Politique

Guinée : le général Idi Amin, le discret mentor de Mamadi Doumbouya

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 5 octobre 2021 à 12:48

Aboubacar Sidiki Camara, alias Idi Amin, le 27 novembre 2010, à Conakry. © Toure Babacar/PANAPRESS/MAXPPP

Réputé proche du chef de la junte qui a renversé Alpha Condé, Aboubacar Sidiki Camara, dit Idi Amin, est rentré à Conakry. Il s’apprête à jouer un rôle central dans la transition qui s’amorce.

Huit jours après le coup d’État mené par Mamadi Doumbouya, le dispositif sécuritaire est tout à coup renforcé à l’aéroport de Conakry. Ce 13 septembre 2021, nul ne peut l’ignorer : une importante personnalité doit arriver dans la capitale guinéenne. Cet homme, c’est Aboubacar Sidiki Camara. Tout le monde le connaît sous son surnom, Idi Amin. Officiellement, son retour au bercail n’a strictement rien à voir avec le putsch. Les congés de l’ambassadeur, d’une durée d’un mois, débutaient le 12 septembre et étaient validés depuis longtemps. Mais le général n’a pas dû beaucoup en profiter pour se reposer.

À en croire le nombre de visiteurs qui affluent devant son bureau temporaire situé dans le quartier de la présidence, le militaire n’est pas près de repartir. Diplomates, responsables politiques, membres de la société civile… Tous se pressent pour rencontrer ce général de gendarmerie, que l’on dit très proche du chef du Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD). Qu’en attendent-ils ? Beaucoup le pressentent à la tête du ministère de la Défense du gouvernement de transition, sans que l’on sache si ce personnage respecté au sein de l’armée pourrait se contenter de ce poste.

Au sein de la grande muette, Idi Amin semble, et c’est rare, faire l’unanimité. Diplômé de l’École de guerre de Paris en 2006, Saint-cyrien, le général est bardé de diplômes. « C’est un modèle dans l’armée. Il a une aura, une personnalité et un parcours qui a inspiré beaucoup de monde », explique un ancien membre de l’équipe gouvernementale. « C’est un homme extrêmement cultivé, très bien formé. Dans l’armée, il sort du lot », ajoute un spécialiste des questions de défense.

À la différence du jeune Mamadi Doumbouya, en ce mois de septembre 2021, Idi Amin est loin de vivre son premier coup d’État. En 2003, celui qui est encore capitaine et directeur des études à l’École nationale de gendarmerie, est brièvement arrêté aux côtés de plusieurs dizaines d’officiers et sous-officiers. Des arrestations pour « vérification » effectuées par le pouvoir qui les soupçonne de préparer un putsch.

La tête pensante du CNDD

À la mort du président Conté en 2008, Idi Amin est propulsé secrétaire permanent du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD), dirigé par Dadis Camara depuis sa prise de pouvoir. Beaucoup le considèrent alors comme la tête pensante de l’armée.

Un mois plus tard et à la surprise générale, Idi Amin et deux officiers proches de lui, le lieutenant-colonel Biro Condé et le colonel Bambo Fofana, sont arrêtés. Démis pour « faute lourde », Idi Amin est mis à la disposition de la gendarmerie. À l’époque, sa mise à l’écart semble découler d’une de ses prises de position, quand il demande publiquement que les militaires et les civils proches du défunt président Lansana Conté soient libérés. Une sortie peu appréciée par la junte.

Dadis Camara avait consulté quelqu’un qui lui avait prédit qu’un certain Ababacar Sidiki mettrait fin à son pouvoir

Aujourd’hui, l’un des proches d’Idi Amin livre une version différente : « Dadis Camara avait consulté quelqu’un qui lui avait prédit qu’un certain Ababacar Sidiki mettrait fin à son pouvoir. Il s’est donc saisi de la première occasion pour écarter Idi Amin du CNDD. Malheureusement pour lui, il s’était trompé de personne… »

C’est en effet un autre Aboubacar Sidiki, Diakité celui-ci, dit Toumba, qui se retournera contre Dadis Camara, dont il était l’aide de camp. Le 3 décembre 2009, il tire sur le chef de la junte avant de prendre la fuite. La cavale de Toumba et la chute de Dadis Camara marquent le retour en grâce d’Idi Amin, qui devient alors chef d’état-major adjoint des forces armées et chef de garde du président de la transition, Sékouba Konaté.

