Économie

Heureux comme Air France-KLM dans le ciel africain

En difficulté à l’échelle mondiale, la compagnie européenne a pu s’appuyer sur le continent pour amortir le choc de l’épidémie de Covid-19 sur ses comptes.

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Mis à jour le 18 octobre 2021 à 15:32

Air France-KLM, grâce à sa très dynamique activité fret, a réussi à la différence de certains de ses concurrents à surnager durant la crise. © Air France KLM

Henri Hourcade, ancien directeur général Afrique de Air France-KLM – il est passé au début d’août à la tête de la direction France – pouvait avoir le sourire, en juillet dernier à Abidjan. « La Côte d’Ivoire est l’un des rares pays dans le monde où Air France retrouve un niveau d’activité comparable à celui qu’il avait avant la crise sanitaire », s’était réjoui le manager français. À la clé, quatorze vols hebdomadaires entre les capitales française et ivoirienne. La crise du Covid-19 avait restreint ce nombre à une fourchette de 1 à 4 vols l’an dernier.

Le réveil de la destination la plus importante du portefeuille africain du groupe, desservie depuis quatre-vingts ans, n’a rien d’un épiphénomène. Pour le pavillon français, c’est tout le continent qui a surnagé en 2020 et 2021.

La moitié du chiffre d’affaires préservée

« Sur l’année 2020, le chiffre d’affaires a connu une croissance régulière pour atteindre à l’été un indice 75 par rapport à 2019. Alors que certaines zones sont à des indices 20 ou 10 », note la compagnie au sujet du portefeuille de 48 destinations africaines d’Air France-KLM et de Transavia (sa filiale low-cost), dont 43 sont situées au sud du Sahara.

Nous avons maintenu la plupart de nos dessertes

En 2020, au plus fort de la pandémie, le groupe réalisait 586 millions d’euros de ventes en Afrique, soit une baisse de -51 % par rapport à 2019 et son 1,19 milliard d’euros de chiffre d’affaires africain. Dans le même temps, le chiffre d’affaires mondial avait lui baissé de 60 %, à 11 milliards d’euros contre 27,2 milliards d’euros en 2019.

En 2021, alors que se profile la reprise économique, les bonnes nouvelles africaines se confirment. Sur les six premiers mois de l’année, l’Afrique, en tant que destination, se paye le luxe de repartir à la hausse, alors que le chiffre d’affaires global a décliné de 21 %. De quoi faire du continent, malgré sa place réduite dans le portefeuille de la multinationale, un relais important pour la reprise.

La continuité du service comme mot d’ordre

L’une des causes principales de ce dynamisme est la continuité du transport passagers. « Nous avons maintenu la plupart de nos dessertes, même si nous avons dû réduire nos fréquences », souligne sans détour Air France-KLM. Le continent a vu sa capacité réduite de 56 % sur le long-courrier. Une performance légèrement inférieure à celle de la zone océan Indien (-48 %) ou que celle du pôle Inde et Moyen-Orient – aidé par son rôle de correspondance vers l’Amérique du Nord et l’Afrique – mais bien mieux que les reculs observés en Amérique du Nord (-71 %) ou en Asie (-86 %).

Le réseau africain a un rôle important à jouer

La bonne performance du transporteur français sur le continent fait, cependant, l’objet d’interprétations divergentes.

Richard Maslen, analyste au CAPA Centre for Aviation, spécialiste de la recherche sur le secteur aérien, indique ainsi que : « Air France a une présence historiquement solide en Afrique, et ce marché a souvent délivré de bons résultats. Avec la fermeture de marchés clés comme les lignes transatlantiques, le réseau africain a logiquement un rôle important à jouer ». Un professionnel ouest-africain du secteur remarque, pour sa part, que : « Air France n’a pas de mal à ce que l’Afrique s’en sorte mieux : l’Amérique du Nord est fermée, le Brésil aussi, l’Asie est perturbée. Alors, ne serait-ce que par élimination… ».

Une stratégie fret frétillante

En dépit des performances relatives des autres régions, il convient de noter que le groupe Air France-KLM s’est montré particulièrement performant sur le continent, même en comparaison avec ses concurrents. Le transporteur a récupéré trois quarts de son chiffre d’affaires en Afrique, quand l’Association internationale du transport aérien (IATA) estime que le revenu passager dans la région, en juin 2021, reste amputé en moyenne de deux tiers (67 %) par rapport au mois de juin 2019.

