Politique

Achille Mbembe : « Le temps est venu de penser l’Afrique comme un tout »

Après avoir mené une série de dialogues à travers le continent, le philosophe vient de remettre son rapport à Emmanuel Macron. Il livre la primeur de ses conclusions à « Jeune Afrique ».

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 4 octobre 2021 à 11:08

Achille Mbembe à Johannesburg, le 04 août 2020. © Marc schoul pour JA.

Chargé par Emmanuel Macron de rédiger le rapport qui servira à alimenter les échanges du 8 octobre, lors du sommet de Montpellier, Achille Mbembe a sillonné le continent pendant sept mois pour ouvrir le dialogue avec de nombreux intervenants africains. Il vient de remettre ses conclusions, très attendues, au chef de l’État français.

Jeune Afrique : Quels sentiments vous animent au sortir de cette mission ? 

Achille Mbembe : C’était un exercice délicat. J’ai le sentiment d’avoir été honnête et d’être resté lucide. Honnête vis-à-vis de moi-même, vis-à-vis de l’Afrique, mais aussi vis-à-vis d’Emmanuel Macron qui, en m’impliquant dans cet exercice, faisait preuve d’une certaine audace, mais prenait aussi un risque. Je me suis efforcé de rester lucide au regard de la complexité des enjeux, de l’ampleur des obstacles de part et d’autre. Et surtout, je n’ai jamais perdu de vue les immenses possibilités de transformation. Elles existent, pourvu que l’on sache s’y prendre.

J’ai travaillé dans des conditions de totale liberté, de respect mutuel et de transparence

Dans quelles conditions s’est déroulée cette collaboration  avec Emmanuel Macron et ses équipes ? 

À Johannesburg, je disposais d’une petite équipe solide, efficace et d’un grand professionnalisme. Sur le terrain et dans les douze pays où les débats ont eu lieu, la diligence des services diplomatiques a été remarquable. Certains étaient peut-être relativement sceptiques au départ. Ils ont fini par prendre quelques risques. La coordination avec le secrétariat général du sommet a été impeccable. J’ai travaillé dans des conditions de totale liberté, de respect mutuel et de transparence.

À Lire Achille Mbembe : « Pourquoi j’ai accepté de travailler avec Emmanuel Macron »

Beaucoup de bonnes volontés se sont vite manifestées, y compris au sein de la technostructure française. Il est en effet facile d’oublier que pour des millions de Français, l’Afrique n’est pas une vue de l’esprit. La même observation est valable du côté africain. L’Afrique et la France, ce sont d’abord des pans de vie, des familles, des parents, des enfants, des amis, des existences en jeu, tout un vaste champ de valeurs et de significations. Pendant sept mois, j’ai tenu à garder cette épaisseur et cette densité à l’esprit, un peu comme ma boussole.

Au sujet de l’Afrique, Emmanuel Macron a fait un pari ouvert et raisonnable

Un champ de valeurs et non une affaire d’intérêts, y compris du côté de l’Élysée et d’Emmanuel Macron lui-même ? 

Je dirais simplement qu’au sujet de l’Afrique, Emmanuel Macron a fait un pari ouvert et raisonnable, qui mérite à tout le moins que l’on en discute. J’ai, pour ma part, éprouvé le plus grand plaisir à le faire. Pour le reste, je n’ai pas eu l’impression que la France aspirait à faire le bonheur des Africains à leur place. Au contraire, dans cette relation, la place est assez grande pour que nous assumions pleinement nos propres responsabilités. Notre futur est entre nos mains. Encore faut-il nous organiser pour qu’il en soit effectivement ainsi.

Le document rédigé au terme de votre mission est volumineux. En quoi se distingue-t-il des autres rapports qui ont pu le précéder ?

C’est le tout premier rédigé au terme d’une consultation aussi ouverte, aussi publique et aussi transparente. À la différence de nombreux rapports précédents, la principale préoccupation n’était pas de savoir comment favoriser l’implantation des entreprises françaises en Afrique ou d’étendre l’influence de la France sur le continent. Qu’il s’agisse du Franc CFA, des interventions militaires, du soutien aux tyrannies, de la francophonie, tous les thèmes qui touchent à la souveraineté africaine ont fait l’objet de discussions publiques.

À Lire La vie sans le franc CFA : l’Afrique de l’Ouest est­-elle prête ?

