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Exclusif – RDC : alerte rouge sur la diplomatie congolaise

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Mis à jour le 22 septembre 2021 à 10:01

Félix Tshisekedi, à Berlin le 27 août 2021. © Tobias Schwarz/AP/SIPA/AFP

Arriérés de paiement, « bâtiments délabrés », ambassades menacées de fermeture… Le ministre des Affaires étrangères, Christophe Lutundula, tire la sonnette d’alarme dans une note à laquelle Jeune Afrique a eu accès. 

Dans une note, restée confidentielle jusqu’ici et adressée le 4 août au conseil des ministres, le ministre des Affaires étrangères Christophe Lutundula, qui a succédé à Marie Tumba Nzeza à l’issue du remaniement d’avril dernier, dresse un état des lieux alarmant de la situation financière de la diplomatie congolaise.

Ce document de 17 pages, qui liste les principaux défis à relever, avant de suggérer des solutions, se base notamment sur les conclusions d’une commission interministérielle réunissant le chef de la diplomatie congolaise et les ministres Aime Boji (Budget) et Nicolas Kazadi (Finances).

Dans son propos introductif, Christophe Lutundula estime « qu’au regard de la gravité des dysfonctionnements internes et de la modicité des ressources dont disposent les Affaires étrangères (…), il est peu évident que sans des ajustements drastiques, bénéficiant de l’appui total de la hiérarchie, il sera possible, même à long terme, de redresser la barre ».

Des dizaines de millions de dollars d’arriérés

Il faut dire que les chiffres figurant dans le document que Jeune Afrique a pu consulter justifient le pessimisme affiché par le chef de la diplomatie congolaise. Concernant la situation financière du ministère des Affaires étrangères, et notamment celles des missions diplomatiques et postes consulaires, le rapport précise notamment qu’elle est « marquée par des menaces permanentes de déguerpissement des services et du personnel diplomatique, les confiscations judiciaires de leurs biens, des retards de paiement des diplomates et des engagés locaux, des arriérés de salaire datant de plusieurs années pour certains » ou encore le « non-paiement des frais médicaux et funéraires des diplomates dont les dépouilles mortelles ont, pour certaines, moisi des mois durant dans les morgues des États accrédités ».

Selon les estimations de la commission interministérielle, l’enveloppe globale à débourser pour remédier aux différents contentieux concernant les charges liées aux ambassades et consulats, ainsi qu’aux organisations internationales se chiffre ainsi (selon les devises des structures concernées) : 191 530 369 dollars, 19 991 286 euros, 357 955 livres, 5 793 639 francs suisses et 1 786 591 148 francs congolais.

Ces différents montants serviront notamment à régler les loyers des ambassades et du personnel diplomatique en 2020-2021, les arriérés de salaire entre 2006 et 2020 ou encore les frais de fonctionnement diplomatiques dans les différentes représentations. Cet argent permettrait aussi de régler les arriérés de contribution aux organisations internationales, dont 3,2 millions de dollars pour l’Union africaine (UA) – que Félix Tshisekedi préside -, 4,4 millions de dollars pour la SADC – dont il prendra la tête en 2022 – et plus de 289 000 dollars à l’ONU.

La RDC souhaite ainsi régler en priorité les contributions pour l’année en cours : 289 256 dollars à l’ONU, 3 297 089 dollars à l’UA, 198 061 euros à l’OIF ou encore 3 153 867 dollars à la SADC.

Procès en Italie

Cette même note propose plusieurs solutions pour remédier à ces problèmes. Le ministre suggère notamment de mettre en place une commission interministérielle permanente pour assurer le suivi de la situation financière des missions diplomatiques et d’y déployer des attachés financiers pour suivre les mouvements de fonds.

Il recommande également un « apurement progressif des contributions aux organisations internationales (…) considérées comme importantes soit en raison des responsabilités assumées » par la RDC, « soit de la pertinence de leurs interventions dans le rayonnement » du pays.

Alors que le président congolais doit assister au sommet du G20 en octobre prochain à Rome, Christophe Lutundula précise « qu’afin d’éviter tout désagrément, à cause du procès intenté par le bailleur de [notre] ambassade en Italie », il a décidé d’apurer les arriérés des loyers d’environ 50 000 euros en utilisant les frais de fonctionnement de son cabinet, ainsi que ses frais de représentation.

Bâtiments délabrés, véhicules sans carburant

La note dresse également un constat inquiétant des conditions de travail du ministère des Affaires étrangères, notamment « l’état de délabrement avancé » de l’immeuble qui abrite ses services, dont seul le 8e étage a été rénové grâce à un don de 300 000 dollars de la Chine. Par ailleurs, poursuit le document, certaines missions diplomatiques, et non des moindres, manquent de véhicules pour accueillir les officiels.

Au moment de la rédaction de ce rapport, la mission permanente auprès des Nations Unies, basée à New York – où Félix Tshisekedi a atterri le 19 septembre pour participer à l’Assemblée générale de l’ONU – ne disposait « ni d’un véhicule, ni de bâtiments propres pour abriter ses services et loger ses diplomates ». Ces derniers font également l’objet de menaces de déguerpissement pour non-paiement des loyers entre mai et août 2021 pour un montant de 260 000 dollars.

Offensive diplomatique au Moyen-Orient

Plusieurs pistes sont évoquées dans la note afin de régler cette situation, notamment la restructuration de certains organes et aussi quelques aménagements de stratégie diplomatique. À ce jour, le pays compte 64 ambassades et quatre consulats généraux. Afin de mettre en œuvre le « recadrage » diplomatique jugé nécessaire, le document propose la fermeture de certaines missions à « convertir en extension de juridiction ». Sur les 37 missions diplomatiques dont la RDC dispose en Afrique, quatre seraient concernées : le Bénin, le Liberia, la Mauritanie et la Libye, trois autres en Europe (à Bucarest, Prague et Varsovie), et une en Amérique (Argentine).

Pour compenser ces fermetures, l’installation de nouvelles chancelleries est envisagée : une mission permanente à Vienne, deux consulats généraux « pour des raisons de sécurité », dont l’un à Kasese en Ouganda, et six ambassades « pour des raisons économiques » en Asie et au Moyen-Orient (Abu Dhabi, Amman en Jordanie, Doha au Qatar, Koweït City au Koweït, Jakarta en Indonésie et Kuala Lumpur en Malaisie). Une réduction du nombre de diplomates dans les ambassades est aussi envisagée, avec pour but de passer de 378 éléments à 272.

Pour soutenir sa nouvelle stratégie diplomatique, la RDC souhaite notamment multiplier les commissions mixtes bilatérales avec l’Afrique du Sud, la Belgique, la Turquie, la Chine, la Tunisie et le Maroc. « Il est important que parallèlement au resserrement des liens avec les États-Unis, notre pays s’ouvre davantage à l’Europe, l’Asie et au Moyen-Orient ».

Le ministre des Affaires étrangères encourage également le pays à ne « pas se désengager » de l’organisation des neuvième Jeux de la francophonie, « au risque de perdre sa crédibilité et la confiance de ses partenaires » au sein de l’OIF.