Politique

Tunisie : à Sidi Bouzid, un Kaïs Saïed survolté dénonce les « complots »… et sème l’inquiétude

Lors d’un discours donné à Sidi Bouzid le 20 septembre, le président tunisien persiste et signe en indiquant qu’il n’y aura pas de « retour en arrière ». Près de deux mois après l’annonce de mesures d’exception, un nombre croissant de Tunisiens s’interroge pourtant sur le projet de Kaïs Saïed.

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Par - à Tunis
Mis à jour le 21 septembre 2021 à 16:02

Le président tunisien Kaïs Saïed, à Sidi Bouzid, le 20 septembre 2021. © Hichem

Depuis qu’il s’est arrogé tous les pouvoirs le 25 juillet dernier, le président Kaïs Saïed ne s’était pas adressé à la nation et a entretenu des interrogations quant à ses projets. Hier soir, depuis Sidi Bouzid (ville du centre) où il était en visite, il a exposé pendant 40 minutes ses griefs et ses projets. Sa prise de parole coïncide avec ses deux ans de mandat et sa reconduction de l’État d’exception mis en place depuis soixante jours.

L’épisode de Redeyef

Dans une atmosphère survoltée et dans des conditions de retransmission chaotiques, Kaïs Saïed a pris la parole depuis le lieu où un marchand ambulant s’est immolé le 17 décembre 2011, événement qui a déclenché la révolution tunisienne. Dans ses propos, le président l’a d’ailleurs évoqué à plusieurs reprises comme pour valoriser une population locale en mal de reconnaissance et biffe en deux mots le 14 janvier 2011, date de la chute du régime de Ben Ali, qu’il considère comme un avortement ou une récupération du processus révolutionnaire.

Le 24 juillet, le président avait quitté Redeyef sous les « dégage » de certains habitants

Absent des manifestations d’alors, il n’avait pas non plus pris position pour ou contre le renversement du pouvoir. Dix ans plus tard, il estime que lors du 14 janvier sur l’avenue Habib-Bourguiba à Tunis, seules les élites se sont exprimées. Il opère encore une fois une division entre les Tunisiens qu’il considère pour certains comme de bons révolutionnaires pour faire des autres des traîtres de la révolution.

Dégainant un ton agressif qu’on ne lui connaissait pas, Kaïs Saïed justifie ses décisions du 25 juillet. Il évoque abondamment son déplacement à Gafsa et Redeyef (Sud-Ouest) le 24 juillet ainsi que son émotion et son besoin d’agir face à une situation de dénuement sanitaire total en plein pic pandémique. Il occulte aussi qu’il avait alors quitté Redeyef sous les « dégage » de certains habitants. Un cri qui a désarçonné celui qui estime incarner la volonté du peuple.

À Sidi Bouzid ce 20 septembre, face à une foule chauffée à blanc, Kaïs Saïed a eu l’occasion de dénoncer, à son habitude, les complots et les turpitudes en tous genres dont il promet de dévoiler les auteurs et les détails aux Tunisiens. Une redondance qui prépare cette fois une annonce essentielle, formulée néanmoins d’une manière détournée : celle de la suspension de la Constitution.

« Relents de Kadhafi »

Constitution « qu’il s’était pourtant engagé à respecter », ironise un détracteur du président. Pour autant, Kaïs Saïed n’a jamais fait mystère de sa volonté de rompre avec le fonctionnement politique en cours, au profit d’un régime présidentiel et d’une démocratie directe. « Il y a de forts relents du projet de Kadhafi », s’inquiètent certains sur les réseaux sociaux. Ce qui semblait être un projet utopique irréalisable du fait même des garde-fous de la Constitution est pourtant bel et bien en cours de réalisation.

En un sens, Kaïs Saïed donne du crédit à ceux qui ont interprété ses décisions du 25 juillet comme un « coup d’État ». En assénant qu’il n’y aura « aucun retour en arrière », il avise ses détracteurs et la scène internationale de ses intentions définitives. Il signifie la fin du parlement avec une éventuelle révocation des députés par les électeurs avant la fin de l’année est estime avoir lancé une forme de révolution corrective en abolissant le système du 14 janvier.

À l’origine de ce projet global, une révision de la constitution. Kaïs Saïed se veut rassurant et affirme qu’il ne touchera pas aux libertés et aux droits et que l’ensemble, élaboré au nom du peuple et de la révolution, sera avalisé par un référendum. Le président s’étonne des inquiétudes concernant l’absence de gouvernement, estime que les choses vont mieux sans ministres mais concède la mise en place d’un gouvernement de transition qui devra se plier aux dispositions transitoires.

Kaïs Saïed risque de s’exposer à des déconvenues à force de négliger la donne économique

En clair, il signifie que la Constitution de 2014 n’est plus le socle commun des Tunisiens. L’annonce a été formulée de manière tellement sibylline que beaucoup se sont interrogés sur son sens. « La poursuite des mesures exceptionnelles […], la nécessité des dispositions transitoires… ne signifient pas nécessairement la suspension de la Constitution », commente le frère du président, Naoufel Saïed. Et de s’attirer les sarcasmes des juristes qui l’informent que les dispositions transitoires vont de pair avec la suspension de la loi fondamentale.

Kaïs Saïed risque de s’exposer à des déconvenues à force de négliger la donne économique, grande absente de son discours. Il dispose encore d’un soutien à hauteur de 72­ % selon un sondage du cabinet Sigma Conseil mais « la désapprobation des élites se transmet lentement aux bases de la société », analyse son directeur général, Hassen Zargouni. La désaveu naissant ne concerne pas uniquement le manque de dispositions économiques : l’exercice solitaire du pouvoir et l’atmosphère de défiance généralisée instaurée par le chef de l’État indiquent une tentation autoritariste des plus inquiétantes.