D’autres grands défis ont été examinés, qu’il s’agisse des questions climatiques et environnementales, des effets du colonialisme sur les consciences ou de la structure asymétrique des relations, de la restitution des œuvres d’art ou de la transformation des rapports de genre. Tous ces problèmes font partie de ce que l’on appelle, dans le rapport final, la grande question de la durabilité écologique et sociale du continent. C’est à l’aune de cette interrogation vitale que l’on a mesuré tout le reste.

On n’est pas encore sorti du paradigme de l’aide publique au développement

Après avoir détaillé les initiatives entreprises depuis 2017, vous ne concluez pas que l’on est sorti de la « Françafrique », mais vous affirmez que des « inflexions » sont en cours. Pourquoi un jugement aussi modéré ?

Beaucoup a été fait depuis 2017. La plupart des initiatives prises depuis sont à peine connues et leur impact ne se fera sentir que progressivement. On peut s’interroger sur le caractère parfois disparate de ces initiatives et, surtout, sur leur cohérence d’ensemble. Je dirais qu’il manque un récit qui leur donne corps et signification. Il manque surtout une perspective historique, à la fois dans le sens d’un rapport critique à un passé qu’il faut consciemment embrasser afin de le dépasser par le haut, et dans le sens d’un chemin d’avenir qu’il faut tracer dans la clarté. Cela suppose de revendiquer un certain nombre de ruptures par rapport à la tradition.

Je dirais surtout qu’il manque une approche résolument géopolitique et géoéconomique du continent. Mais ce constat ne vaut pas que pour la France. Il vaut aussi pour l’Allemagne, les États-Unis, voire pour des entités comme l’Europe. Il vaut aussi pour l’Afrique elle-même. Chez les uns et les autres, on n’est pas encore sorti du paradigme de l’aide publique au développement. Pis, chez certains acteurs économiques, l’on est resté dans la logique des comptoirs ou, comme chez les militaires, dans celle de la “basse cour”.

À Lire Achille Mbembe : Macron, Thuram et la pensée décoloniale

Que signifie une « approche géopolitique » du continent ?

C’est une approche qui prendrait l’Afrique comme une entité en soi, une puissance potentielle dans laquelle l’Europe investirait. Un tel investissement se ferait dans la perspective consciente de construction d’un axe commun autour duquel se structurerait une partie de l’équilibre de la planète. Je ne suis pas en train de vouloir ressusciter le vieux projet de l’Eurafrique dont on connaît bien les relents coloniaux et racistes. Il s’agit d’une tout autre imagination de l’ordre planétaire, qui suppose que l’Afrique se dote des capacités d’effectuer un pivot sur elle-même.

La Chine manque de curiosité. Elle rêve d’une puissance pure, autoritaire

Quelle place une telle imagination réserverait à la Chine, de plus en plus présente sur le continent, ainsi qu’à l’axe afro-asiatique qui fut à la base de la philosophie de la décolonisation ?

La Chine use de la technique du surendettement pour s’assurer le contrôle des ressources africaines dont elle a besoin pour son ascension. Rien d’autre ne semble l’intéresser. Pas même la connaissance du continent ou de son génie culturel. La Chine manque de curiosité. Elle rêve d’une puissance pure, autoritaire. Je veux bien que son périmètre d’action s’étende désormais de la mer de Chine méridionale à l’Afrique. Mais de quelles valeurs universelles est-elle porteuse ? Est-elle prête à investir dans l’industrialisation et l’équipement du continent ? Ou ne s’en sert-elle que comme d’une réserve vouée à l’extraction ?

À Lire [Tribune] Achille Mbembe : « Emmanuel Macron a-t-il mesuré la perte d’influence de la France en Afrique ? »

Votre rapport est très critique sur plusieurs aspects de la politique française en Afrique, notamment sur la question des restitutions. Pourquoi ?

En dépit de la volonté d’Emmanuel Macron exprimée à Ouagadougou, la France ne dispose toujours pas aujourd’hui d’une politique de restitution. La logique bureaucratique a pris le pas sur tout le reste. Le choix de la restitution « au cas par cas » est intenable. Il faut donc revenir à l’esprit du Rapport de Felwine Sarr et de Benedicte Savoy. Je souligne malheureusement au passage que les États africains sont souvent démissionnaires.

Vos critiques les plus acerbes portent néanmoins sur la politique migratoire …

Le renforcement du contrôle de la frontière sud de l’Union européenne impose désormais aux États africains des « conseils » et un appui multiforme, dont l’une des conséquences les plus dramatiques est la fermeture des frontières intra-africaines et la multiplication de camps d’enfermement sur le sol africain lui-même. Cela n’est pas acceptable. Tout comme il n’est pas acceptable de lier l’aide publique au développement à l’obligation de déporter les migrants africains. Ce n’est pas compatible avec la volonté exprimée par l’Europe de développer un axe afro-européen.

