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Égypte : Mohamed Hussein Tantawi, le pouvoir à l’ombre des pharaons

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Mis à jour le 24 septembre 2021 à 18:25

Le maréchal Mohamed Hussein Tantawi en 2011. © REUTERS/Pool/Xinhua/Cai Yang

Le célèbre maréchal égyptien est décédé le 21 septembre. Durant 20 ans, il a été l’homme fort de l’armée de son pays et a joué un rôle crucial lors de la révolution de 2011.

Certains disent de lui qu’il a fait la pluie et le beau temps en Égypte durant vingt ans. Décédé le 21 septembre, Mohamed Hussein Tantawi était un homme politique, un maréchal et avant tout un soldat qui a participé à trois guerres contre Israël. Inamovible ministre de la Défense – de 1991 à 2011 – sous l’ère Moubarak, il poussera ce dernier vers la sortie. Le raïs sera destitué le 11 février 2011 après dix-huit jours de manifestations historiques. 

Né le 31 octobre 1935 au Caire de parents nubiens, le jeune Tantawi intègre l’Académie militaire égyptienne en 1952, l’année même où les Officiers libres, dirigés par Mohamed Naguib et Gamal Abdel Nasser renversent le roi Farouk et mettent fin à la prépondérance britannique en Égypte. Il y obtient son diplôme en 1956 et devient officier de l’armée et combattant de l’infanterie.

Cette même année, Nasser – après avoir écarté Naguib deux ans auparavant – nationalise le canal de Suez en juillet. Quelques mois plus tard, le Royaume-Uni, la France et l’Israël commencent à bombarder l’Égypte clouant des centaines d’avions militaires égyptiens au sol. Hussein Tantawi, qui n’a encore que 19 ans, participe aux combats et célèbre même ses 20 ans pendant le conflit. Il est également présent lors de la défaite militaire de la guerre de Six-Jours de 1967 contre Israël et la guerre d’usure qui a lieu entre 1969 et 1973.

Mais c’est durant la guerre de 1973 que Tantawi se démarque. Il mène ses troupes lui-même dans la célèbre « bataille de la ferme chinoise », au cours de laquelle chars égyptiens et israéliens s’affrontent trois jours durant. Initialement victorieuses, les troupes égyptiennes subissent une contre-attaque foudroyante de l’armée israélienne. Le conflit mènera toutefois à la signature d’un traité de paix entre les deux pays, lors des accords de Camp David en 1978. 

Relation de confiance avec Moubarak

En coulisses, Tantawi gravit les échelons du pouvoir : en 1989, le président égyptien Hosni Moubarak limoge son puissant ministre de la Défense, le maréchal Mohamed Abou Ghazala et le remplace brièvement par Youssef Abou Taleb. Mais le nom de Hussein Tantawi circule déjà au palais présidentiel, et celui-ci prend rapidement la place d’Abou Taleb.

Il est nommé commandant général des forces armées égyptiennes et ministre de la Défense et de la Production militaire en 1991. Il ne quittera plus son poste jusqu’en 2011. Contrairement à Abou Ghazala, Tantawi se montre discret, n’apprécie pas particulièrement d’apparaître dans la lumière et s’assure de ne jamais faire de l’ombre à son chef. Une relation de confiance s’instaure entre les deux hommes.

Il dirige le Conseil suprême des forces armées qui gouverne l’Égypte après la chute de Moubarak

Lorsque les premières manifestations de 2011 ont lieu sur la place Tahrir, le fidèle maréchal Tantawi se trouve face à un dilemme : doit-il lâcher le président, lui aussi issu de l’armée, au risque de voir l’institution militaire marginalisée par un nouveau pouvoir ? Ou au contraire soutenir coûte que coûte le président, au risque de le voir transférer le pouvoir à son fils Gamal ? Après quatre jours de manifestations monstre, la décision est prise : l’armée quitte sa caserne pour sécuriser les rues du pays.

