Culture

Anouar Benmalek : « La liberté de pensée dans le monde arabe est notre premier but à atteindre »

Mis à jour le 3 octobre 2021 à 17:44

L’écrivain, poète et journaliste franco-algérien Anouar Benmalek, en avril 2016. © Jean-Marc ZAORSKI/Gamma-Rapho via Getty Images

À l’occasion de la publication de son nouveau roman, « L’Amour au temps des scélérats », l’écrivain franco-algérien passe en revue les grandes thématiques qui agitent l’actualité du monde arabe.

Et si Abraham, patriarche des religions monothéistes, avait justifié tous les fanatismes à venir en acceptant de sacrifier son fils Isaac pour prouver son amour inconditionnel à Dieu ? Cette question audacieuse, Anouar Benmalek la pose dans L’amour au temps des scélérats. L’écrivain franco-algérien né en 1956 à Casablanca (Maroc) met en scène des destins croisés dans la Syrie ravagée par Daesh.

La chanteuse en herbe Houda et son amant Yassir, jeune couple qui vit son amour hors mariage, sont condamnés à la lapidation. Zayélé, mère yézidie, est prête à tout pour récupérer ses deux enfants qui lui ont été arrachés par des terroristes projetant de se servir d’eux dans un attentat-suicide. L’Amérindien Adams, ancien soldat de l’armée US, lutte contre Daesh auprès des Forces démocratiques syriennes, et essaie de se racheter d’un crime passé : un tir de missile lancé depuis un drone qui a tué par erreur des centaines de personnes. Tous ces personnages sont reliés par le hasard… et les œuvres de Tammouz, être énigmatique et facétieux, volontaire pour le jihad, qui prétend connaître Dieu et avoir assisté au sacrifice d’Abraham.

Plus qu’un roman sur la Syrie, Anouar Benmalek nous offre une réflexion ample et profonde sur les différents visages de la barbarie. Il lui avait déjà consacré un essai du même nom dès 1986, et c’était aussi le thème de Ô Maria, qui lui avait valu menaces de mort et appels au boycott dans la presse arabe. Son œuvre est traversée par l’exploration de la part la plus sombre de l’être humain, comme dans Fils du Shéol, où il évoquait le génocide des Hereros en Afrique australe et la Shoah, et comme dans L’enfant du peuple ancien, où il abordait un autre génocide : celui des aborigènes de Tasmanie, en Australie. Cette violence est contrebalancée par un aspect lumineux : l’amour filial qu’il a magnifiquement raconté dans Tu ne mourras plus demain, hommage poignant à sa mère, et aussi l’élan romantique, l’idéalisme, la passion qui habitent les protagonistes de ses romans.

Anouar Benmalek emprunte son titre au classique de Gabriel García Márquez, L’amour au temps du choléra, « par provocation », s’amuse-t-il. Et d’ajouter : « On écrit sur l’épaule des géants », avant de citer parmi ses autres références Mikhaïl Boulgakov et Tchinguiz Aïtmatov. Dans L’amour au temps des scélérats, roman à la hauteur de son ambition, Benmalek questionne notre compréhension du monde avec un sens de la narration et du rythme hors pair. L’écrivain maintes fois primé et traduit nous répond sur son livre, l’intellectuel nous donne son point de vue sur des sujets d’actualité avec la franchise qui le caractérise : la Syrie, la rupture des relations diplomatiques entre l’Algérie et le Maroc, la mort de l’ancien président algérien Abdelaziz Bouteflika…

Éditions Emmanuelle Collas

Éditions Emmanuelle Collas © Éditions Emmanuelle Collas

Jeune Afrique : Pouvez-vous nous raconter la genèse de L’amour au temps des scélérats ?

Anouar Benmalek : Mon roman est paradoxalement le résultat de plusieurs abandons. Il y a quelque trente ans, je m’étais passionné pour Sumer et j’avais décidé d’écrire un roman qui s’y déroulerait. Au moment d’entamer le chapitre I, j’ai été écrasé par la documentation et j’ai abandonné l’idée. Plus tard, j’ai eu envie d’évoquer les Indiens d’Amérique. Même processus : je lis beaucoup puis je me dis qu’il me manque la légitimité pour traiter ce sujet. Ensuite il y a eu la guerre civile en Algérie dans les années 1990. Le GIA, l’équivalent de Daesh aujourd’hui, avait ravagé les campagnes. Puis est venue la guerre en Syrie. Deux faits m’ont particulièrement frappé. Le premier est la découverte des Yézidis. Je n’en avais jamais entendu parler, pas plus que du processus de génocide dont ils étaient victimes. Ce qui m’avait le plus choqué, c’était l’absence de réaction, de compassion dans le monde arabe.

