Politique

Maroc : le roi, l’argent et le Premier ministre, par François Soudan

C’est à Aziz Akhannouch, l’homme le plus fortuné du royaume – et désormais chef du gouvernement –, que revient la lourde tâche de mettre en œuvre le nouveau modèle de développement lancé par Mohammed VI. Un paradoxe peut-être, mais pas forcément une contradiction.

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Mis à jour le 27 septembre 2021 à 09:36
François Soudan

Par François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Mohammed VI (à dr.) et le chef du Rassemblement national des indépendants (RNI), Aziz Akhannouch, au palais royal de Fès, le 10 septembre 2021. © Azzouz Boukallouch/Moroccan Royal Palace/AFP

Depuis le 10 septembre 2021, les quelque 37 millions de Marocains ont pour Premier ministre le détenteur de la première fortune privée du royaume. Énoncé comme cela, ce « matter of fact » tend a priori à donner raison aux adversaires de Aziz Akhannouch, qui à fleurets démouchetés lui ont reproché ainsi qu’à son parti, le Rassemblement national des Indépendants (RNI), une « utilisation obscène de fonds » afin d’« inonder la scène politique avec de l’argent », tout au long de la campagne qui a précédé les élections générales du 8 septembre.

Une formation jeune, urbaine, moderne, féminisée et digitalisée

S’il est vrai que, comme l’écrivait Jules Michelet, « la politique est l’art d’obtenir l’argent des riches et les suffrages des pauvres, sous le prétexte de les protéger les uns des autres », le RNI et son chef ont gagné sur toute la ligne : ils ont dépensé plus que tous leurs concurrents réunis et remporté haut la main les scrutins, lesquels n’ont été entachés que de très marginales irrégularités.

S’il est indéniable qu’au Maroc comme ailleurs l’argent est au cœur du jeu politique, réduire une élection démocratique comme celle du 8 septembre à une simple affaire de troc et de rétribution est évidemment simpliste, donc erroné. L’érosion de l’assise populaire des islamistes du PJD, laquelle a débouché sur leur retentissante déroute électorale, est un phénomène objectif, tout comme l’est la réussite spectaculaire de l’OPA lancée par Aziz Akhannouch sur un « parti de l’administration », refuge de notabilités rurales et de professionnels de l’affairisme, transformé en moins de cinq ans en une formation jeune, urbaine, moderne, féminisée et digitalisée.

Remarquable campagne de terrain

Sa campagne de terrain, certes onéreuse, a été remarquable en ce sens qu’il a su conquérir une partie significative des classes moyennes en jouant sur ce qui était jusque-là la grande force du populisme islamiste : les émotions.

En s’éloignant du discours technocratique classique et réputé insensible au social au profit de thématiques de respect et de dignité attentives aux réalités sensiblement vécues, le patron du RNI est entré en résonance avec le paysage émotionnel du Maroc, renvoyant du même coup un PJD, déchiré entre les déceptions de sa base et son incapacité à séduire l’establishment, dans un ghetto de passions tristes fait de défiance et de désunion internes, bien loin de l’espoir qu’il incarnait il y a dix ans.

Berbère

Aziz Akhannouch, 60 ans, est un milliardaire chef du gouvernement. Soit. Douzième fortune d’Afrique, 1 576e mondiale, avec des avoirs estimés à 2 milliards de dollars selon Forbes, époux qui plus est d’une femme d’affaires elle aussi prospère. Est-ce pour autant un mal pour l’économie et le développement du Maroc ? Rien n’est moins sûr.

Mieux vaut se méfier de ceux qui entrent en politique pour en ressortir hommes d’affaires

Le fils de Oulhaj Akhannouch, commerçant avisé, notabilité du nationalisme berbère et de la lutte anticoloniale, n’est pas le premier homme d’affaires à accéder à la primature : Karim Lamrani et Driss Jettou notamment l’y ont précédé et figurent parmi les meilleurs Premiers ministres que le Maroc ait connus.

En outre, dès son entrée au gouvernement en 2007, il a démissionné de ses postes d’administrateur et de manager des sociétés qui lui appartiennent, lesquelles, dit-il, ne lui versent plus aucun revenu, tout comme il a renoncé à percevoir son salaire de ministre. Sa phrase, prononcée il y a deux ans dans une interview à Jeune Afrique – « Plutôt que de stigmatiser les hommes d’affaires qui s’engagent en politique, mieux vaut se méfier de ceux qui entrent en politique pour en ressortir hommes d’affaires » – sonne plutôt juste.

