assez fort avec Moscou et un renforcement de celui-ci participerait au renforcement des forces armées maliennes, ce qui en soit est une bonne chose, tranche une source diplomatique occidentale. Le problème, ce n’est pas la Russie, le problème, c’est Wagner. »

Reste le scénario d’un rétropédalage des autorités maliennes. « Je ne pense pas que le gouvernement ira jusqu’à prendre le risque d’un embrasement dans le Nord et de sanctions économiques de la Cedeao. Mais en laissant planer le doute sur la venue ou non de Wagner, elle peut s’offrir une marge de manœuvre supplémentaire dans ses discussions avec la communauté internationale », laisse entendre un spécialiste du Sahel. Ainsi, Bamako, en écartant toute intervention de mercenaires pourrait obtenir de la communauté internationale qu’elle ferme les yeux sur une prolongation de la transition, jusqu’alors fermement rejetée.