Politique

Libye – Fathi Bachagha : « Le gouvernement actuel n’accorde pas d’importance à la question sécuritaire »

Poids lourd de la cité-État de Misrata et ex-ministre de l’Intérieur, Fathi Bachagha parcourt les capitales étrangères pour préparer sa campagne. Jeune Afrique s’est entretenu avec lui.

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Mis à jour le 24 septembre 2021 à 11:38

Fathi Bachagha à Tripoli, le 28 août 2020. © AFP

L’ancien ministre de l’Intérieur Fathi Bachagha est un homme pressé. Après plusieurs rendez-vous repoussés, il nous a accordé un entretien dans le restaurant feutré de l’Hôtel 5 étoiles La Réserve, à Paris. De passage du 13 au 15 septembre dans la capitale française pour rencontrer discrètement politiques et hommes d’affaires, Fathi Bachagha souhaite préparer le terrain en amont des élections présidentielle et législatives prévues officiellement en décembre.

Il veut redorer l’image de la Libye auprès des investisseurs et consolider la sienne auprès du ministère des Affaires étrangères à Paris. Cette escale en précède une autre aux États-Unis, où il continuera de poursuivre sa campagne.

Il s’est récemment rapproché des Qadhadhfa dont est issu Mouammar Kadhafi

Originaire de la puissante cité-État de Misrata, Fathi Bachagha souhaite se porter candidat à l’élection présidentielle et ne lésine pas sur les moyens pour satisfaire  ses ambitions. Il s’est entouré d’une équipe de communicants, dont l’agence Havas à Paris, et voyage en permanence dans les pays impliqués dans le dossier libyen. Passé en août par le Caire, soutien de Khalifa Haftar, il était en Turquie il y a quelques jours, participant à une conférence organisée par le Centre for Middle Eastern Studies (ORSAM) sur le rôle de « stabilisateur » de la Turquie en Libye.

Fathi Bachagha reste un important allié d’Ankara, dont des forces sont présentes en Tripolitaine depuis son soutien au Gouvernement d’accord nationale (GNA) de Tripoli contre l’offensive du général Khalifa Haftar en avril 2019. Mais sa feuille de route durant son mandat de près de trois ans au ministère de l’intérieur du GUN lui a permis de gagner l’écoute des diplomates étrangers. Notamment en structurant un plan de désengagement des milices, extrêmement puissantes dans la capitale.

En Libye, il s’efforce de ménager ses relations avec les tribus. Il s’est récemment rapproché des Qadhadhfa dont est issu Mouammar Kadhafi et des Zintanis. Se présentant comme un candidat ouvert à l’Ouest comme à l’Est, Bachagha compte faire de la sécurité son argument numéro 1 de campagne. Il répond aux questions de Jeune Afrique.

Jeune Afrique : Quelles sont les raisons de votre déplacement à Paris ?

Fathi Bachagha : Je suis ici pour échanger avec certains acteurs politiques proches du dossier libyen. L’idée est de faire appel aux pays amis pour maintenir la pression afin d’organiser des élections en décembre, comme prévu par le plan des Nations unies. Je dois aussi rencontrer des groupes français qui veulent participer à la croissance de la Libye. Mon objectif est de présenter le pays comme une future porte d’entrée pour les investissements.

Paris avait parié sur la victoire du ticket que vous aviez formé avec le président de la Chambre des représentants, Aguila Salah Issa, lors des élections de février dernier. La France pourrait-elle soutenir votre candidature en décembre ?

Je n’ai pas encore annoncé officiellement ma candidature, donc il ne peut y avoir de soutien pour l’instant. En février dernier, la France avait soutenu toutes les listes et c’est une autre que la mienne qui l’a emporté. Mais j’entretiens une très bonne relation avec la France. Et il est important que Paris soutienne le processus politique et la tenue des élections présidentielle et législatives dans les temps en décembre. Quant au choix du président, il revient au peuple libyen.

Seif el-Islam Kadhafi est recherché par la Cour pénale internationale, c’est handicapant pour sa candidature

Que pensez-vous de la loi électorale encadrant l’élection présidentielle adoptée par le Parlement le 9 septembre ? La condition stipulant qu’un candidat ne peut pas avoir la double nationalité est-elle un frein à votre candidature ? 

