Politique

Chems-eddine Hafiz : « Il n’y a pas d’islamiste modéré » 

L’ACTU VUE PAR… Chaque samedi, « Jeune Afrique » invite une personnalité à décrypter un sujet d’actualité. Aujourd’hui, le patron de la Grande mosquée de Paris tranche à sa manière le débat autour de l’islam politique.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 1 octobre 2021 à 17:28

Chems-eddine Hafiz, le recteur de la Grande Mosquée de Paris, en mars 2021. © Vincent FOURNIER/JA

Conseiller pendant vingt ans de l’ancien recteur de la Grande Mosquée de Paris (GMP) Dalil Boubakeur, le Franco-Algérien Chems-eddine Hafiz a pris en janvier 2020 la tête de la GMP.

Depuis, cet avocat fait trembler l’arène communautaire, « gelant tous les contacts » avec sa composante islamiste en décembre 2020, annonçant en mars 2021 le retrait de la GMP du bureau exécutif du Conseil français du culte musulman (CFCM) ou encore recevant en juillet 2021 la blasphématrice Milla pour lui offrir un Coran. Plaideur et prêcheur, il publie en cette rentrée un Manifeste contre le terrorisme islamiste (paru aux éditions Erick Bonnier ce 16 septembre – 82 pages, 9 euros) où il condamne sans détour l’ensemble de l’islam politique.

Sans entraves, l’application de l’islamisme, c’est les talibans

Jeune Afrique : Vous désignez l’islamisme comme le fléau de l’islam, mais au Maroc, les islamistes du PJD [Parti de la justice et du développement] ont montré leur aptitude à s’intégrer au jeu politique en acceptant leur défaite aux législatives de septembre…

Chems-eddine Hafiz : L’exception marocaine tient au fait que le souverain est le Commandeur des croyants. Les islamistes sont défavorablement concurrencés par cette légitimité. En outre, ayant pris acte de la victoire parlementaire du PJD [en 2011], le roi a maintenu ses prérogatives, notamment régaliennes.

En Tunisie, les islamistes n’avaient pas les coudées franches et en Égypte, Morsi n’a pu aller jusqu’au bout de sa logique. Mais, sans entraves, l’application de l’islamisme, c’est les talibans. L’Algérie a eu l’exemple du Front islamique du salut (FIS) qui, en 1991, allait instaurer une charia dans sa conception la plus stricte.

Il ne peut donc y avoir, selon vous, un islam politique modéré ? 

Il n’y a pas de modérés en islamisme, comme il n’y a pas de musulmans modérés : il y a des musulmans, comme moi, et il y a l’islamiste, qui va instrumentaliser la religion à des fins de pouvoir. Après le 11-Septembre, ce sont les islamistes qui ont établi les normes du bon et du mauvais musulman, que je suis à leurs yeux. Alors que les valeurs de l’islam sont l’éthique, la bienveillance, l’humilité et la compassion, l’islamiste, lui, estime être seul dans le vrai, et place son projet de pouvoir au-dessus de tout. C’est une approche totalitaire.

Vos relations avec le Conseil français du culte musulman [CFCM] présidé par Mohammed Moussaoui sont très houleuses depuis un an. Gardez-vous le contact avec lui ?

Non, il n’y a plus de contact. Mohammed Moussaoui est un acteur de l’islam de France, il a joué un rôle que je ne conteste pas et je n’ai aucune animosité envers lui, contrairement à ce que l’on peut dire. Mais je considère que le CFCM, tel qu’il est aujourd’hui organisé, a terminé sa mission. On a voulu nous ranger tous derrière une même bannière – et j’en veux aux pouvoirs publics, non à Mohammed Moussaoui – mais face aux grands défis qui se posent, on ne peut plus rester dans une organisation de ce type. Je veux que la pensée de la Grande Mosquée de Paris, qui a sa particularité, son identité et une longue histoire en France, puisse s’affirmer et s’exprimer librement.

La rupture entre la GMP sous rectorat algérien et le CFCM sous présidence marocaine serait-elle l’écho de la crise algéro-marocaine ? 

Nous sommes tous frères en islam. Lorsque l’on est au minbar, on ne demande à personne son passeport. Je ne veux pas importer ce type de problème, bien au contraire, et nos diasporas doivent montrer l’exemple de la fraternité.

