Politique

Maroc : qu’est-il arrivé à Abdelouahed Belfkih, mort à Guelmim ?

Aux portes du Sahara, ce député, candidat à la présidence de la région Guelmim-Oued Noun, est décédé dans des circonstances troubles, au moment même de l’élection du nouveau chef de la région.

Réservé aux abonnés
Par - à Casablanca
Mis à jour le 24 septembre 2021 à 18:28

Abdelouahed Belfkih est mort le 21 septembre des suites d’une grave blessure © DR

Coup de théâtre à Guelmim, la porte du Sahara, où les élections ont pris une tournure macabre. Le matin du 21 septembre, au moment même de la session électorale pour élire le nouveau président de la région Guelmim-Oued Noun, un homme décédait des suites d’une grave blessure par balle à l’hôpital militaire.

L’homme en question n’est pas un quidam : il s’agit de Abdelouahed Belfkih, figure politique emblématique de la région et candidat à sa présidence sous la bannière du Parti authenticité et modernité (PAM). Le député était arrivé en tête face à la liste Rassemblement national des indépendants (RNI) – conduite par Mbarka Bouaida, présidente sortante – avant d’être lâché par son propre camp et d’annoncer son « retrait définitif de l’action politique ».

Versions contradictoires

Ce revirement politique, digne de la série House of Cards, constituait déjà en soi un rebondissement spectaculaire. La mort du principal concerné en est un autre, au point de susciter nombre d’interrogations. Au moment de l’admission d’Abdelouahed Belfkih en soins intensifs, où il devait subir une intervention chirurgicale en urgence, deux sites d’informations, Barlamane et Le 360 ont immédiatement affirmé qu’il s’agissait d’une « tentative de suicide ».

Dans un article intitulé « Tentative de suicide d’Abdelouahed Belfkih à son domicile de Sidi Ifni : voici ce qu’il s’est passé», Le360 raconte qu’il « a utilisé son fusil de chasse pour se tirer une balle dans le ventre, laquelle s’est logée dans l’abdomen ». Une thèse qui contredit les proches de la victime et les observateurs sur le terrain, lesquels ont avancé  l’hypothèse d’une « tentative d’assassinat » et émis de sérieux doutes quant à cette version.

Les premiers éléments accréditent la piste du suicide, mais nombreux sont ceux qui demeurent dubitatifs

Dans la foulée, le Procureur général du roi près la Cour d’appel de Guelmim a annoncé l’ouverture d’une enquête judiciaire approfondie « pour faire la lumière sur les circonstances et les causes du décès d’Abdelouahed Belfkih ».

Pour l’instant, les premiers éléments de l’enquête accréditent la piste du suicide, mais les investigations sont toujours en cours. Dans l’intimité, nombreux sont ceux qui demeurent dubitatifs, sans toutefois être en mesure de contredire la justice. En attendant, l’événement est révélateur des tensions liées au pouvoir et à l’argent dans cette région où les identités claniques et tribales comptent plus que les appartenances politiques.

Parti de rien, revenu de tout

Né en 1979 dans les environs de Sidi Ifni, Abdelouahed Belfkih appartenait à la tribu amazighe des Aït Baâmrane, et son père était un faqih, un spécialiste du droit islamique. Dans la région, tout le monde sait qu’il n’est parti de rien et a bâti un véritable empire. Certains affirment qu’il aurait fricoté avec les réseaux de contrebande de carburant entre Guelmim et le Sahara dans les années 1990, avant de commencer à gagner de l’argent et se faire un nom auprès des notables régionaux et des huiles de Rabat, la capitale administrative.

Le grand « boum » de sa vie a lieu au début du nouveau millénaire, grâce à son entreprise de BTP. « Belfkih a réalisé la construction de huit petits hôpitaux pour le compte de l’Agence japonaise de coopération internationale et plusieurs autres projets liés aux marchés publics, explique un membre de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) de Guelmim. Ceux qui ont suivi les débuts de l’ascension de Belfkih et sa participation à un foisonnement de projets y voient la main du wali de Guelmim de l’époque, Ali Kabiri. Ils ont été partenaires dans plusieurs projets, notamment liés à l’électrification des villes et des villages, et ils ont fait de grosses affaires ensemble. »

Belfkih a tissé une toile tentaculaire basée sur le clientélisme et la distribution d’argent public

Riche, bien en place, Belfkih songe alors à entrer en politique pour renforcer son assise. À cette époque, l’Union socialiste des forces populaires (USFP) s’ouvre justement aux « notables », elle en fait alors son nouveau poulain dans la région, sans qu’il n’y adhère officiellement. Il devient maire de la ville en 2003, et le demeurera jusqu’en 2015. En douze ans, ce dernier tisse une toile tentaculaire, largement basée sur le clientélisme et la distribution d’argent public à des dizaines d’associations locales. Il place plusieurs membres de sa famille à la tête de communes de la région, et parvient à former un véritable clan.

Surtout, il est dans les petits papiers du ministère de l’Intérieur. Lors des élections régionales de 2015, Abdelouahed Belfkih gagne 12 des 39 sièges du conseil régional de Guelmim, contre 8 pour le RNI conduit par un autre clan, celui de la famille Bouaida. Sûr de devenir président, il perdra finalement contre son rival Abderrahim Ben Bouaida, qui obtiendra 20 voix contre 19 au second tour. Mauvais perdant, persuadé d’avoir été trahi par son propre camp, Belfkih se lance alors dans un travail de sape permanent du Conseil régional, au point de tout bloquer : les projets du clan Bouaida, qui marginalise délibérément les zones tenues par Belfkih, mais aussi des « projets royaux », qui concernent aussi le développement du Sahara.