Que des États africains aient souscrit à des accords inégaux qui entraînent des conséquences pour les Africains est scandaleux

Vous parlez à ce sujet d’une « conditionnalité migratoire » … 

Les mesures prises par nombre d’États européens visent à enfermer le continent dans le corset des frontières héritées de la colonisation. C’est une politique qui a pour effet d’émasculer les capacités africaines d’intégration régionale. Elle encourage la ségrégation non seulement entre l’Europe et l’Afrique, mais encore entre les différentes régions du continent, et porte atteinte au droit de séjour et au droit à la libre circulation des Africains à l’intérieur de l’Afrique elle-même. Elle est inacceptable.

Que des États africains aient souscrit à des accords inégaux qui entraînent de telles conséquences pour les Africains est scandaleux. Les sociétés civiles africaines, françaises et européennes devraient exiger que de tels accords soient rendus publics.

Sur les questions de souveraineté africaine, vous remettez en question certaines interventions militaires. Pourquoi ?

Parce qu’il y a une véritable crise de légitimité aussi bien de la présence militaire française en Afrique que des interventions militaires françaises dans les crises africaines. Les interventions militaires ne constituent pas des réponses appropriées aux trois grandes demandes qui agitent les nouvelles générations, à savoir : la mobilité et le droit de circuler, la demande de démocratie et enfin celle de justice et de dignité. Tous les conflits en cours sur le continent découlent du défaut de réponse à l’une ou l’autre de ces trois grandes requêtes.

À Lire Achille Mbembe : « La mémoire des luttes anticoloniales réveille des questions dérangeantes »

Il me semble que la promptitude à recourir à l’outil militaire est la preuve d’un grave défaut d’imagination. L’afflux sur le continent de forces extérieures, aux agendas désynchronisés par rapport aux demandes fondamentales des Africains, ne peut que faire perdurer des situations d’insécurité, voire provoquer la montée d’idéologies excluantes, qu’elles se réclament de l’Islam ou du nativisme. La protection des « hommes forts » par des troupes étrangères au nom de la stabilité ne passe plus.  Il faut essayer d’autres voies.

L’édification de sociétés ouvertes, dans lesquelles les Africains vivraient en paix, dans des institutions démocratiques, est la seule voie pour assurer stabilité et sécurité. Le rôle des « tiers étrangers » doit être redéfini en fonction de cette priorité. Cela dit, le danger islamiste est réel. Mais sur le long terme, seule plus de démocratie permettra de s’en prémunir.

Des troupes françaises dans le nord-est du Mali, près de la frontière avec le Niger, en février 2020. © FINBARR O’REILLY/NYT-REDUX/REA

Des troupes françaises dans le nord-est du Mali, près de la frontière avec le Niger, en février 2020. © FINBARR O’REILLY/NYT-REDUX/REA

Votre rapport se penche longuement sur ce que vous appelez « l’épuisement des capacités d’innovation politique ». Est-ce une manière de décrire le recul de la démocratie en Afrique? 

L’ordre tyrannique est un facteur de multiplication des risques de tous ordres sur le continent. L’extension des aires de chaos politique, de désordres et de conflits armés est la conséquence directe d’élections frauduleuses, de trafics constitutionnels, d’une gérontocratie qui s’accroche au pouvoir jusqu’au dernier soupir, des successions de père en fils, de la confiscation des libertés fondamentales, dans un contexte d’intense polarisation ethnique, sociale et religieuse. De tels arrangements portent en eux les conditions de la crise et alimentent la stagnation. Davantage encore, trop d’États africains sont en conflit ouvert avec leurs propres populations dont ils menacent directement les moyens d’existence.

La question de la démocratie redevient donc incontournable dans le débat

La question de la démocratie redevient donc incontournable dans le débat concernant la refondation des relations entre l’Afrique et les puissances du monde. Ni la France ni l’Europe n’y échapperont. Il ne s’agit pas de revenir à une pseudo-doctrine de La Baule que personne n’a jamais appliquée. Pour les individus comme pour les communautés, il est de plus en plus difficile de construire durablement la vie sous des régimes qui fomentent l’incertitude, sapent tous les efforts d’adaptation au changement et finissent par créer un cercle vicieux de vulnérabilité qui amplifie l’insécurité et met en péril les moyens d’existence des plus faibles.

