Politique

Mali : « La Russie inspire plus confiance que les anciennes puissances coloniales »

Alors que Bamako négocie avec le groupe Wagner, Tatiana Smirnova, chercheuse au Centre FrancoPaix (CFP), retrace l’origine des liens entre la Russie et le Mali et analyse ce qui est en train de se jouer dans le Sahel.

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Mis à jour le 23 septembre 2021 à 11:47

Des manifestants brandissent des drapeaux russes et maliens lors d’un rassemblement contre l’influence française dans le pays, le 27 mai 2021, à Bamako © MICHELE CATTANI/AFP

Officiellement, Bamako n’a pas encore signé avec le groupe Wagner, mais le sujet a déclenché une véritable tempête diplomatique. Le 20 septembre, la France a prévenu – par la voix de Florence Parly, sa ministre des Armées, en déplacement dans la capitale malienne – qu’elle « [n’allait] pas pouvoir cohabiter avec des mercenaires ».

Dès le lendemain, Paris a reçu le soutien de l’Union européenne (UE) : son chef de la diplomatie, Josep Borrell, a déclaré qu’un accord avec Wagner « affecterait sérieusement la relation entre l’UE et le Mali. » À Berlin, la ministre de la Défense a formulé une mise en garde équivalente : « Si le gouvernement du Mali passe de tels accords avec la Russie, cela contredit tout ce que l’Allemagne, la France, l’Union européenne et l’ONU ont fait au Mali depuis 8 ans », a regretté Annegret Kramp-Karrenbauer.

Assiste-t-on à un rapprochement entre Moscou et Bamako au détriment de la France ? Les liens qui les unissent, forgés à l’époque de l’URSS, vont-ils permettre à la Russie de se positionner pour l’après Barkhane ? Éléments de réponse avec Tatiana Smirnova, chercheuse au Centre FrancoPaix (CFP), rattaché à l’Université du Québec.

Jeune Afrique : Pourquoi les autorités maliennes envisagent-elles de recourir au groupe Wagner et à des mercenaires russes ?

Tatiana Smirnova : Pour l’instant, c’est l’une des options étudiées par les autorités maliennes et il est important de souligner que le statut juridique du groupe Wagner est relativement flou et ne permet pas de faire un lien direct avec l’État russe.

Ceci étant dit, la position de Bamako n’est pas si surprenante. On est à quelques mois de l’élection présidentielle, qui doit se dérouler en février 2022, et il est pour le moment difficile de dire si les militaires sont prêts à laisser le pouvoir. Il n’est d’ailleurs pas impossible qu’il y ait, à ce sujet, des tensions entre les militaires eux-mêmes.

L’URSS n’a pas eu de colonies sur le continent et a appuyé certains mouvements de libération africains

Finalement, ce sont davantage les prises de positions de la France ou de l’Allemagne, qui ont menacé de se retirer du Mali en cas de signature d’un accord avec Wagner, qui m’ont paru marquantes.

Pourquoi ?

Parce que ces déclarations viennent nourrir le narratif d’une confrontation avec l’Occident, comme au temps de la guerre froide. Or la situation a changé dans le Sahel, où d’autres acteurs comme la Chine, l’Inde, le Pakistan ou la Turquie sont de plus en plus présents. Le développement des relations entre la Russie et l’Afrique s’inscrit dans cette volonté de diversification des partenariats sur le continent, et c’est une tendance à laquelle on assiste déjà depuis les années 2000.

Il y a, au Mali, un très fort imaginaire pro-russe. D’où vient-il ?

Il s’enracine dans la mémoire des liens qui unissaient l’Afrique à l’URSS et qui remontent aux années 1920-1930 et à l’époque du Komintern [l’Internationale communiste]. Le fait que l’URSS n’ait pas eu de colonies sur le continent et qu’elle ait activement appuyé certains mouvements de libération, comme en Angola ou au Mozambique, fait que la Russie inspire aujourd’hui plus confiance que les anciennes puissances coloniales. Au Mali, son image s’ancre indéniablement dans cette représentation idéaliste et héroïque associée au passé.

Plusieurs milliers d’officiers africains ont en outre été formés en URSS. Moscou a créé un système leur donnant accès à un large éventail de formations, aussi bien militaires que politico-idéologiques.

Il n’est pas sûr que le Mali ait les ressources nécessaires pour s’offrir l’appui russe

Le Mali a d’ailleurs été l’un des premiers pays avec lequel l’URSS a développé, à partir des années 1960, des liens dans les domaines académique, syndical, économique, militaire et technique. Outre les gens qui ont été formés, de nombreux techniciens soviétiques étaient présents dans le pays. L’URSS avait construit un stade, un hôpital, les bâtiments de l’École normale supérieure, etc. Tout cela participe de l’imaginaire associé aujourd’hui à la Russie.

