Politique

Côte d’Ivoire : faut-il pousser Ouattara, Bédié et Gbagbo à la retraite ?

Un député travaille à une proposition de loi qui vise à réinstaurer une limite d’âge à 75 ans pour être candidat à la présidentielle. Cela aurait pour conséquence de disqualifier les trois principaux personnages de la vie politique ivoirienne.

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Mis à jour le 23 septembre 2021 à 12:50

Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo © Montage Jacques Torregano/CEO FORUM/JA ; Vincent FOURNIER/JA ; Vincent Fournier/JA

Tout a commencé avec une publication sur la page Facebook d’Antoine Assalé Tiémoko. Par ailleurs maire de Tiassalé (petite ville située à une centaine de kilomètres au nord d’Abidjan), le député annonce travailler à un projet de loi hautement sensible : la réinstauration d’une limite d’âge pour briguer la candidature suprême.

Ces quelques lignes font l’objet d’une bombe sur la scène politique. Si la modification est adoptée, les leaders des trois principales forces politiques seront écartés de la présidentielle de 2025, déjà dans tous les esprits. L’actuel président Alassane Ouattara a 79 ans, et ses deux prédécesseurs, Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié, ont respectivement 76 et 87 ans. « La question de la retraite de messieurs Ouattara, Bédié et Gbagbo de la scène politique ne doit pas être un sujet tabou, martèle l’homme politique. Ces acteurs qui cristallisent les tensions depuis trente ans risquent à nouveau de se retrouver sur la ligne de départ pour une dernière élection de tous les dangers en 2025. »

Un homme influent

Antoine Assalé Tiémoko en est à la phase de rédaction de son projet, qu’il espère soumettre lors de la prochaine rentrée parlementaire, en avril 2022. Mais a-t-il des chances de voir son projet aboutir ? L’élu se veut confiant : « Il va de soi que j’échange avec plusieurs députés de tous bords politiques qui partagent la même opinion que moi. Mais ceux-là n’ont pas la même liberté et ne peuvent pas ouvertement s’exprimer sur la question. Une fois que le projet sera inscrit au calendrier pour examen et adoption, vu que le vote se fait de façon secrète, chaque député pensant que les choses doivent changer pourra se prononcer. »

Le parlementaire est un homme influent dans le marigot politique ivoirien. Depuis 2011, il dirige l’Éléphant Déchainé, un hebdomadaire d’enquête dont les révélations égratignent régulièrement les puissants. Redouté, critiqué parfois, Antoine Assalé Tiémoko a le mérite de la constance dans ce dossier : il s’était opposé à la suppression de la limite d’âge, en 2016. Dans son combat, il peut compter sur le soutien d’une petite frange du Parti démocratique de Côte d’Ivoire, emmenée par Jean-Louis Billon. L’homme de 56 ans vient de déclarer sa candidature à la présidentielle de 2025. Lui qui avait vu ses ambitions réduites à néant lors du dernier scrutin à cause de la candidature d’Henri Konan Bédié aurait tout intérêt à voir son chef hors-jeu. « Sous d’autres cieux, l’espérance de vie est beaucoup plus longue qu’ici. Chez nous, alors qu’en moyenne on ne vit pas plus de 60 ans et que les jeunes composent la majorité de l’électorat, je trouve ça normal de mettre une limite d’âge. Cela favoriserait un renouvellement de la classe politique », estime-t-il.

Antoine Assalé Tiémoko devra compter sur le parti au pouvoir pour espérer que son projet soit adopté par le Parlement. © DR

Antoine Assalé Tiémoko devra compter sur le parti au pouvoir pour espérer que son projet soit adopté par le Parlement. © DR

L’indispensable appui de la majorité

L’affaire est loin d’être gagnée. Dans l’hémicycle, certains sont farouchement contre, au nom de l’égalité. « Il est primordial que toutes les sensibilités puissent se retrouver dans une offre politique ouverte et représentative, s’interroge le député indépendant Olivier Djè Bi Djè, sur sa page Facebook. Il n’est pas imaginable d’éliminer un potentiel candidat comme le président Laurent Gbagbo qui a déjà été écarté de la politique ivoirienne dix années durant [arrêté à la suite de la crise postélectorale, il a été poursuivi pour crimes contre l’humanité avant d’être définitivement acquitté en mars 2021]. À quoi se résumerait la réconciliation nationale dans ce cas ? »

Pour être adopté, le projet de loi devra convaincre les 2/3 du Congrès au sein duquel le parti au pouvoir, le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), est largement majoritaire.

« On le sait très bien, l’objectif de cette proposition est d’écarter le président actuel et les deux anciens, analyse Geoffroy-Julien Kouao, politologue et auteur de l’essai Côte d’Ivoire : une démocratie sans démocrates. La ploutocratie n’est pas la démocratie. Comment faire adopter une telle loi alors qu’elle vise implicitement, voire expressément à écarter ces trois personnalités ? La seule solution formelle, c’est si le président décidait lui-même de mettre en pratique sa rhétorique politique – il a toujours dit qu’il voulait passer la main à une nouvelle génération. Il pourrait donner une consigne de vote à ses parlementaires en ce sens. L’autre possibilité serait de passer par un référendum, sachant qu’une partie de la population est favorable à cette modification. »

Alors même que certaines personnalités de son camp appellent déjà à sa candidature en 2025, Alassane Ouattara pourrait-il décider de se disqualifier et de mettre à la retraite ses principaux rivaux ? En 2019, la présidence avait réfléchi à une telle réforme, mais rien n’indique que ce soit à nouveau le cas aujourd’hui.

En tant que député, je ne peux pas fermer les yeux et la bouche, j’irai jusqu’au bout

Pour le politologue Geoffroy-Julien Kouao, la crise ivoirienne part toujours des élections : « Depuis son entrée dans le multipartisme dans les années 1990, la Côte d’Ivoire n’a pas encore su organiser une élection présidentielle permettant la transmission pacifique du pouvoir. La réconciliation nationale repose sur la formation d’un scrutin présidentiel propre, d’où la pertinence d’une telle proposition de loi. »

Que la proposition soit adoptée ou pas, le député de Tiassalé aura réussi son pari de mettre sur la place publique le débat. « Dans la configuration actuelle, je sais que si les partis politiques ne veulent pas la voter, je n’ai aucune chance de faire aboutir ma proposition de modification de la Constitution, explique-t-il. Si le parti au pouvoir ne s’implique pas dans cette voie, elle n’aboutira pas. Mais en tant que député, je ne peux pas fermer les yeux et la bouche, j’irai jusqu’au bout et j’aurai fait mon devoir quelle que soit l’issue. »