Politique

Guinée : Mamadi Doumbouya, un colosse aux pieds d’argile ?

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Mis à jour le 5 octobre 2021 à 12:00

Au centre, le lieutenant-colonel Mamadi Doumbouya entre dans le palais du Peuple avant la première session de pourparlers, à Conakry, le 14 septembre 2021. © JOHN WESSELS/AFP

Le 5 septembre 2021, le chef des forces spéciales du pays renversait le président Alpha Condé. Populaire mais peu connu, il fait de grandes promesses, au risque de décevoir. « Jeune Afrique » dresse le portrait du nouveau maître de Conakry.

Très rapidement, les rues de Conakry ont retrouvé leur agitation habituelle. Seules des affiches géantes rappellent aux passants que le pays vient de vivre le troisième coup d’État de son histoire. À côté du drapeau rouge, jaune et vert guinéen, on y voit Mamadi Doumbouya lunettes noires, béret rouge. C’est le jeune quadragénaire qui a pris le pouvoir le 5 septembre. Le lieutenant-colonel a interdit « toute manifestation de soutien » à son égard mais s’est permis cette coquetterie.

Depuis deux semaines, le pays est suspendu aux décisions de cet ancien légionnaire promu commandant de l’unité d’élite des forces spéciales. Après avoir fait chuter Alpha Condé de son troisième mandat contesté, comment Mamadi Doumbouya compte-t-il diriger le pays ?

Premier accroc

Mesuré, organisé, méthodique : le militaire débute sa transition comme il a conduit son coup d’État. « Il a saisi le président en sachant que l’armée ne lancerait pas d’assaut. C’était brillant », juge un fin connaisseur des services de défense et de sécurité guinéens. Dès le 6 septembre, dans un geste qui en dit long sur la confiance du lieutenant-colonel dans le soutien de l’armée, il décide de libérer l’ensemble des militaires arrêtés à l’occasion du putsch. Très vite, il fait retirer de la ville les barrages des services de sécurité, que l’ancien président avait postés sur l’axe Hamdallaye-Kagbélen, acquis à l’opposition.

Il faut savoir bien faire les choses, et le faire savoir

Il annonce dans la foulée la tenue de concertations nationales, promet une transition inclusive. Le putschiste veut se présenter comme un « anti-Dadis » qui géra le pays de façon calamiteuse en 2008 et 2009, et « éviter les erreurs du passé ». Il fait sienne l’expression de l’un ses proches : « Il faut savoir bien faire les choses, et le faire savoir. » Suffisamment pour rassurer ? Cellou Dalein Diallo, opposant à Condé, résume à JA l’état d’esprit d’une classe politique prête à remettre « les compteurs à zéro » : « Je lui fais confiance, jusqu’à preuve du contraire. »

« Je suis un soldat »

Rien n’était pourtant gagné d’avance pour Mamadi Doumbouya. Cette armée guinéenne dont il est devenu de facto le commandant, le jeune soldat a eu du mal à s’y faire accepter. Après avoir passé cinq ans au deuxième régiment étranger d’infanterie de Nîmes (Gard), au sein de la légion étrangère, le caporal-chef doit faire ses preuves à son retour en Guinée. On est alors peu de temps après l’élection d’Alpha Condé en 2010. « C’est lui qui s’est présenté au général Aboubacar Sidiki Camara, dit Idi Amin », raconte un homme proche de l’entourage du chef du Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD). Alors directeur de cabinet au ministère de la Défense, le général Idi Amin a la réputation d’être un « chasseur de têtes ».

Mamadi Doumbouya se reconnaît dans le profil de ce Saint-cyrien cultivé, respecté et au gabarit imposant. « En me voyant, il saura que je suis un soldat », prédit l’ancien légionnaire. C’est Idi Amin qui le présentera à Alpha Condé, racontent aujourd’hui plusieurs de ses proches. Une version démentie par le président, qui affirme ne l’avoir « jamais recruté ».

C’est pourtant bien là que débute l’ascension express de ce natif de Kankan – il est Malinké, comme le chef de l’État. Il sera un temps instructeur du Bataillon autonome de la sécurité présidentielle (BASP) – celui-là même qu’il combattra une décennie plus tard, pour renverser Alpha Condé.