Akhannouch reste très ancré dans la société locale, ce qui l’a toujours distingué de l’élite technocratique

Quant aux obscures campagnes d’opinion et de boycottage, menées en 2015 puis en 2018, concernant les pratiques jugées anti-concurrentielles de sa société Afriquia, leader sur le marché de la distribution de carburants, elles n’ont manifestement pas dissuadé les électeurs de voter pour son parti.

Outre ses qualités managériales exprimées depuis près de quatorze ans à la tête d’un portefeuille particulièrement sensible au Maroc (agriculture, pêche, développement rural), le nouveau Premier ministre présente aussi l’avantage de représenter ce que les politologues Tozy et Hibou qualifient de « l’une des plus belles trajectoires d’ascension des hommes des confins » (Tisser le temps politique au Maroc, Karthala, 2020). Natif de Tafraout, dans les marges berbérophones de l’Anti-Atlas, fils d’un self-made man soussi investi à la fois dans le négoce et la politique, Akhannouch reste très ancré dans la société locale, ce qui l’a toujours distingué de l’élite technocratique de la finance et de l’économie intégrée dans les cercles du pouvoir via notamment la holding royale.

Disparités

Fruit d’une opération de conquête lancée en 2016, au lendemain de la reconduction du PJD à la tête du gouvernement, la victoire du RNI satisfait à n’en point douter la monarchie. Il n’est un secret pour personne qu’en dépit des efforts des islamistes pour se rendre compatibles, leur vision de l’évolution de la société marocaine ne correspondait pas à celle du roi, lequel les a néanmoins laissés gouverner jusqu’à la lie.

Mais si la compétence et l’éthique de responsabilité de Aziz Akhannouch ne souffrent guère de doute, la simple équation Premier ministre-première fortune ne peut que poser le problème du rapport (voire de la confusion) entre le pouvoir et l’argent aux yeux d’une opinion prompte à faire la différence entre la fortune du souverain – considérée comme consubstantielle à la monarchie, donc quasiment de droit – et celle de ses serviteurs, souvent jugée suspecte.

Un cinquième des Marocains s’accaparent plus de la moitié des revenus annuels perçus dans le pays

Il existe certes au Maroc tout un dispositif de contrôle des conflits d’intérêts, fort d’une demi-douzaine de conseils et d’instances indépendantes qui ne demandent qu’à être réactivés. Surtout, Mohammed VI lui-même a maintes fois démontré qu’aucun puissant n’était intouchable en son royaume.

Si les errements de la « chasse aux riches » menée au milieu des années 1990 par un certain Driss Basri n’ont heureusement jamais été dupliqués, l’utilisation par le Palais des rapports de la Cour des comptes et la quasi-institutionnalisation des « colères royales » ont coûté leur poste à une dizaine de grands commis et de technocrates d’élite au service du Makhzen. Fin analyste des maux dont souffre la société marocaine, M6 est aussi un homme capable de trancher, les problèmes comme les têtes (au sens figuré, on l’aura compris).

Nul doute que Aziz Akhannouch veillera à ce que les intérêts de son groupe ne bénéficient pas de ses nouvelles fonctions

Aziz Akhannouch ne l’ignore pas et nul doute qu’il se montrera très attentif à ce que le groupe Akwa ne bénéficie pas indûment de sa nouvelle fonction. Soucieux de son image, il se sait particulièrement scruté sur ce point, tout comme il s’attend à être rapidement jugé sur son bilan social.

Même si elle a été bien gérée sur le plan sanitaire, la pandémie de Covid-19 a fait exploser la pauvreté en milieu urbain et accru les inégalités déjà fortes entre les citadins et les ruraux. Illustration de cette disparité : un cinquième des Marocains s’accaparent plus de la moitié des revenus annuels perçus dans le pays. C’est justement pour réduire ces écarts sociaux que le nouveau modèle de développement impulsé par le roi a été conçu. Et c’est à l’homme le plus fortuné du royaume que revient la lourde tâche de le mettre en œuvre. Un paradoxe peut-être. Mais pas forcément une contradiction.