Économie

Tunisie : Kaïs Saïed dispose de 100 jours pour trouver 2,4 milliards d’euros

Le coup de force de Kaïs Saïed a balayé le plan de financement du budget 2021, basé sur un accord avec le FMI. Le pays compte peu d’autres solutions à court terme. Explications.

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Par - à Tunis
Mis à jour le 22 septembre 2021 à 12:09

Kaïs Saïed est le président de la République de Tunisie depuis le 23 octobre 2019. © Houcemmzoughi/Wikimedia Commons

Cinq mois pour trouver 2,4 milliards d’euros. Au 24 juillet, la tâche du gouvernement piloté par Hichem Mechichi – boucler le budget 2021 – s’annonçait ardue mais pas insurmontable. D’autant que la visite de ses équipes en mai à Washington – pour rencontrer le FMI, la Banque mondiale et le Trésor américain – s’était globalement bien déroulée. Suffisamment pour espérer, au 30 septembre, un accord de principe d’un prêt du FMI, le quatrième depuis 2011, avec en prime une garantie américaine.

Rassurés par cet accord, les pays créanciers, France et Allemagne en tête, auraient alors, eux aussi, débloqué des fonds. Pour compléter, la Tunisie se serait mise en ordre de marche pour émettre, en octobre, de la dette obligataire sur les marchés internationaux à un taux raisonnable de 5 % ou 6 %. De quoi combler les 8 milliards de dinars (2٫4 milliards d’euros) de déficit budgété par la loi de finance de décembre 2020.

La loi de finance complémentaire (LFC) aurait alors été votée par le Parlement avant que les députés ne s’attaquent à la loi de finance 2022, qui doit être validée avant le 10 décembre. Dans les grandes lignes, la stratégie était viable, même si elle signifiait que la dette extérieure passe de 52 à 61 % du PIB entre 2020 et 2021.

Un séisme politique et un tsunami financier

Puis, le 25 juillet survint. En gelant le travail parlementaire et en limogeant le gouvernement, le président de la République, Kaïs Saïed, a provoqué un séisme politique et un tsunami financier.

La Tunisie se retrouvant comme Perrette dans la fable de La Fontaine : adieu accord du FMI, prêts des bailleurs et sortie sur le marché financier international. Retour à la case départ : où trouver 2٫4 milliards d’euros, mais en deux mois et demi cette fois-ci, au vu de la date butoir virtuelle du 31 décembre 2021.

C’est le branle-bas de combat au sein de l’exécutif

À écouter le président de la République, la solution serait évidente : récupérer l’argent de la corruption et de la spéculation illégale rendraient sa souveraineté financière au pays.

« Bien sûr, cela aiderait beaucoup la Tunisie, mais ce ne serait pas suffisant. Et c’est une politique sur le long terme. Là, il s’agit de boucler le budget de cette année », précise un ancien haut-cadre du ministère des finances. À l’heure actuelle, c’est le branle-bas de combat au sein de l’exécutif.

Des membres des forces armées tunisiennes attendent l’arrivée du président de la Tunisie Kais Saied lors du Salon international de l’aérospatiale et de la défense de Tunisie, Djerba, Tunisie, 4 mars 2020.  Des membres des forces armées tunisiennes attendent l’arrivée du président de la Tunisie Kaïs Saïed lors du Salon international de l’aérospatiale et de la défense de Tunisie, Djerba, Tunisie, 4 mars 2020. © US Africa Command/Flickr/Licence CC

Des membres des forces armées tunisiennes attendent l’arrivée du président de la Tunisie Kais Saied lors du Salon international de l’aérospatiale et de la défense de Tunisie, Djerba, Tunisie, 4 mars 2020. Des membres des forces armées tunisiennes attendent l’arrivée du président de la Tunisie Kaïs Saïed lors du Salon international de l’aérospatiale et de la défense de Tunisie, Djerba, Tunisie, 4 mars 2020. © US Africa Command/Flickr/Licence CC

Les banques tunisiennes n’ont plus d’argent

Un emprunt national a permis de récupérer près de 1,2 milliard de dinars, en deux tranches entre juin et août, à deux taux supérieurs à 8 % par an.