Je me suis toujours interrogé sur Abraham, une figure extrêmement importante des trois religions monothéistes et pourtant soumise

Le second fait est une vidéo réalisée par Daesh de la lapidation d’une femme par son père. Elle le suppliait et il lui répondait : « non, c’est Dieu qui le veut ». Le père avait jeté la première pierre. Aussi, je suis tombé littéralement amoureux d’Asmahan, la grande chanteuse syrienne considérée comme la concurrente de la diva Oum Kalthoum. C’est une figure romanesque à souhait, qui avait une vie très libre, une princesse druze morte tragiquement sans qu’on sache si c’était un assassinat ou pas. Tous mes personnages étaient réunis. J’ai commencé à écrire avec beaucoup d’inquiétude car je ne savais pas où j’allais. Jusqu’à ce que je décide d’appliquer les enseignements d’un proverbe : « Pour régler les problèmes du monde arabe, il y a deux solutions, la solutions naturelle et la solution surnaturelle. La solution naturelle, c’est que Dieu descende sur Terre et règle le problème. La solution surnaturelle est que les hommes se mettent autour d’une table et règlent le problème. »

Entre naturel et surnaturel, celui qui unit tous ces personnages est Tammouz. Pouvez-vous nous le décrire ?

La figure surnaturelle de Tammouz était pour moi la plus naturelle. Elle fait le lien entre Sumer et aujourd’hui, entre la Mésopotamie et la Syrie. Tammouz a cette particularité qu’il est un peu humain, même s’il est éternel. L’éternité veut dire effacer la mémoire au fur et à mesure et c’est terrible. Vous imaginez que, si vous avez des enfants, vous leur survivez et vous les oubliez, c’est une double mort, réelle et dans la mémoire. Tammouz m’a servi de fil conducteur. C’est lui qui dit aux êtres humains : « Vous êtes en train de faire fi de la seule chose importante que vous avez : l’amour. » Il ajoute le vin… parce qu’il est sarcastique mais il est jaloux de cet amour-là. Dans la réalité, Tammouz est un Dieu sumérien qui subit plusieurs métamorphoses. Les grandes mythes sumériens passent ensuite aux Grecs, aux Romains… Les grands massacres à l’époque de Sumer, dont les rois se vantaient, sont à peu près les mêmes que maintenant.

Pourquoi le thème central de votre roman est-il le sacrifice d’Abraham ?

Je me suis toujours interrogé sur Abraham, figure extrêmement importante des trois religions monothéistes, qui décide d’égorger son fils sur ordre de Dieu. N’est-ce pas la même justification que les gens de Daesh, qui disent agir ainsi parce que Dieu le veut ? Tammouz riposte que peut-être Dieu ne voulait pas avoir quelqu’un d’aussi soumis qu’Abraham et qu’il aurait été fier, comme tous les pères, que l’un de ses enfants, l’une de ses créations, s’opposât à lui par amour. Abraham aurait dû refuser pour l’idée qu’il se faisait de la puissance divine.

Comment expliquez-vous alors son sacrifice ?

J’ai lu beaucoup de livres sur Abraham et certains auteurs agissent presque comme des journalistes, comme s’ils avaient assisté à la scène, et cette prétention est incompréhensible. Le récit d’Abraham dans la Bible n’occupe que deux petites pages et la plupart des livres sur lui essaient de justifier ce geste. Dans la Bible, il n’y a aucune explication. Abraham va tuer Isaac et Dieu lui dit d’arrêter. On sent bien que ce personnage dérange à cause de la froideur de ce qu’il va commettre.

Dans chaque être humain, il y a une partie sombre et cette partie est peut-être un hommage du vice à la vertu

En même temps, le sacrifice dans l’histoire humaine n’est pas du tout une nouveauté, les Incas en faisaient une grande consommation. Ce n’est pas la religion en elle-même, c’est l’être humain qui fait le raisonnement suivant : je vais sacrifier ce qu’il y a de plus cher pour obtenir l’indulgence de ce qui est beaucoup plus grand que moi. C’est une drôle de logique mais toutes les guerres se justifient ainsi, tous les pays font appel à leur Dieu respectif pour combattre les autres peuples.

Le sacrifice d’Abraham, huile sur toile de Matthias Stomer (1615-1649).

Le sacrifice d’Abraham, huile sur toile de Matthias Stomer (1615-1649). © Creative Commons

À l’instar de ce que vous dites sur le sacrifice d’Abraham, pensez-vous que les préceptes religieux sont mal compris ?

