Politique

Sénégal : entre les jeunes et les politiques, un fossé infranchissable

Mis à jour le 23 septembre 2021 à 17:39

Une jeune électrice dans un bureau de vote de Dakar, lors de la présidentielle du 24 février 2019. © Sylvain CHERKAOUI pour JA

La révision du fichier électoral qui vient de s’achever montre le faible engouement des nouveaux majeurs pour les élections, notamment locales. Leur vote fait pourtant l’objet de toutes les convoitises.

Les chiffres ne sont pas de nature à rassurer les partis politiques traditionnels. Selon la Commission électorale nationale autonome (Cena), seuls 257 000 primo-votants se sont inscrits sur les listes lors des opérations de révision du fichier électoral qui se sont achevées le 14 septembre. À titre de comparaison, ils étaient près de 400 000 à s’être manifestés en 2018, lors du dernier nettoyage dudit fichier.

Entamé le 31 juillet, le processus devait consister à retirer des listes les noms des personnes décédées, condamnées ou privées de leurs droits civiques. Mais il devait surtout permettre l’inscription des nouveaux majeurs, sachant que les prochaines élections – municipales et départementales – auront lieu en janvier prochain. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il « n’y a pas eu de véritable engouement », ainsi que le résume un journaliste sénégalais.

C’est au niveau local que commence la politique

Faut-il en déduire que les jeunes bouderont les prochains scrutins ? « Historiquement, les élections locales ne les intéressent pas », répond Babacar Ndiaye, chercheur pour le think-tank Wathi, qui insiste sur le fait que « c’est au niveau local que commence la politique et qu’il faut suivre les actions du maire de sa localité ».

Les partis, notamment du côté de l’opposition, avaient d’ailleurs appelé les jeunes à se mobiliser. « Nous avons même fait du porte-à-porte pour les convaincre de s’inscrire », assure Bassirou Diomaye Faye, membre du Pastef , la formation politique d’Ousmane Sonko, qui fait désormais figure de principal opposant à Macky Sall. Lui accuse « certains maires du parti au pouvoir d’avoir refusé de délivrer les certificats de résidence qui leur étaient nécessaires pour se faire enregistrer ».

Enjeu crucial

Quelques difficultés ont en effet été signalées dans la région de Dakar. La Cena s’est même fendue d’un communiqué, le 1er septembre, pour rappeler à l’ordre et « au strict respect des règles démocratiques » les autorités administratives et les élus locaux. « Mais cela a contribué à démotiver les jeunes, insiste Bassirou Diomaye Faye. C’est une stratégie du pouvoir pour réduire au maximum le taux d’inscription des primo-votants. » Des accusations que balaie Omar Dieng, vice-président des jeunes cadres républicains de l’Alliance pour la République (APR, au pouvoir). « Dans l’ensemble, tout s’est bien passé. C’est l’opposition qui veut faire croire qu’il y a eu des magouilles avant les élections pour mieux justifier sa prochaine défaite. »

L’opposition compte sur leurs voix pour faire la différence

Le vote des nouveaux majeurs est un enjeu crucial car ces élections locales feront office de tour de chauffe avant les législatives qui se tiendront la même année, et surtout avant la présidentielle de 2024. « Les primo-votants ont tendance à voter contre le pouvoir en place, analyse Babacar Ndiaye. Ç’a été le cas en 2000, quand ils ont porté Abdoulaye Wade au pouvoir, puis en 2012, avec l’élection de Macky Sall. L’opposition compte donc sur leurs voix pour faire la différence dans la conquête des communes. Malheureusement, les jeunes se désintéressent de la question parce que, pour eux, les hommes politiques sont tous les mêmes : ils ne tiennent pas leurs promesses et n’apportent pas de réponses concrètes au chômage. »

L’apparition d’Ousmane Sonko sur le devant de la scène peut-elle faire bouger les lignes ? En janvier 2019, lors de la dernière présidentielle, le leader du Pastef, 47 ans, avait réussi à séduire un électorat jeune en tenant un discours de rupture antisystème. Il s’était hissé à la troisième place, avec plus de 15 % des suffrages, derrière le président Macky Sall et Idrissa Seck. Et en février et mars derniers, quand Ousmane Sonko, visé par des accusations de viol, a eu maille à partir avec la justice, des milliers d’entre eux lui ont témoigné leur soutien en descendant dans la rue – des manifestations inédites par leur ampleur et les violences qui les ont accompagnées.

Rajeunissement nécessaire

Mais du côté du parti au pouvoir, où l’on convoite aussi les primo-votants, on fait une autre lecture de ces évènements. « En réalité, ils ont été la conséquence d’un cocktail explosif, affirme Omar Dieng. Il y avait le couvre-feu, la situation économique était difficile à cause de la pandémie de Covid-19 et les jeunes ont exprimé leur ras-le-bol. Ces cris d’alarme ont été entendus par le chef de l’État. » Il concède néanmoins que « pour convaincre davantage de jeunes, il faudra un meilleur positionnement des jeunes cadres de la coalition présidentielle sur les listes ». Un rajeunissement nécessaire d’une classe politique vieillissante qui se renouvelle peu et se voit souvent critiquée pour des programmes inadaptés.

En mai, un audit du fichier électoral montrait que la moitié des 18-25 ans n’était pas inscrite. Le taux chute même à moins de 10 % pour les 18-20 ans. Ce qui représente plus d’un million de voix, selon l’Agence nationale de la statistique et de la démographie. De toute évidence, les jeunes n’ont pas répondu à l’appel des partis politiques.