Je n’ai que la nationalité libyenne et personne ne peut prouver le contraire (la presse a évoqué la double nationalité américano-libyenne de Fathi Bachagha, NDLR). Selon moi, c’est une bonne loi et je n’ai aucune objection à faire sur les conditions du texte. Il est logique que le président soit tenu d’avoir une seule nationalité, c’est même une condition sine qua none, car il pourrait être sous influence d’un autre pays ou être amené à devoir y rendre des comptes en cas d’ennuis judiciaires.

Bénéficiant également de la nationalité américaine, le général Khalifa Haftar serait exclu de la présidentielle. Cela ne pourrait-il pas être un frein au processus de réunification ?

S’il le souhaite, Haftar peut très bien abandonner sa deuxième nationalité pour se présenter. Mais il est impensable qu’une personne ayant une double nationalité gouverne, si celui-ci est sous le coup de la loi d’un autre pays qui peut venir le chercher chez nous en Libye.

La bonne tenue des élections en décembre se heurte aux divergences politiques et au retard du vote du socle constitutionnel. Pensez-vous que celui-ci surviendra à temps ?

Je suis très optimiste par rapport à l’organisation des élections en décembre. Même s’il n’y a pas encore de Constitution, nous avons désormais une base constitutionnelle. De plus, la loi électorale liée à la présidentielle était la plus difficile à faire passer et elle a été ratifiée, il n’y a donc pas de raison que la loi électorale liée aux législatives ne passe pas. D’autant que nous avons déjà organisé des élections législatives, contrairement à la présidentielle, qui sera une première.

Que pensez-vous des ambitions politiques du fils de Mouammar Kadhafi, Seif el-Islam Kadhafi ?

Tout Libyen qui remplit les conditions a le droit de se présenter aux élections. Mais Seif el-Islam Kadhafi a des problèmes avec la justice libyenne et il est recherché par la Cour pénale internationale (CPI). C’est handicapant pour sa candidature. La loi électorale stipule que les candidats doivent avoir un casier électoral vierge.

Pourriez-vous envisager de créer un ticket avec Aguila Salah Issa ou une personnalité de l’Est en décembre ?

Je suis ouvert aux alliances si besoin.

Nous sommes dans une phase de paix qui ne nécessite pas la présence des forces extérieures

Que pensez-vous de la présence des Turcs en Libye, avec lesquels vous avez signé en novembre 2019 un accord militaire ?

J’ai signé un accord avec la Turquie quand j’étais au gouvernement parce que Tripoli avait subi une attaque. Elle est intervenue pour nous aider face à la Russie et à Wagner et elle a permis de recréer un certain équilibre. Mais nous sommes désormais dans une phase de paix qui ne nécessite pas la présence des forces extérieures. D’ailleurs, la conférence de Berlin exige le retrait total des forces en Libye. Il faudrait entamer ce processus de manière progressive. Selon moi, cela devrait se faire par étapes : une fois qu’un président et un gouvernement seront en place et que le pays sera pacifié et stabilisé avec des institutions réunifiées, cela permettra d’acter le départ des forces étrangères.

Quel bilan pouvez-vous tirer du gouvernement d’union nationale d’intérim ?

J’ai cru que ce gouvernement pouvait faire beaucoup de choses en peu de temps, mais malheureusement le bilan n’est pas à la hauteur de mes espérances… Ni de celles du peuple libyen, qui partage ce sentiment.

Durant ces élections, la corruption a joué un rôle très important

Vous avez été acteur du plan de désarmement des milices. Que pensez-vous de la gestion actuelle de ces groupes ?

Les milices ont davantage repris la main et elles sont plus fortes suite à la guerre contre Tripoli. De plus, le gouvernement actuel n’accorde pas d’importance à la question sécuritaire.

Quelles seront vos priorités en tant que président ?

La première clé, c’est la sécurité. Il faudra ensuite mettre en place la réconciliation nationale et le développement du système administratif et financier.

Lors des élections de février dernier, les observateurs ont jugé que votre défaite était en partie liée à votre trop grande visibilité et à votre proximité avec les Frères musulmans. Qu’en pensez-vous ?

Non. Durant ces élections, la corruption a joué un rôle très important. Nous avons perdu à trois voix près…. Certaines personnes ont voté après avoir touché de l’argent sale.

Vous faites référence aux accusations d’achats de voix imputées au Premier ministre Abdulhamid al-Dabaiba ?

(Il fait la moue). Je ne peux pas me prononcer.