Nous ne connaissons rien de Dieu. La seule connaissance que nous puissions en avoir, lorsqu’on croit en lui, c’est l’idée que l’on s’en fait. Dans toute religion, vous pouvez faire votre choix. Choisir comme dans l’Ancien Testament, les passages où il faut passer tout le monde au fil de l’épée, ou les passages d’amour. Pas seulement dans les religions monothéistes mais aussi chez les hindouistes, chez les bouddhistes… Dans chaque être humain, il y a une partie sombre et cette partie est peut-être un hommage du vice à la vertu, elle cherche une justification. Et quelle meilleure justification que prendre celle qui nous paraît supérieure à nous ?

Votre roman se déroule en Syrie. Pouvez-vous nous expliquer votre démarche ?

Quand j’écrivais ce roman, je pensais surtout aux gens. Qu’est ce que j’aurais fait si j’avais été syrien non membre d’une milice ou de Daesh ? Qu’est-ce qu’on fait quand on a des enfants et qu’on voudrait, comme tous les parents du monde, qu’ils aillent à l’école, qu’ils n’aient pas peur de voir des bombes tomber sur leur tête ? La Syrie est un grand pays de civilisation. Cela me déchire le cœur de voir des ignares, des barbares absolus massacrer la mémoire d’un peuple, qui vient de l’Antiquité, c’est insupportable.

Dans cette région du monde, il est naturel de considérer que le pouvoir se gagne et se maintient par la force

On voit que Daesh prend cet héritage au sérieux car l’un de leur premier geste quand ils prennent une ville est de détruire les monuments anciens. Comme s’ils étaient leurs ennemis du moment. Ce qu’ils sont d’ailleurs, parce que c’est la preuve que la civilisation a existé il y a plusieurs milliers d’années et qu’elle continuera. Ce qui est désespérant, c’est que le dictateur au cou de girafe [Bachar al-Assad, NDLR] a gagné. Il s’est même débrouillé pour reprendre des liens avec le Liban. Les voix s’élèvent pour réclamer le retour de la Syrie dans la Ligue arabe. À mon avis, seul le roman, avec sa capacité de dire que le roi est nu peut faire douter de sa légitimité.

Votre livre se déroule en Syrie mais il parle de tous les fanatismes. Si le processus électoral en Algérie était allé au bout en 1991, est-ce que le pays aurait pu être la Syrie d’aujourd’hui ?

Dans les pays où les islamistes ont gagné, il n’y a pas eu de changements notables dans la manière de diriger. Le problème dans cette région du monde, c’est que ceux qui accèdent au pouvoir ont l’idée de le garder pour toujours. Dans le cas du Front islamique du salut (FIS), ses dirigeants avaient annoncé de manière explicite qu’après leur victoire, il n’y aurait plus de démocratie car c’est un concept de mécréants. Ils auraient instauré ce qu’ils appelaient la Choura, l’assemblée de ceux qui sont de leur côté. Dans ces territoires, il est naturel de considérer que le pouvoir se gagne et se maintient par la force. Il n’existe pas d’exemple où une alternance démocratique réelle a été acceptée de façon apaisée.

Quand les Frères musulmans prennent le pouvoir en Égypte, ils commencent à se comporter de manière autoritaire, ils n’ont pas l’intelligence de comprendre que l’armée est le vrai pouvoir. Ainsi, l’armée les renverse et le pouvoir actuel est encore pire que le régime de Moubarak contre lequel les gens s’étaient soulevés. On a l’impression d’être dans une impasse. Mais peut-être que le temps parviendra à l’ouvrir. Pour le moment, il faut poursuivre les petits combats : l’écrivain continue d’écrire, l’enseignant continue d’enseigner… et espérer que les choses changent un jour. Ce que je dis n’est pas propre au monde arabe. Certains pays se débrouillent mieux que d’autres mais ils ont payé ce prix auparavant. L’Europe est devenue démocratique mais il y a eu deux guerres mondiales, ce n’est pas rien. Pour rester optimiste, il faut laisser le temps au temps mais notre vie est courte, ce n’est donc pas une consolation.

Quel est votre point de vue sur l’Algérie d’aujourd’hui ?

Quand je parle d’Algérie, je suis à la fois plein de chagrin et plein de colère. Tellement de gens se sont sacrifiés pour libérer l’Algérie pendant la guerre d’indépendance, il y a eu énormément de douleur, tout ça pour en arriver là où on en est : un régime brutal, incapable d’assurer le minimum à sa population, où même l’eau vient à manquer, où les gens sont mis en prison pour des raisons les plus diverses, en général inventées.

