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Un poids lourd de la finance est né

En prenant le contrôle de Wafabank, la Banque commerciale du Maroc devient le numéro un du secteur au Maghreb. Une opération qui traduit la volonté du Palais royal d'accélérer la recomposition du paysage bancaire national.

Casablanca, vendredi 28 novembre. Khalid Oudghiri, président de la Banque commerciale du Maroc (BCM), lève enfin le voile sur l’affaire qui agite le microcosme marocain de la finance depuis le début de la semaine. Oui, la BCM vient bien de mettre la main sur Wafabank, comme le prétend une partie de la presse sur fond de polémique croissante. L’opération a de quoi défrayer la chronique. Sur le papier, la BCM a acheté à la famille Kettani son holding OGM. Pour 2,08 milliards de dirhams (190 millions d’euros), la banque s’offre 70 % de la compagnie d’assurances Wafa Assurances et, surtout, 36,4 % du capital et 47,7 % des droits de vote de Wafabank. Si le jeu des filiales en cascade rend la transaction difficilement lisible, l’arithmétique de l’opération est simple. En s’emparant du quatrième acteur du secteur, la deuxième banque du royaume et la première privée devient rien de moins que le premier établissement bancaire du Maghreb, devant la Banque centrale populaire (BCP), dernière entité publique marocaine à rivaliser avec un secteur privé de plus en plus combatif.
Pour les actionnaires de la BCM, l’intérêt est multiple. Ils s’offrent tout d’abord un relais de croissance fort en mettant la main sur une des banques les plus innovantes et rentables du pays. Avec une hausse de 28 % en 2002, la progression de l’activité de Wafabank reflétée par son produit net bancaire dépasse celle de ses principaux concurrents. Mieux, le rapprochement des deux champions privés nationaux dilue le poids dans le paysage bancaire national des banques étrangères et surtout françaises, comme BNP Paribas et Société générale, qui contrôlent respectivement la Banque marocaine pour le commerce et l’industrie (BMCI) et la Société générale de banque au maroc (SGBM).
Le principal bénéficiaire de cette redistribution des cartes ? Le Palais royal, actionnaire de référence de la BCM via l’ONA (Omnium nord-africain). Les autorités avaient déjà annoncé la couleur à la fin du mois d’octobre, en opposant leur veto, via le Comité des établissements de crédit, à la prise de participation de 20 % des Caisses d’épargne françaises dans le capital de la BMCE-Bank, justement pour éviter un renforcement des étrangers dans le système bancaire marocain.
La nouvelle a pris les observateurs à contre-pied. Certes, une nouvelle étape dans le processus de concentration du paysage bancaire était attendue. La restructuration du secteur à l’échelle mondiale, la montée en puissance de réglementations prudentielles astreignantes et l’ouverture économique du pays nécessitent en effet la constitution de champions nationaux, comme le martèle Abdellatif Jouahri, le nouveau gouverneur de la banque centrale. Une exigence que nul ne conteste.
Mais l’opération n’intervient pas là où on l’attendait. Le rachat du Crédit du Maroc par Wafabank paraissait l’option la plus crédible à court terme. La banque était déjà montée à hauteur de 36 % dans le capital de son concurrent dès 1999, en attendant de négocier le solde avec les actionnaires minoritaires. Peine perdue : Wafabank sera la proie et non le prédateur. Dans le plus grand secret. Son fringant président, Abdelhak Bennani, n’a non seulement pas été tenu au courant des tractations entre son actionnaire principal et la BCM, mais a été définitivement mis sur la touche au sein du nouvel ensemble.
À la tête de la BCM depuis le début de l’année, Khalid Oudghiri avait pourtant affiché ses ambitions. « Aucune opération ne pourra se faire sans que nous ayons notre mot à dire », avait-il confié au magazine Ecofinance il y a quelques mois. Avec près de 3,25 milliards de dirhams (296 millions d’euros) immédiatement disponibles, le patron de la BCM s’était donné les moyens de ses ambitions. Et il ne compte pas s’arrêter là. La prochaine étape ? Acquérir le solde des actions encore en circulation de Wafabank, via une offre publique d’achat (OPA) prévue en mars 2004, préalable à une fusion pure et simple en octobre 2004. Avec un tiers du capital, les actionnaires en Bourse ne devraient pas être trop longs à convaincre, pour peu que la prime de 15 % envisagée par rapport au cours de Bourse soit jugée suffisamment attractive. Quant aux deux noyaux durs, l’espagnol BBVA et le français Crédit agricole, qui détiennent respectivement 10 % et 14,6 % du capital de Wafabank, rien n’est encore décidé et tout échange de titre se fera au cas par cas, en fonction de la stratégie marocaine de l’un et l’autre.