Le Trésor a, tant bien que mal, levé à la mi-septembre 60 millions de dinars auprès des banques de la place par des adjudications de bons de trésor assimilables (BTA). C’est moins que les 120 millions de dinars attendus, et cela après deux échecs en août et au début de septembre.

Si les banques tunisiennes n’ont plus de liquidités à accorder au gouvernement, la Banque centrale de Tunisie (BCT), elle, possède près de 20 milliards de dinars (6 milliards d’euros) d’avoirs nets en devises. « Par des jeux d’écriture comptable, elle peut refinancer le Trésor avec cette manne. Mais l’effet sera immédiat : l’inflation va s’accentuer », prévient un député, spécialiste des questions financières. Le taux d’inflation en Tunisie, difficilement ramené de près de 8 % en 2019 à moins de 5 % au premier semestre 2021, est remontée à 6,2 % en août.

Toutes les voies classiques de refinancement sont asséchées

Au niveau international, la Tunisie a récupéré en septembre plus de 740 millions de dollars dans le cadre de l’allocation de droits de tirage spéciaux (DTS) accordée par le FMI à ses membres, des ressources dont l’utilisation immédiate pour le financement du budget est tout sauf évidente.

Le cumul de l’emprunt national, des adjudications de BTA et de l’aide du FMI atteint environ un milliard d’euros, soit suffisammentpour payer les salaires des fonctionnaires d’ici à la fin de l’année, mais moins que les ressources nécessaires pour couvrir l’ensemble des obligations de l’État.

Trouver des solutions innovantes

« Toutes les voies classiques de refinancement sont asséchées. Il faut trouver des solutions innovantes. Pourquoi ne pas mettre en place une amnistie fiscale, l’argent est là », propose Ahmed El Karm, ancien directeur de cabinet du gouverneur de la BCT. Certains acteurs politiques et économiques, qui requièrent l’anonymat, se montrent résolument disruptifs.

Prêter de l’argent uniquement pour combler un budget n’aurait pas de sens

Actant du rapprochement entre Kaïs Saïed et l’axe émirato-saoudien, plusieurs observateurs anticipent que les gouvernements du Golfe porteront la main au portefeuille, à l’image de l’aide apportée à l’Égypte en 2013, quand le maréchal Abdel Fattah al-Sissi a pris le pouvoir en chassant les Frères musulmans. À l’époque les deux pays du Golfe avaient injecté plusieurs milliards de dollars dans les caisses égyptiennes. Mais, géopolitiquement, la Tunisie n’est pas l’Égypte.

« Pour l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, le rapprochement avec la Tunisie est un gain politique mais vaut-il autant de financements ? Surtout que ces pays ont des problèmes en interne et à leurs frontières à régler en priorité.  Si aide il y a, elle prendra davantage la forme de matériel militaire ou autre. Prêter de l’argent uniquement pour combler un budget n’aurait pas de sens sur le long terme », analyse Adel Ayari, chercheur au Centre des études méditerranéennes et internationales (CEMI). Autre complication : le voisin algérien multiplie les visites officielles de haut rang avec Carthage pour éviter que Tunis ne « tombe dans l’escarcelle » de Abou Dhabi et Riyad.

Kaïs Saïed ne semble pas prêt à transiger

Renégocier les emprunts

Face à autant d’impasses, Ahmed El Karm évoque le tabou ultime : faire appel au Club de Paris. Ce groupe informel de créanciers publics permet aux pays les plus endettés de renégocier leurs emprunts. Jusqu’ici, les différents gouvernements tunisiens ont mis un point d’honneur à rembourser leurs dettes, se refusant au défaut de paiement. Kaïs Saïed ne semble pas prêt à transiger.

Quelques heures après la visite, le 10 septembre, du vice-président de la Commission européenne et Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell avertissant que « notre aide et notre soutien à la Tunisie seront dictés par les  décisions et mesures qui vont être prises dans les prochaines semaines », le président de la Tunisie avait répliqué d’un cinglant « La souveraineté de Tunisie ne fera pas l’objet de négociations ». Dont acte.