Cela peut paraître minime en comparaison avec le rôle qu’a joué la France. Mais il ne faut pas avoir une vision purement quantitative. Au-delà de l’aspect géostratégique et économique, il y a un aspect émotionnel très fort, qui se nourrit de l’offre alternative que constitue la Russie et de l’échec des interventions internationales dans la sous-région. C’est exactement ce qui est en train de se jouer au Mali.

La Russie profite-t-elle de la perte de vitesse de la France et de la fin annoncée de l’opération Barkhane ? Ces derniers mois, des voix se sont même élevées pour réclamer une intervention militaire russe…

Depuis 2019, il y a des rencontres et des échanges plus fréquents entre Bamako et Moscou. En juin de cette année, le ministre russe de la Défense a dit que Moscou voulait contribuer à la normalisation de la situation au Mali. Mais je ne crois pas pour autant que l’on puisse parler de stratégie russe en Afrique, ni que celle-ci ait été repensée après l’annonce de la fin de Barkhane.

Confrontée à des conflits à ses frontières en Ukraine et engagée dans la guerre en Syrie, la Russie n’a pas les moyens de s’investir dans la guerre au Sahel, financièrement parlant. Il n’est pas non plus sûr que les pays sahéliens, surtout le Mali, aient les ressources nécessaires pour s’offrir l’appui russe.

S’aventurer sur un terrain aussi complexe que le Sahel est un risque pour Moscou

Quelle est la réalité de la présence russe au Mali, et plus largement dans le Sahel ?

Elle est relativement modeste. Entre 2017 et 2019, la Russie a signé divers accords de coopération militaire avec les pays du G5 Sahel, à l’exception de la Mauritanie. Mais ses partenaires officiels en Afrique sont d’abord l’Algérie et l’Égypte.

Sur le continent, Moscou investit principalement dans le nucléaire, les mines, l’agriculture ou encore la défense. Ses relations avec les pays du continent sont marquées par le même pragmatisme économique que celui qui prévalait à l’époque de la guerre froide. La grande différence, c’est qu’aujourd’hui l’approche n’est plus étatique, elle repose sur des entreprises liées d’une manière ou d’une autre au Kremlin, comme Gazprom, Rosneft, Rosatom, Rusal ou Severstal. Le cadre institutionnel et juridique de ces sociétés privées offre davantage de marge de manœuvre pour agir au gré des opportunités, économiques et géopolitiques. Ce qui reste à comprendre, c’est le degré de coordination avec le Kremlin et le niveau de centralisation des décisions prises dans les domaines stratégiques.

En revanche, le problème qui pourrait bientôt se poser à la Russie, c’est qu’elle n’a pas une connaissance pointue du terrain et des dynamiques locales. Elle n’a pas non plus les moyens de former, à Moscou ou Saint-Pétersbourg, des cadres capables d’appuyer la prise de décision de manière compétente et avertie en ce qui concerne l’Afrique. S’aventurer sur un terrain aussi complexe que le Sahel, sans y être vraiment préparé, est un risque et je ne suis pas sûre que les Russes soient prêts à le prendre. Et je ne pense pas qu’ils souhaitent ternir leur image en s’engageant dans une guerre difficile à gagner.

La Russie a accueilli des hauts responsables maliens, dont Sadio Camara, en formation militaire

Comment qualifier les relations entre la Russie et le Mali ?

Elles se sont intensifiées depuis 2012 sur le plan de la coopération militaire et diplomatique. Il y a eu plusieurs visites officielles de part et d’autre, et la Russie continue à accueillir des stagiaires en formation militaire, y compris des personnalités importantes du régime actuel, comme le ministre de la Défense, le colonel Sadio Camara. La délégation diplomatique russe est d’ailleurs la première à avoir été accueillie par le Comité national pour le salut du peuple [CNSP] après le coup d’État du 18 août 2020.

En juin 2019, Moscou a signé un accord de coopération militaire avec Bamako, remplaçant celui de 1994 et marquant un accroissement de l’intérêt des Russes pour le Mali. Le 17 juin 2019, Igor Gromyko, un diplomate respecté, petit-fils d’un ancien ministre des Affaires étrangères et fils du directeur de l’Institut d’Afrique à Moscou, a été nommé au poste d’ambassadeur au Mali. Cette nomination est probablement une coïncidence, mais elle revêt un sens, celui de faire un pont symbolique avec le passé soviétique pour rappeler aussi que le Mali reste un pays d’importance pour la Russie.

Quels sont les relais de l’influence russe à Bamako ?

Le relais le plus médiatisé actuellement est le Groupe des patriotes du Mali [GPM]. Cette association de la société civile affirme avoir déposé, en janvier 2019, [une pétition de] plus de 8 millions de signatures à l’ambassade de la Fédération de Russie à Bamako en soutien à la redynamisation de la coopération bilatérale pour faire un contrepoids à la Minusma et à Barkhane.

Les militants de GPM surfent sur les frustrations et les déceptions vécues au quotidien par la population. Mais on ne peut pas dire qu’il y a un soutien direct de l’ambassade de Russie aux activités de GPM ou aux manifestations auxquelles on a assisté ces dernières années.