Au cœur des nouveaux rapports entre la France et l’Afrique doit figurer l’innovation pour la démocratie. C’est une question que la France doit prendre à bras le corps. Elle doit engager sur ce sujet une réflexion neuve qui aille au-delà des poncifs usuels sur la bonne gouvernance. Elle doit surtout mettre en place un mécanisme opérationnel d’incitation à l’innovation sociale et à la démocratie. Pour être crédible et efficace, et pour qu’il puisse échapper aux pressions diplomatiques, un tel mécanisme doit être largement autonome et piloté par un aéropage de figures internationalement reconnues.

De nombreuses pages du rapport sont consacrées au franc CFA. Mais vos conclusions ne sont pas celles auxquelles beaucoup se seraient attendus. 

En théorie, la France ne peut faire ni leur monnaie contre la volonté des Africains ni dicter l’organisation politique devant accompagner cette monnaie. Dans ce débat, il faut partir de l’idée selon laquelle la question du Franc CFA relève en premier lieu de la responsabilité des pays africains eux-mêmes. C’est à eux qu’il appartient de construire leur propre monnaie et de déterminer la manière dont ils veulent établir leur souveraineté monétaire.

Si la construction de celle-ci exige qu’ils quittent le dispositif CFA, ils sont libres d’en sortir. Paieront-ils un prix pour cela ? Sans doute. De quel ordre ? Il est de leur responsabilité de le mesurer. Si par ailleurs ils estiment qu’une monnaie associant des pays d’une taille considérable comme le Nigeria est souhaitable, qu’un système de taux de change flottant susceptible de favoriser le financement endogène de leurs économies répond mieux à leurs préoccupations, ils peuvent également le faire. C’est aussi à eux de juger si l’éventuel prix de la garantie française – à savoir le renoncement à la monnaie unique de la CEDEAO – vaut la peine et s’ils sont prêts à piloter le risque lié à l’absence de garantie externe.

Comme pour les interventions militaires, le choix n’est donc pas entre la démission et la capitulation. Encore faut-il avoir le courage de véritablement démocratiser ce débat, d’y associer les peuples africains eux-mêmes et l’ensemble de leurs forces vives.

À Lire Avec la fin du franc CFA, gare au droit

Votre rapport se distingue par sa puissance intellectuelle et sa perspective historique, sa prise en compte des facteurs extra-économiques et surtout culturels

Le débat sur l’Afrique, que ce soit dans le grand public, dans la presse ou dans les milieux économiques et les cercles de décision politique, souffre d’une extraordinaire stagnation intellectuelle. Cette stagnation est en partie responsable des dégâts actuels. La refondation des rapports entre l’Afrique, la France et l’Europe dépend aussi du changement de nos grilles de lecture. Cela ne sert par exemple à rien de continuer de crier « La Françafrique ! La Françafrique ! » alors que, sous nos yeux, les termes du différend sont en train de changer.

Il n’y aura pas de réforme politique sans réforme intellectuelle. Si on veut aller plus loin, il va falloir, peut-être pour la première fois dans l’histoire des rapports entre l’Afrique, la France et l’Europe, envisager le continent comme une entité géopolitique et géoéconomique en tant que telle. Il va falloir tourner le dos au paradigme de « l’aide publique au développement ».

À Lire [Tribune] Décoloniser l’espace public : une guerre des mémoires ?

Est-ce l’une des conclusions auxquelles vous avez abouti ?

Toutes nos propositions partent d’un même constat, à savoir, les trois grandes aspirations des générations nouvelles que je viens d’évoquer. Le temps est venu de penser l’Afrique comme un Tout, de façon transversale, et au regard des grandes transformations qui assaillent la planète. Non plus selon la logique des comptoirs héritée du pacte colonial et prolongée par la politique dite de la coopération de la période de la Guerre froide. Non plus selon le paradigme de l’aide publique au développement. Non pas selon la logique du confinement si typique du tropisme européen actuel.

Mais dans une perspective résolument planétaire. C’est ainsi que l’on passera d’une relation subie à une relation consentie et volontaire. Aux liens qui enchaînent, l’on pourra enfin substituer des liens qui libèrent.

Votre rapport est traversé par un souffle réparateur, qui colle avec le caractère pragmatique et néanmoins futuriste de certaines de vos propositions…

C’est vrai. Il reste des combats historiques à mener, et des rêves communs à réactualiser. Si nous parvenons à reformer nos intelligences et nos concepts, si nous inventons une nouvelle génération d’outils et si nous nous positionnons différemment, alors nous serons à même d’accoucher d’un futur différent dans lequel l’Afrique et tous ses enfants, c’est-à-dire l’ensemble de l’humanité, trouveront une place.