Malgré quelques tentatives du camp pro-Moubarak visant à reprendre la main en réprimant la contestation, l’armée ne tirera pas un coup de feu contre les manifestants : c’est en effet sa crédibilité qui est en jeu. Pour autant, interrogé par la justice quelques années plus tard, lors des procès accusant Moubarak d’avoir assassiné des manifestants, le maréchal Tantawi ne présente aucune preuve que Moubarak avait donné l’ordre de tirer à balles réelles sur les manifestants. 

Tantawi se retrouve donc à l’échelon le plus haut du pouvoir politique et militaire égyptien. Il dirige le Conseil suprême des forces armées qui gouverne l’Égypte après la chute de Moubarak et promet de ne rester au pouvoir que six mois, le temps que les partis politiques organisent la transition démocratique.

Il y restera dix-huit mois, jusqu’en juin 2012. Une période notamment marquée par l’épisode du massacre de Maspero. En octobre 2011, presque 10 000 manifestants – majoritairement chrétiens – se réunissent dans une banlieue du Caire pour réclamer la reconstruction d’une église brûlée. Quand le cortège arrive devant le siège du quartier de Maspero où se trouvent la télévision et la radio de l’État, il est attaqué par des chars militaires qui fendent la foule et tirent à balles réelles.

Vingt-huit manifestants trouvent la mort. Les familles des victimes réclameront une enquête en accusant les généraux au pouvoir, avec à leur tête Tantawi, en vain. Ces derniers ne feront l’objet d’aucune poursuite judiciaires.

Limogé par Morsi

Les généraux du Conseil suprême ne seront pas plus inquiétés après la tuerie de Port-Saïd, le 1er septembre 2012. Après le match de football officiel entre le club local d’Al-Masry, et un club du Caire, Al-Ahly, 72 supporters cairotes sont tués après que des supporters adverses ont envahi leur tribune. Une enquête judiciaire sera bien menée et dix supporters d’Al-Masry seront condamnés à mort.

L’un des premières mesures du candidat des Frères musulmans est de limoger le maréchal Tantawi

Mais pour le camp révolutionnaire, l’affaire est entendue : les militaires ont laissé faire, voire encouragé, les supporters d’Al-Masry, pour punir ceux d’Al-Ahly, soutiens notoires de la révolution. Lors d’une précédente rencontre, ces derniers avaient en effet scandé des slogans contre les dirigeants de l’armée. D’aucuns interprètent le massacre de Port-Saïd comme une autre tentative du camp Tantawi visant à réduire les forces révolutionnaires au silence. 

En parallèle, les Frères musulmans préparent leur accession au pouvoir après avoir remporté la majorité des sièges aux deux chambres du Parlement. L’élection présidentielle approche, mais l’armée n’a toujours pas trouvé son candidat idéal. Tantawi, par trop occupé à consolider le pouvoir occulte de l’institution militaire, n’ose pas se présenter lui-même.

Mohamed Morsi est ainsi élu président le 24 juin 2012 avec 51,73 % des votes, face à Ahmed Chafiq, un ancien Premier ministre du président déchu, Hosni Moubarak. L’une des premières mesures du candidat des Frères musulmans est de limoger le maréchal Tantawi et de le remplacer par le plus jeune général du Conseil suprême : Abdel Fattah al-Sissi, également à la tête des renseignements militaires égyptiens.

La grande mosquée de la nouvelle capitale administrative, le grand projet de Sissi, porte le nom du maréchal

Morsi décorera le maréchal sortant de l’Ordre du Nil, la plus haute distinction de la république égyptienne. Mais c’est bien Sissi qui devient l’homme fort de l’armée, et un an plus tard en juillet 2013, celui du pays lorsque Mohamed Morsi démissionne sous la pression de l’armée.

Celui qui est aujourd’hui le président de la république a salué le maréchal Tantawi sur son compte Twitter : « Aujourd’hui, j’ai perdu un père, un mentor (…) J’ai beaucoup appris de lui par son dévouement au service du pays. Il s’agit du maréchal Mohamed Hussein Tantawi, qui a affronté les plus graves difficultés auxquelles l’Égypte a été confrontée dans son histoire contemporaine. » La grande mosquée de la nouvelle capitale administrative, le grand projet de Sissi, porte d’ailleurs le nom du maréchal. Trois jours de deuil national ont été annoncés.