Politique

Tunisie : appels du pied pour sortir Kaïs Saïed de son (dangereux) isolement

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Mis à jour le 28 septembre 2021 à 13:21

Manifestation anti-Saïed et pour la préservation de la Constitution de 2014, avenue Habib-Bourguiba, à Tunis, le 26 septembre. © © Nicolas Fauqué/www.imagesdetunisie.com

Plusieurs organisations, députés et partis appellent le chef de l’État à sortir de sa tour d’ivoire et à ouvrir des canaux de concertation afin que le coup de force constitutionnel du 25 juillet ne soit pas contre-productif.

Kaïs Saïed a fait de son intransigeance affichée et de l’indépendance qu’elle est censée révéler une marque de fabrique pour gagner la confiance des électeurs. Se tenant à distance des partis, des médias et longtemps de la diplomatie, le président tunisien a toujours avancé en solitaire. Jusqu’à surprendre aussi bien ses concitoyens – détracteurs comme sympathisants – que la communauté internationale avec son coup de force du 25 juillet dernier, qui a vu le limogeage du Premier ministre, le gel des travaux de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), la levée de l’immunité des députés, la dissolution de l’instance de lutte contre la corruption et la multiplication des mesures d’interdiction de quitter le territoire frappant le monde économique et politique.

La promulgation, le 22 septembre, d’un décret (117) permettant au président de concentrer encore plus de pouvoirs en promulguant des décrets-lois a fait presque tout autant l’effet d’une bombe. Et renforcé l’impression que le président décide tout tout seul, n’hésitant pas à se mettre à dos un nombre croissant de partis.

Les mesures concrètes pour sortir de la paralysie – y compris la nomination effective d’un chef de gouvernement – pourraient être imminentes. Mais les déclarations du chef de l’Etat demeurent jusqu’à présent difficilement lisibles, tant et si bien que les contours de son programme semblent parfois se diluer à mesure que les projecteurs se braquent sur lui. Comme une pupille dilatée devant une lumière trop forte. Mais le temps presse car le pays s’enfonce tous les jours un peu plus dans une triple crise : politique, économique, sanitaire.

Risque de dérive autoritaire

La peur d’un retour à une répression aveugle a conduit la classe politique et la société civile à lancer à Carthage une mise en garde. Plusieurs partis, dont Afek Tounes, Ettakatol et le Courant démocrate, ont déclaré que le décret 117 n’était pas conforme à la loi.

Les risques de dérive autoritaire inquiètent au-delà des frontières, tant et si bien que le ministre tunisien des Affaires étrangères, Othman Jerandi s’est senti obligé, le 14 septembre, d’assurer devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU que la démocratie était un « choix irréversible ». Un élément de langage martelé depuis.

La quasi-bunkerisation présidentielle interpelle même les mieux disposés à l’égard de Kaïs Saïed.

Il n’en reste pas moins que la quasi-bunkerisation présidentielle interpelle même les mieux disposés à l’égard de Kaïs Saïed qui lui demandent de sortir de sa tour d’ivoire.

La coalition Soumoud a ainsi prévenu, le 15 septembre, qu’en l’état, la situation risquait d’accroître son isolement et, à terme, de l’affaiblir. Une mise en garde plus que jamais d’actualité après l’annonce du 22 septembre.

Plutôt encline à partager certains idéaux du président, cette coalition avait appelé à un référendum sur la Constitution et milité pour un régime présidentiel. Elle a par ailleurs participé à de nombreuses manifestations depuis les élections de 2019, dont celle du 25 juillet, qui a précédé (et justifié) le « coup ».

Ciblant Ennahdha, elle réclamait alors une vraie lutte contre la corruption économique et politique, et contre le terrorisme, l’indépendance de la justice, une réforme du système électoral, de la loi sur les partis, ainsi que du système de nomination à la tête des instances indépendantes.

Dénonçant l’agitation croissante de la scène politique due aux lenteurs des décisions et au manque de clarté du chef de l’État, elle souligne désormais le risque que « le système d’avant le 25 juillet » ne se renforce en gagnant des alliés aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, ce qui menacerait l’ensemble du processus de réformes démocratiques.

« La manifestation des opposants à Kaïs Saïed ce week-end peut laisser craindre un retour progressif au système pré-25 juillet, ce qui devrait encourager le président à s’ouvrir et à expliquer clairement sa feuille de route », commente Houssem Hammi, coordinateur de Soumoud.

Appels au dialogue

Craignant que la méthode du président ne nuise à ses intentions, cette coalition l’a exhorté à impliquer davantage les compétences du pays en formant un front socio-politique rassemblant organisations nationales et partis « démocratiques ».

Elle a également rebondi sur la promesse de Kaïs Saïed de nommer une commission pour travailler à l’élaboration des réformes. « Nous l’appelons à s’ouvrir davantage au savoir-faire des économistes et des juristes, mais aussi à la société civile pour avancer concrètement dans les réformes dans le respect de l’État de droit, explique Houssem Hammi. Nous l’encourageons à travailler de manière participative, afin de gagner une ceinture de soutien pour que le processus démocratique et le plan de sauvetage économique avancent et que le pays retrouve son unité. »

Quatre émissaires

L’appel de Soumoud n’est pas anecdotique. Même des députés, pourtant hors-jeu depuis le 25 juillet, se sont mis ces dernières semaines à exhorter Carthage à rouvrir les canaux de communication. Ils sont 70 à avoir adressé un courrier à la présidence le 10 septembre pour obtenir une audience.

Issus de différents courants (à l’exclusion d’Ennahdha, d’Al Karama et du PDL), ils se sont choisi quatre représentants pour ce faire. Il s’agit de Safi Saïd (liste indépendante), Fares Blel (Qalb Tounes), Hatem Mansi (Bloc de la réforme) et Zammal Ayachi (Bloc national).

« Nous nous sommes présentés en notre nom, pas en celui de nos partis ou blocs, pour débloquer la situation et éviter que le pays ne dérape », nous précise ce dernier. Mais celui qui se disait prêt à renoncer à son immunité parlementaire pour reprendre les travaux de l’ARP, quitte à voir des élections anticipées s’organiser rapidement, s’est vu infliger un camouflet, le gel de l’ARP ayant été prolongé. 

Machrou Tounes, Béni Watani et la Coalition nationale ont signé une déclaration commune pour demander que le changement du système politique s’opère de manière participative.

Les partis ont également multiplié les appels du pied en direction du chef de l’État pour éviter le pire. Le 15 septembre, Machrou Tounes, Béni Watani et la Coalition nationale ont ainsi signé une déclaration commune pour demander que le changement du système politique (qu’ils tiennent aussi pour responsable des crises en cours) s’opère de manière participative avant l’organisation d’un éventuel référendum. Mais les perspectives d’un dialogue national s’éloignent de plus en plus. 

Plus de 90 acteurs politiques et de la société civile ont beau avoir souligné dans une déclaration leur attachement à la Loi fondamentale de 2014, issue de longues tractations au sein de l’ex-Assemblée constituante, et leur refus de la voir transgressée, le président n’en a cure. Et se donne le droit de réviser la Constitution afin de mener à bien les réformes, quitte à s’isoler un peu plus dans sa tour d’ivoire.