L’Europe se fait parce qu’elle s’unit. Le monde arabe, le Maghreb en particulier, se défait. J’espère que la raison prévaudra mais dans ces histoires, il faut beaucoup de temps

Beaucoup de journalistes sont emprisonnés pour des prétextes assez extraordinaires : mise en danger de l’unité nationale ou des intérêts nationaux. Comme si un simple journaliste avait le pouvoir d’une armée d’occupation. C’est terrible. Ce n’est pas propre à l’Algérie, c’est propre à toute cette région. Il y a eu la phase des Printemps arabes où on a cru que ce monde allait rentrer dans l’Histoire apaisée, où les gens allaient pouvoir donner leur avis sans risquer la prison. Maintenant il y a une réaction extrêmement importante, pire qu’avant. Il n’y a jamais eu autant de journalistes, d’intellectuels ou de gens ordinaires emprisonnés. C’est insupportable.

Le hirak est-il un motif d’espoir pour vous ?

La sortie des gens dans la rue a été un pas extrêmement important qui va marquer de toute manière la mémoire du peuple. Le hirak a montré que le régime n’a pas de légitimité. Les gens savent que les dirigeants ne sont là que parce qu’ils ont la force. Le Covid-19 a été une bénédiction pour le régime car il a cassé le mouvement de mobilisation. Les manifestants ont suivi les recommandations de ne pas sortir dans la rue. Le régime en a profité de manière particulièrement cynique pour mettre les gens en prison. Mon côté optimiste me dit que ça va servir à quelque chose. Mais il y a aussi un côté pessimiste, évidemment. Je dis, en paraphrasant le romancier Émile Habibi, qu’un romancier se doit d’être « peptimiste », c’est-à-dire un pessimiste qui ne demande qu’à être optimiste.

Écrire un livre, c’est au fond un acte optimiste. On passe quatre ans de sa vie à accomplir quelque chose d’absolument inutile mais qui consiste à apporter son petit écot pour la liberté de pensée. La liberté de pensée dans le monde arabe est notre premier but à atteindre. Évidemment, il y a la liberté de pensée politique mais plus encore la liberté de penser que l’autre à le droit de dire ce qu’il veut sans qu’il devienne un ennemi. Or cette tendance est très forte dans cette région. Elle est encouragée par l’État. Se créer des ennemis est quelque chose d’extrêmement habile car ça fait diversion.

Vous êtes le fils d’une mère marocaine et d’un père algérien. Que pensez-vous de la rupture diplomatique entre le Maroc et l’Algérie ?

Je fais partie des deux peuples. Quand je vais au Maroc ou quand un Marocain va en Algérie, nous n’avons pas de différences mise à part l’accent. Il y a plus de différence entre l’accent de Constantine et celui d’Alger qu’entre ceux d’Oran et de Casablanca. Quelle honte pour les dirigeants des deux pays, soixante ans après leurs indépendances, de ne pas avoir créé cet espace naturel de circulation, de commerce ! L’Europe se fait parce qu’elle s’unit. Le monde arabe, le Maghreb en particulier, se défait. C’est terrible pour cette région, pour les Algériens qui vivent au Maroc, pour les Marocains qui vivent en Algérie et pour des familles dont une partie est dans un pays et l’autre dans le pays voisin. C’est d’une tristesse infinie. J’espère que la raison prévaudra mais dans ces histoires, il faut beaucoup de temps pour qu’elle prédomine.

Pourriez-vous réagir à la mort récente de l’ancien président algérien Bouteflika­ ?

M. Bouteflika vient de mourir, échappant ainsi définitivement au procès en délinquance politique et financière qu’il avait amplement mérité. Ce n’est pas parce qu’il est mort que l’on devrait oublier qu’il a ruiné l’Algérie au cours de ses vingt ans de règne, ancrant encore plus profondément la corruption et le népotisme dans le système de gouvernance de ce pays. Comme tant d’autres autocrates arabes et africains maladivement narcissiques, M. Bouteflika se considérait comme intrinsèquement supérieur aux citoyens de son peuple, au point, par exemple, entre autres bizarreries révélatrices de son état d’esprit, de n’avoir jamais accordé d’interview à un journaliste algérien.

M. Bouteflika, corrupteur en chef, ne m’inspire que mépris. Mort, il repose au carré des martyrs, lançant ainsi, mais bien malgré lui cette fois-ci, une dernière insulte à la mémoire de ceux qui, pendant la guerre d’indépendance, ont consenti au sacrifice suprême pour une Algérie libre, juste et démocratique, bien à l’opposé de celle qu’il a laissée après l’échec de sa tentative de coup d’État constitutionnel.

L’amour au temps des scélérats d’Anouar Benmalek, éd. Emmanuelle Collas, 444 p., 20 €