Certains soulignent que je suis l’avocat du Polisario, mais il ne faut pas exagérer : j’ai défendu une foule de personnes, dont le Polisario, pendant six mois. Je ne veux pas tomber dans ces polémiques. Nous sommes dans le domaine religieux, nous devons y rester.

Vous dénoncez dans votre manifeste l’Arabie saoudite, mais ses autorités promeuvent une interprétation éclairée de l’islam depuis l’arrivée au pouvoir du prince Mohammed Ben Salman

Ce ne sont que des paroles, je ne m’y fie pas du tout. Par exemple, l’autorisation accordée aux femmes de conduire ne l’est qu’à certaines conditions drastiques. Je comprends les particularités de l’Arabie et n’ai pas de procès à lui faire. Le problème est que les États-Unis n’ont considéré le monde musulman qu’à travers deux critères : la sécurité et le pétrole. Ils ont choisi l’Arabie saoudite comme leader du monde sunnite, faisant du wahhabisme, l’islam le plus rigoriste, sa référence religieuse.

Le fait de vouloir nous défendre nous infantilise, ce que je trouve insupportable

En France, certains – militants, politiques, analystes et observateurs classés à gauche – défendent, contre votre point de vue, la capacité des islamistes à être des acteurs politiques respectueux de la démocratie. Ils sont parfois qualifiés d’« islamo-gauchistes » par leurs détracteurs. Reprenez-vous ce terme à votre compte ?

Je n’aime pas trop ce genre de concept essentialisant mais, effectivement, une partie de la gauche française considère que son combat est aujourd’hui de défendre les musulmans, comme elle avait défendu à une époque l’indépendance des pays colonisés par la France. On a l’impression que certains y voient une mission presque mystique, mais ils ne se rendent pas compte – au-delà de leur erreur sur la nature de l’islam politique – que le fait de vouloir nous défendre nous infantilise, ce que je trouve insupportable.

Vous contestez l’existence même d’une islamophobie…

On m’a attaqué parce que je n’aime pas ce terme, mais il prête à discussion et je n’aime pas les ambiguïtés. On y trouve notamment la dénonciation de la critique de l’islam alors que nous sommes, en France, dans un pays où l’on peut critiquer toutes les religions sans problème. Il faut aussi arrêter de l’invoquer pour parler d’un racisme d’État qui n’existe pas en France : il n’y a aucune volonté de discriminer ou de mettre de côté une communauté. J’ai entendu des gens dire que la justice est islamophobe, il faut arrêter !

Il y a cependant des actes antimusulmans, leur taux augmente et il serait idiot de ne pas le voir et de ne pas le déplorer. Mais la grande majorité des musulmans qui vivent en France sont heureux de vivre dans un État de droit, une démocratie. Il faut que tous les musulmans s’approprient cette citoyenneté.

En même temps, il ne faut pas imaginer que les autres citoyens ne nous aiment pas pour ce que nous sommes. Ils ne connaissent notre religion qu’à travers des actes terroristes. Nous devons faire l’effort de leur donner les explications nécessaires, d’éclairer sur notre religion, ce à quoi je tente de contribuer.

Le séparatisme islamiste existe dans de nombreux quartiers

Vous considérez qu’il existe un « séparatisme » en France, à l’unisson du président Macron et du ministre de l’Intérieur chargé des cultes, Gérald Darmanin. Vos adversaires vous le reprochent, vous accusant de servir de caution à un discours droitier. Que répondez-vous ?

On me dit la caution de Darmanin, mais ça ne m’intéresse pas. Je sais une chose : le séparatisme islamiste existe dans de nombreux quartiers où des populations vivent tout à fait en dehors de la société française. Cette ghettoïsation trahit l’échec total des politiques de la ville et celui de l’école, certes. Mais elle se conjugue avec l’importation de courants islamistes qui, dévoyant le discours coranique, dénoncent par exemple la laïcité comme une arme dirigée par l’État contre les musulmans et créent ce séparatisme de valeurs. Alors qu’en mettant tous les cultes à égalité et à équidistance des pouvoirs publics, la laïcité représente au contraire une chance pour l’islam.