Politique

Algérie : la rivalité Russie-Turquie au cœur de l’affaire Bouzit ?

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Mis à jour le 24 septembre 2021 à 10:03

Parade militaire lors d’un défilé à Alger, le 5 juillet 2017. © Anis Belghoul/AP/SIPA

Assiste-t-on à une nouvelle bataille interne au sein du secteur sécuritaire ? C’est ce que laisse à penser la récente arrestation du général-major Bouzit. Explications.

Le général-major Mohamed Bouzit dit Youcef, ancien patron du renseignement extérieur algérien nommé en avril 2020 et remplacé en janvier 2021. Il a été placé en détention à la prison militaire de Blida, à 60 kilomètres au sud d’Alger, après son arrestation du 7 septembre 2021.

Les limiers de la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA) avaient reçu l’ordre du chef d’état-major Saïd Chengriha d’enquêter sur cet ami du président Abdelmadjid Tebboune.

Selon une source proche du dossier, le patron de l’armée algérienne soupçonnait l’ancien directeur général de la Documentation et de la sécurité extérieure (DGDSE), d’avoir poursuivi des activités de manipulation politique et sécuritaire après son éviction.

Plusieurs pistes ont été explorées par les enquêteurs. Celle de la diffusion d’informations sensibles vers des influenceurs algériens et des activistes établis à l’étranger, celle de l’influence exercée sur certains partis politiques et organisations militantes et enfin le fait d’avoir perturbé – par des fuites – les nominations à des postes à l’étranger d’officiers supérieurs du service.

Compétence libyenne

Selon notre source, très peu d’éléments tangibles ont été retenus contre l’intéressé. Ce dernier a pourtant commis une erreur qu’il paiera de sa liberté : celle d’avoir monopolisé à des fins personnelles une voiture de luxe offert par le Qatar aux services secrets extérieurs. Le véhicule en question a été retrouvé au domicile de Bouzit.

Il était l’un des rares responsables algériens à tutoyer l’ensemble des chefs locaux libyens

L’affaire entache le legs de Bouzit à la DGDSE, ainsi que les hommes qu’il a placés au sein du service. Une dizaine d’officiers supérieurs ont été longuement interrogés sur leurs rapports avec leur ex-patron et sur leurs activités entre avril 2020 et janvier 2021, période durant laquelle le général-major était en poste.

Comment expliquer cette carrière en dents de scie d’un véritable « fils de la boîte », comme il est de coutume d’appeler les cadres qui ont effectué l’ensemble de leur carrière dans le renseignement ? Mohamed Bouzit jouit de la réputation d’un homme de dossiers, avec une connaissance poussée de la Libye et de sa structure tribale. Il était effectivement l’un des rares responsables algériens à tutoyer l’ensemble des chefs locaux dont plusieurs ont reçu son aide par le passé.

Polyglotte, cultivé, il a la réputation d’un négociateur acharné qui osait prendre des initiatives personnelles. Il dispose également de bons contacts en Égypte, ce qui en faisait une personnalité de choix pour superviser le dossier libyen.

Il est suspecté d’avoir induit en erreur la diplomatie algérienne en faveur des intérêts libyens d’Ankara

C’est précisément ce tropisme qui a écourté son mandat, l’a conduit à l’échec – et à la disgrâce. En pariant sur des négociations interlibyennes alors que le pays se débattait avec la guerre civile, relancée par le maréchal Haftar en avril 2019, Bouzit est accusé d’avoir laissé le champ libre à la Turquie pour qu’elle étende son domaine d’intervention en Libye en installant notamment plusieurs bases militaires. Une approche perçue comme complaisante vis-à-vis d’Ankara en Libye.

Ses échanges avec les services turcs sur le dossier libyen n’ont pas arrangé son cas. En creux, il est suspecté d’avoir induit en erreur la diplomatie algérienne en faveur des intérêts libyens d’Ankara.

Lutte des factions

La situation a fini par déplaire à l’état-major, dont la proximité avec la Russie, rivale de la Turquie en Libye, n’est plus à établir. Elle avait d’ailleurs coûté sa place au général Abdelaziz Medjahed en septembre 2020, un très proche de Saïd Chengriha et conseiller à la sécurité du président Tebboune, débarqué avec la pression de Bouzit.

L’affaire de Bouzit ne serait donc qu’un énième épisode de la lutte des clans qui agite le sérail politico-militaire algérien. Une guerre sourde qui met aux prises des proches conseillers du président Tebboune, l’entourage du chef de l’état-major Chengriha et même des généraux de l’ancienne équipe d’Ahmed Gaïd Salah, prêts à s’allier à l’une ou l’autre des factions pour ne pas rejoindre leurs camarades en prison.