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Maroc – Rita Zniber : « Le jour où j’ai repris le flambeau de Diana Holding »

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Mis à jour le 27 septembre 2021 à 15:10

Portrait de Madame Rita Maria Zniber, PDG de Diana Holding.©DR © Portrait de Madame Rita Maria Zniber, PDG de Diana Holding. ©DR

À la mort de Brahim Zniber, la PDG de Diana Holding a réalisé l’ampleur de la tâche qui l’attendait : poursuivre l’œuvre de son mari à la tête d’un poids lourd de l’industrie agro-alimentaire marocaine. Elle raconte ce moment marquant, entre douleur et doutes.

Le départ d’un patriarche est toujours synonyme d’un vide sidéral… Celui de mon époux, parti le 30 septembre 2016 à l’aube, après seulement quatre journées d’hospitalisation, est un choc par sa soudaineté. Un vendredi, un jour synonyme de recueillement et de partage. Faut-il y voir un ultime message de mon défunt mari Brahim Zniber, qui s’est éteint ce jour-là au petit matin ? Je veux le croire, tant cet homme était attaché à ses racines et à son clan familial.

Gérer les funérailles du chef de famille est toujours une épreuve pour ses proches. Cela devient une affaire autrement plus complexe lorsque le défunt est à la tête d’un groupe agro-industriel comptant près de 8000 collaborateurs, qu’il a façonné et sur lequel il a imprimé sa marque depuis plus de cinquante ans.

Inclassable et discret

Certains membres du groupe, proches de la retraite et ayant commencé leur carrière à ses côtés à peine sortis de l’adolescence, se sentent eux aussi orphelins. Je n’oublie pas l’oraison funèbre déclamée avec passion par un parlementaire, secrétaire général local de l’un de nos syndicats nationaux. Mon cœur tremble encore de cet élan spontané, de ce vibrant hommage rendu aux pieds de la dernière demeure du défunt.

Brahim Zniber est entré dans le monde de l’entreprenariat marocain presque par effraction

Au Maroc, le nom de Brahim Zniber est devenu au fil des années une « marque ». C’est que ce chef d’entreprise a occupé une place à part dans le landerneau des capitaines d’industrie du royaume. À l’image des mavericks [franc-tireurs] tels que les affectionnent les Américains, Brahim Zniber est entré dans le monde de l’entreprenariat marocain presque par effraction, avec la certitude – presque inconsciente – qu’il réussirait à établir les fondements d’une entreprise d’envergure mondiale. Inclassable et peu amateur de mondanités, il a vécu et respiré pour son entreprise, avec le labeur et la patience comme vertus cardinales.

Une de ses plus grandes fiertés a été de recevoir le Wissam du Travail par Sa Majesté Hassan II en 1990. Plus tard, un grand ami du royaume, Jacques Chirac, le promut au rang d’officier de l’Ordre national du Mérite. Refusant toute sa vie que nous nous installions ailleurs qu’à Aït Harzallah, dans la région de Meknès, loin du cœur battant du capitalisme du royaume, il a toujours voulu que nous restions au plus près de l’entreprise historique et de notre maison familiale.

À la douleur immense s’ajoutent les doutes de celle qui devra assumer la lourde tâche de poursuivre l’œuvre de son mari

Lourde responsabilité

Très vite, ce vendredi 30 septembre, alors que les mille questions inévitables relatives à l’organisation des funérailles se posent et que proches comme anonymes convergent vers notre domicile, je prends conscience de la lourde responsabilité qui sera la mienne pendant cette journée cruciale : non seulement il faudra veiller à ce que les funérailles se déroulent dans les meilleures conditions, mais il faudra également rassurer les milliers de collaborateurs du groupe et leurs familles, peinés par la disparition du « patron » et légitimement anxieux quant aux défis qu’il me faudra relever pour assurer la pérennité de l’entreprise.

À la douleur privée immense s’ajoutent les doutes et la solitude de celle qui devra désormais assumer la lourde tâche de poursuivre l’œuvre de son mari, à la tête d’une des entreprises les plus importantes du Maroc.

Comment relever le défi de faire perdurer un mythe, une légende de l’entreprenariat marocain ? Comment rassurer ceux qui sont inquiets et mobiliser les énergies pour assurer la pérennité de l’entreprise ? Comment rassembler les membres de la famille, en grande majorité actionnaires de l’entreprise ?

La stratégie a besoin de temps, mais l’entreprise a des besoins urgents et requiert souvent des arbitrages cruciaux, qui font nécessairement des mécontents. Deux dimensions qu’il est souvent difficile de concilier, surtout lorsqu’il faut diriger un groupe familial qui doit se projeter sur le temps long et ne pas céder à la tentation de la forte rentabilité à court terme.

Pendant plus de trois décennies, mon mari a pris soin de m’associer à la marche du groupe

Fort heureusement, je n’arrive pas en terrain totalement inconnu. Pendant plus de trois décennies, mon mari a pris soin de m’associer à la marche du groupe, dont il m’a nommée administrateur lors de la création de Diana Holding, puis présidente du conseil de surveillance en août 2010. En avril 2014, à la faveur d’une assemblée générale mixte, j’ai été nommée présidente-directrice générale du groupe.

Tout au long de l’interminable journée de ses funérailles, je me remémore les leçons marquantes qu’il m’a transmises, mais aussi nos échanges nourris et le soutien mutuel indéfectible que nous nous sommes accordés.

Dans le sens de l’histoire

Le point de convergence de nos vies a été sans conteste de veiller à la prééminence du capital humain dans l’entreprise. Citant le philosophe du XVIe siècle Jean Bodin, Brahim Zniber aimait à répéter « Il n’y a de richesse que d’hommes ». À ce titre, le groupe Brahim Zniber – qui deviendra Diana Holding plus tard, en référence au prénom de l’une de nos filles – a toujours veillé à être à l’avant-garde de l’excellence sociale.

Très tôt, nous avons compris que le meilleur moyen de fidéliser les collaborateurs et notamment les très nombreux saisonniers agricoles était de leur assurer une rémunération digne et une protection sociale. Cet engagement, qui a eu un coût non négligeable et que rien dans l’arsenal législatif de l’époque ne nous contraignait à mettre en place, relevait aussi de notre volonté d’aller dans le sens de l’histoire.

C’est avec une immense émotion que j’ai suivi le discours du roi Mohammed VI sur la généralisation de la couverture sociale

C’est donc avec une immense émotion que j’ai suivi le discours du roi Mohammed VI annonçant au printemps dernier la généralisation de la couverture sociale pour tous les Marocains. C’est une décision courageuse et historique, qui devrait éradiquer à terme le fléau du travail informel, ce cancer qui ronge le tissu productif marocain.

L’autre grande leçon que j’ai retenue de mon compagnonnage avec mon défunt mari – que je ressasse inlassablement le jour de son décès – est que la conduite d’une entreprise n’est pas un exercice solitaire et nécessite une dynamique basée sur la confiance et la pluralité de points de vue entre les membres qui composent l’équipe dirigeante. Depuis que j’ai pris la tête du groupe, ces deux préceptes fondent ma conduite de l’entreprise et me guident, comme le flambeau que Feu Brahim Zniber m’a transmis le jour de sa disparition…