C’est là que le vent tourne pour lui : il n’est plus en odeur de sainteté auprès de l’Intérieur, dont certains représentants l’accusent d’être un contrebandier du carburant. Petit à petit, le politicien met de l’eau dans son vin. Il finit même par voter les projets relatifs au plan de développement du Sahara. Rancunier, il se retourne néanmoins contre son « patron » Driss Lachgar, secrétaire général du parti de la rose. Le 14 avril 2017, alors qu’il préside une réunion du secrétariat régional de l’USFP en présence de plusieurs dirigeants du parti, il appelle à la « reddition des comptes ». En vain. Mais au fond, peu importe : Belfkih sait qu’il contrôle l’appareil du parti sur ses terres et fait exactement ce qui lui plaît.

Le début de la fin ?

Jusqu’au jour où il attire l’attention de la justice. En 2020, lui et dix autres personnes sont poursuivis par la Cour d’appel de Rabat pour une affaire de spoliation immobilière à grande échelle. Les mis en cause auraient falsifié des documents afin de faire main basse sur des biens immobiliers et fonciers de la région. Au début de l’année 2021, Belfkih fait même l’objet d’une interdiction de quitter le territoire.

Cela ne l’empêche pas de nourrir encore et toujours la même ambition : prendre la présidence de sa région. Deux mois avant les élections du 8 septembre, il claque la porte de l’USFP et rallie le PAM. Chacun voit midi à sa porte : le parti du tracteur est bien plus armé que l’USFP pour remporter les élections et Belfkih peut « donner une forte impulsion », selon les mots du secrétaire général, Abdellatif Ouahbi.

Belfkih n’a pas joué la petite chanson selon laquelle le clan Bouaida risque de favoriser les « arabes sahraouis »

Pari gagnant. Le « jour J » Belfkih arrive en tête et rafle 12 sièges contre 10 pour la liste RNI, conduite par la présidente sortante de la région, Mbarka Bouaida. Le duel a comme un air de déjà-vu : c’est qu’il dure depuis des années. Pourtant, malgré des tensions profondes, la campagne électorale est un peu moins violente que d’habitude. Belfkih n’a cette fois pas joué la petite chanson selon laquelle le clan Bouaida risque de favoriser les « arabes sahraouis » au détriment des Amazighes.

Sur le papier, il semble être, de nouveau, sur l’autoroute de la présidence. Mais le PAM décide finalement de le lâcher. Autour du 15 septembre, le secrétariat général du parti lance une procédure de déchéance d’Abdelouahed Belfkih auprès du ministère de l’Intérieur et lui retire son accréditation. En coulisses, le PAM a probablement passé un deal avec le RNI : une participation au gouvernement contre Guelmim (et sans doute d’autres sièges). Officiellement, Belfkih annonce son « retrait de la vie politique », mais il ne supporte pas d’être un dommage collatéral de ce deal passé en coulisses. Il décide de jouer son va-tout.

Tractations et trahisons

Dans une logique purement politicienne, Belfkih, le déchu du PAM, frappe à la porte de son « ancienne famille ». Il offre son soutien à Mohamed Aboudrar, candidat USFP, qui a remporté 5 sièges. À deux, ils plient le match. Une véritable aubaine pour le parti de la rose, qui au lendemain du 8 septembre, n’a pas hésité pas à jouer le rôle de caillou dans la chaussure du RNI afin de négocier une place au gouvernement. Partout où cela a été possible, notamment à Rabat, l’USFP a joué la carte de la pression, en vain. Elle a d’ailleurs fini par rallier l’opposition.

À Guelmim, cette alliance opportuniste, aurait vraisemblablement pu fonctionner. Au point que Mohamed Salah Tamek, délégué de l’administration pénitentiaire et couteau-suisse de l’Intérieur, aurait rendu visite à Belfkih pour lui demander de laisser tomber. Là encore, en vain.

Il est parti se coucher à 2h du matin, mais tout au long de la nuit, les tractations ont continué sans lui

La veille de la session électorale pour élire le nouveau président, Belfkih et l’ensemble de ses soutiens se réunissent dans un hôtel, à quelques kilomètres de Guelmim. Les tractations auraient duré jusqu’à 2h du matin, avant que Belfkih ne rentre chez lui, plutôt sûr de son coup. Ses alliés ne notent alors aucun signe de déprime et signalent un comportement « tout à fait normal ».

Mais à l’aube, la situation bascule. Quelques petites heures avant la fameuse échéance, Belfkih apprend qu’un certain nombre d’alliés se sont finalement retournés contre lui. Il part se coucher à 2h du matin, mais tout au long de la nuit, les tractations continuent sans lui. Sur le terrain, en off, on parle de visites nocturnes ici et là, les uns seraient allés chez les autres, pour négocier, faire des promesses, peut-être même menacer, bref, faire de la politique. L’élection sera d’ailleurs extrêmement rapide – 15 ou 20 minutes –, pendant que Belfkih, lui, est déjà entre la vie et la mort. Mbarka Bouaida est alors reconduite.

Mohamed Abouderar, le candidat USFP, a été l’un des rares à exprimer des doutes sur la version du suicide, sans toutefois remettre explicitement en cause cette hypothèse. Il estime que l’atmosphère de ces élections ont conduit à un drame fatal.