Par ailleurs, le projet de rapprochement avec le Crédit du Maroc n’a pas été officiellement abandonné pour autant, tout au plus se voit-il reporté. Khalid Oudghiri est donc à mi- parcours de sa stratégie. Reste une incertitude, et de taille. Que ce soit pour la réussite de l’OPA ou pour un hypothétique rachat du CDM, l’issue du dossier dépend du bon vouloir du Crédit agricole français. Les participations dans le CDM, dont il a hérité lors du rachat du Crédit Lyonnais, et celles détenues dans Wafabank placent en effet l’établissement en position envieuse d’arbitre. Deux options s’offrent donc à lui. Soit il vend ses deux participations à BCM, dont il devient alors un actionnaire minoritaire de référence, soit il rachète les parts de Wafabank dans CDM, devenant alors seul maître à bord. Pour l’heure, l’établissement français fait la sourde oreille. Et pour cause : le temps joue pour lui. Une position qu’il pourrait bien monnayer au prix fort au moment opportun.
Par son ampleur, cette opération marque le véritable déclenchement de la restructuration du secteur bancaire au Maroc. Jusqu’ici, les rares opérations significatives avaient pris la forme de rachats de petites banques par des établissements plus importants. Ce fut le cas avec l’acquisition d’ABN Maroc par la BMCI ou encore lors de l’absorption d’Uniban et Argentaria par Wafabank. D’où, à chaque fois, un impact tout juste cosmétique sur le dynamisme du secteur, à l’heure où les autorités monétaires et politiques du royaume poussent à la formation de grandes banques à capitaux marocains.
Rien de tel ici. Le rapprochement entre la BCM et Wafabank est la première fusion de deux gros établissements de taille équivalente. Qu’on en juge. Avec quatre cent soixante agences à travers le pays, le nouvel ensemble génère une activité proche de 4,6 milliards de dirhams (420 millions d’euros), soit près d’un quart du marché marocain, pour un total de bilan de près de 94 milliards de dirhams (8,5 milliards d’euros). Et l’opération ne se limite pas au seul secteur bancaire. Bien plus, elle constitue le préalable à la constitution d’un vaste pôle financier. En ligne de mire, l’acquisition de Wafa Assurances pose les jalons de la constitution d’un géant régional pluridisciplinaire à cheval entre les secteurs de la banque et de l’assurance. Des transferts vers Wafa Assurances d’activités issues d’Axa Assurances Maroc, codétenu par l’ONA et le français Axa, sont d’ores et déjà prévus.
Par son ampleur inédite, l’opération soulève toutefois quelques interrogations. À commencer par le volet social. Même si Wafabank devrait garder son identité et les plans d’embauche prévus cette année être maintenus, de nombreux doublons minent les deux banques, dont l’effectif global dépasse 5 200 personnes. L’Union syndicale interbancaire, adossée au syndicat UMT, ne cache pas son inquiétude.
Par ailleurs, cette concentration du paysage bancaire national, où les deux ensembles Wafabank/BCM et Banque populaire monopolisent près de 60 % du marché à eux seuls, peut poser des risques de distorsion de concurrence au détriment de la clientèle finale. Un risque vis-à-vis duquel le Comité des établissements de crédit doit se montrer des plus vigilant et qui pourrait même se conforter si le CDM finissait par tomber à son tour dans le giron de la BCM. Enfin, l’opération laisse sur le carreau BMCE-Bank, en mal de croissance et financièrement exsangue. Nul doute que la banque de Othman Benjelloun fera partie du prochain wagon de la recomposition du paysage bancaire marocain, qui n’en est qu’à ses débuts. La réponse des autres acteurs du secteur ne devrait pas se faire attendre.

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