De plus, la compagnie a su tirer un plein profit du dynamisme du fret. La recette unitaire de son activité cargo (le prix payé par tonne transportée) en Afrique a crû de +10 % en 2020, malgré un marché mondial en baisse de 8,7 %. Interrogée, Air France attribue en partie cette hausse au transport de vaccins et de matériel médical, mais plus certainement au transport de matières premières de l’Afrique vers l’Europe : fleurs fraîches, légumes, poisson…

Seul Ethiopian Airlines a véritablement montré plus de muscles sur ce créneau

Surtout, le transporteur a opéré à moindre coût. « Air France-KLM a ramené sa flotte d’avions tout cargo à six appareils en exploitation au 31 décembre 2020, en mettant la priorité sur les soutes d’avions passagers et les combis (prévus pour transporter à la fois des passagers et du fret) dont les coûts d’utilisation sont nettement inférieurs. Les soutes transportent désormais près de 80 % du fret du groupe », analyse ainsi le cabinet Xerfi dans son dernier rapport sur l’aérien, consulté en exclusivité par Jeune Afrique.

Une stratégie de fret d’autant plus payante qu’elle a été combinée à la continuité des dessertes, quand Qatar Airways, par exemple, échouait à opérer ce virage (-2,8 % de son activité cargo dans le monde sur l’année 2019-2020). Seul Ethiopian Airlines a pu véritablement montrer plus de muscles sur ce créneau, avec ses 20 millions de vaccins transportés et 25 avions reconfigurés pour le fret.

Une nouvelle organisation pour une nouvelle offensive

Alors que la reprise du secteur aérien semble bien amorcée à travers le monde, Air France-KLM réorganise sa direction commerciale, qui passe de huit à quatre pôles.

Aux côtés des trois directions France, Benelux et Europe, le groupe franco-néerlandais a regroupé l’Afrique, le Moyen-Orient ainsi que l’Asie et les deux Amériques sous une seule et même entité. La nouvelle direction « Long-Courrier » est pilotée depuis août par l’expérimenté Zoran Jelkic, ancien DG France. Il supervise Jean-Marc Pouchol, nommé nouveau directeur général délégué pour l’Afrique, après quasiment cinq ans consacrés à l’Amérique du Sud.

Air France desservira Maputo et Banjul dès la fin de 2021

Les nouveaux managers installés par Air France-KLM ont pour mission d’être à l’offensive.

D’abord sur les lignes estivales saisonnières en Afrique (Monastir, Agadir, Tanger et Djerba depuis Paris, Tunis depuis Nice) qui bénéficient à plein de la reprise du trafic passager-loisirs, alors que le segment voyage d’affaires reste encore atone. Ces destinations estivales ont permis au groupe d’atteindre ces derniers mois un niveau d’offre similaire à 2019. À plus long terme, le groupe envisage de nouvelles ouvertures pérennes. Ainsi, Monrovia, au Liberia, a trouvé son public en direction de l’Amérique du Nord durant l’hiver 2020-2021. Zanzibar est couvert par KLM. En fin d’année, c’est Maputo et Banjul qui ouvriront sous pavillon français, la filiale néerlandaise KLM, qui couvre déjà Zanzibar en Tanzanie, se positionnant elle à Mombasa (Kenya). Entre Paris et Amsterdam, on ne rogne pas non plus sur l’extension de la flotte (deux nouveaux Airbus A350 et de nouveaux Boeing 787 pour KLM en Afrique).

Cette stratégie d’expansion en Afrique intervient alors que les anciennes « chasses gardées » sont de plus en plus exposées à la concurrence. Qatar Airways a ainsi lancé depuis juin trois vols Doha-Abidjan. Pour Air France-KLM, l’heure n’est plus à la parade. Ou peut-être que si, justement.

Pas encore de partage de codes avec Air Côte d’Ivoire

La compagnie abidjanaise continue d’avancer sur le « codeshare » (le partage de codes), qui lui permettrait de vendre des billets sur les vols assurés par Air France-KLM, et d’assurer des correspondances pour la compagnie franco-néerlandaise. Selon un proche d’Air Côte d’Ivoire, les deux compagnies attendent la fin des expertises réglementaires pour s’entendre sur les vols de correspondance intra-africains. « Mais ces correspondances ont peu d’intérêt pour Air France, qui couvre déjà beaucoup de destinations africaines », souffle-t-il. L’enjeu à plus long terme sera le partage de codes sur le long-courrier, quand Air Côte d’Ivoire pourra se lancer hors d’Afrique. Notamment vers l’axe préférentiel d’Air France-KLM, entre Paris et Abidjan. En « partenariat stratégique » avec Air Côte d’Ivoire, Air France-KLM réalise la maintenance de la plupart de ses avions. Et détient 10 % de son capital, le reste étant notamment distribué entre l’État (55,8 %), la BOAD (7 %) et le fonds Goldenrod, de l’Ivoiro-Malien Mohamed Sidi Kagnassi (15 %).