Haute opinion de lui-même

« Idi Amin est un homme qui a une haute opinion de lui-même, remarque le spécialiste des questions de défense cité plus haut. Il considère qu’il se situe dans le haut du panier au sein de l’armée, ce qui n’est d’ailleurs pas faux. Mais il en tire une réputation d’homme hautain qui peut le desservir. »

Idi Amin fait partie des têtes pensantes éduquées en France, ce qui leur vaut de ne pas être appréciées des fantassins, affirme un ancien ministre

Une réputation imméritée, affirme un ancien ministre qui connaît bien le fonctionnement de l’armée guinéenne et qui loue la « fortitude » de l’homme : « au sein de l’armée, les gendarmes sont généralement les mieux formés. Idi Amin fait partie des têtes pensantes éduquées en France, ce qui leur vaut de ne pas être appréciées des fantassins. »

Son ascension se poursuit après la transition : une fois élu président, Alpha Condé le nomme directeur de cabinet du ministre délégué à la Défense, l’avocat Abdoul Kabélè Camara. Son poste le place en lien direct avec le chef de l’État, qui s’est attribué le ministère.

Les deux hommes s’entendent bien. Et le nouveau président a toutes les raisons de s’appuyer sur Idi Amin. Après la tentative de putsch dont il est victime dans sa demeure de Kipé, le 11 juillet 2011, c’est le général qui se charge de trouver les responsables. Avec succès : le commandant Alpha Oumar Boffa Diallo, le cerveau de l’attaque et son second, Jean Guilavogui, sont mis aux arrêts. Puis de nombreux autres membres de l’armée, hauts responsables et simples soldats, dont certains proches de Sekouba Konaté, sont arrêtés. Parmi eux, l’ancien chef d’état-major Nouhou Thiam, le général Bachir Diallo, l’ancien directeur de cabinet de Konaté, ou le commandant « de Gaulle » et le colonel Algassimou Diaby. La purge est menée sans que quiconque ne bronche.

À l’origine de la création des Forces spéciales

En 2012, c’est Idi Amin, qui va présenter au président le jeune Mamadi Doumbouya, tout juste revenu de France où il a passé cinq ans dans la légion étrangère. C’est aussi lui, assurent plusieurs sources, qui est à l’origine de la création des Forces spéciales, cette unité d’élite dont le commandement sera confié à son protégé.

À l’inverse de Mamadi Doumbouya, qui aura jusqu’au bout la confiance d’Alpha Condé, la montée en puissance d’Idi Amin lui vaudra finalement d’être mis à l’écart. Sur les conseils du nouveau ministre de la Défense, Mohamed Diané, il sera nommé ambassadeur ainsi que plusieurs autres généraux jugés menaçants : Edouard Théa est envoyé en Angola, Ansoumane Camara en Guinée-Bissau et Fodé Keita au Mali.

Il semble très peu probable que le général quitte la Guinée début octobre, comme cela était initialement prévu

Pour Idi Amin, ce sera Cuba. Difficile de faire plus loin. Il y restera plus de deux ans avant de pouvoir disposer d’une permission d’un mois lui permettant de rentrer en Guinée. Avec une condition posée par le chef de l’État : passer au moins deux semaines dans son village, loin de Conakry.

Désormais, il semble très peu probable que le général quitte la Guinée début octobre, comme cela était initialement prévu. Quelle place occupera-t-il dans l’équipe de Mamadi Doumbouya ? Une chose est sûre : les deux hommes sont proches et se parlent quotidiennement. Qu’il demeure dans l’ombre ou qu’il soit nommé en première ligne, le général occupera, sans aucun doute, un rôle central dans le destin de la Guinée. Une nouvelle fois.