Un homme proche de ses troupes

La suite de son parcours est erratique. Selon nos informations, le Guinéen passe alors plusieurs années entre son pays d’origine, où il sera notamment envoyé en formation en Guinée forestière, puis stationné à Kindia, et la France, où réside son épouse sous-officière de gendarmerie avec laquelle il a trois enfants. Le légionnaire, qui n’a pas fait d’école d’officiers, enchaîne les formations.

Il s’occupe de sa troupe comme de ses enfants, les place tous sur un pied d’égalité. En retour, ils sont prêts à tout pour lui

En 2013, il est envoyé à l’École d’application d’infanterie de Thiès, au Sénégal. En 2014, il effectue un stage à l’Institut des hautes études de défense nationale en France. Quatre ans plus tard, il reçoit le brevet d’études militaires supérieures de l’École de guerre de Paris. Il est alors promu en tant que commandant des forces spéciales, l’unité d’élite chargée du contre-terrorisme. Si vite.

Depuis, le lieutenant-colonel jouit de la réputation d’un homme courageux, respectueux de la hiérarchie et proche de ses hommes, « qu’il guide par l’exemple ». « Il s’occupe de sa troupe comme de ses enfants, les place tous sur un pied d’égalité, et fait siens leurs problèmes. En retour, ils sont prêts à tout pour lui », confie un responsable politique. Toujours devant lors des exercices militaires, toujours le premier à agir lorsque la situation l’impose.

Bien entouré

Mamadi Doumbouya est attendu au tournant, et il le sait. Comment composer avec les ex-membres de gouvernement parmi lesquels figurent, tel l’ancien ministre de la Défense Mohamed Diané, ceux qui alertaient hier Alpha Condé de son ascension fulgurante ?

« Il a une qualité essentielle : il sait reconnaître ses limites et s’entourer des bonnes personnes », estime un ancien ministre proche du premier cercle du chef du CNRD. Idi Amin, tout d’abord. En congé de son poste d’ambassadeur à Cuba, il est arrivé à Conakry une semaine après le coup d’État et est pressenti pour jouer un rôle clé dans le futur gouvernement de transition. Tout comme deux hommes hommes considérés comme des « intellos » au sein de l’armée : Balla Samoura, ex-directeur régional de la gendarmerie de Conakry présenté comme le numéro deux de la junte, et le colonel Amara Camara, porte-parole du CNRD, directeur de l’École militaire interarmées de Manéah, à Coyah.

Il demeure une question cruciale : de quelles aides a bénéficié le lieutenant-colonel pour mener son putsch ? Qu’est-ce qui a provoqué sa décision ? Plusieurs anciens responsables évoquent la frustration dont Doumbouya ne se cachait pas lorsque, les mois précédant le coup d’État, ses adversaires avaient réussi à écarter son unité de la capitale et à réduire ses moyens. « On ne crée pas des problèmes administratifs à quelqu’un muni d’une kalachnikov », plaisante aujourd’hui l’un d’entre eux. « Il avait les armes, il avait les opportunités. Ce n’est pas le plus âgé, ni le plus gradé, mais c’est celui qui avait le courage d’agir », estime un ancien ministre.

« Faire l’amour » à la Guinée

Le charismatique militaire, qui rêve de « faire l’amour à la Guinée », jouit d’une popularité massive, mais fragile. N’a-t-il pas, lui aussi participé au système répressif mis en place par Alpha Condé lors de la campagne pour le troisième mandat, en octobre 2020 ? Certains mauvais souvenirs, comme la violente répression de la mutinerie du camp Samoréya en septembre de l’année dernière, semblent pour l’instant occultés.

« L’unanimité dont il jouit est trompeuse, alerte un responsable au fait des négociations. Il faut qu’on voit des résultats très vite. » Trois semaines après le putsch, les consultations se multipliaient en coulisses. Mais certainement pas depuis le palais présidentiel, déserté depuis le 5 septembre dernier : le militaire craint les mauvais sorts qui ont pu lui être laissés par ses anciens occupants.