Politique

Algérie : les derniers mois de Bouteflika, cloîtré à Zéralda

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 21 septembre 2021 à 16:16

Le convoi transportant la dépouille de l’ex-président Abdelaziz Bouteflika, le 19 septembre 2021. © Fateh Guidoum/AP/Sipa

Depuis sa démission, en avril 2019, et jusqu’à son décès, le 17 septembre, l’ex-président algérien vivait reclus dans sa résidence à l’ouest d’Alger. Une fin de vie quasi monacale après plus d’un demi-siècle dans les hautes sphères du pouvoir.

Sa dernière demeure n’aura donc pas été son duplex de l’immeuble d’El Biar, sur les hauteurs d’Alger, où il a vécu depuis les années 1970 jusqu’à cet AVC d’avril 2013 qui l’a cloué sur un fauteuil. Abdelaziz Bouteflika s’est éteint dans la soirée du vendredi 17 septembre, dans sa résidence de Zéralda, sur le littoral ouest d’Alger, à l’âge de 84 ans.

Vivant, Bouteflika rêvait de finir sa vie et sa longue carrière comme président et d’avoir des funérailles nationales en présence de chefs d’État et de monarques, comme ce fut le cas pour Houari Boumédiène, en décembre 1978. Las ! L’ancien ministre des Affaires étrangères (1963-1979) de ce dernier n’a eu droit qu’à des obsèques officielles et son successeur n’a pas décrété de deuil national.

Il était constamment veillé par sa sœur Zhor, à la fois garde-malade, confidente, conseillère et interprète

Si la vieillesse est un naufrage, la vieillesse dans la disgrâce et la réclusion est un long purgatoire. Depuis ce fameux soir du 2 avril où il est apparu en djellaba pour remettre sa démission après vingt ans passés à la tête de l’État, Bouteflika n’a jamais quitté cette résidence où il s’était installé dès l’été 2013 avec sa sœur Zhor. Il était constamment veillé par cette dernière, qui ne l’a pas quitté d’une semelle depuis son accession au pouvoir en 1999. Ancienne sage-femme, elle était à la fois garde-malade, gouvernante, confidente, conseillère et interprète.

« On pouvait à peine l’entendre »

Devenu presque aphasique à la suite de son accident vasculaire, l’ancien président marmonnait et balbutiait devant les rares interlocuteurs autorisés à lui rendre visite. C’était donc sa sœur qui traduisait ses propos et lisait sur ses lèvres. « On pouvait à peine entendre le son de sa voix », raconte l’un de ses visiteurs, qui n’a pas souhaité s’étendre sur sa relation avec l’ancien raïs. Parler de Bouteflika après sa disgrâce est devenu un exercice délicat pour ceux qui continuaient encore à aller le voir. Si la voix était inaudible et les propos parfois inintelligibles, le cerveau et la mémoire n’avaient pas été altérés par l’AVC. « Sa tête fonctionne très bien », nous disait encore cet homme qui avait pris de ses nouvelles deux mois après sa démission.

Alors qu’il avait été l’un de ses plus fidèles soutiens, et le plus loyal des généraux, Ahmed Gaïd Salah, vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’armée, mort en décembre 2019, avait fini par tourner le dos à l’ex-président. Lorsque Saïd Bouteflika a été incarcéré à la prison militaire de Blida en mai 2019 pour atteinte à la sûreté de l’État et de l’armée, son frère aîné avait tenté d’entrer en contact avec Gaïd Salah pour qu’il intervienne en sa faveur. Mais l’ancien patron de l’armée lui a fermé toutes les écoutilles. Rancunier, il n’avait pas digéré que Bouteflika et son conseiller de frère, qu’il avait soutenus pendant quinze ans, se soient retournés contre lui en envisageant de le démettre.

Il se tenait informé de tout ce qui se passait dans le pays et ailleurs

Dans la résidence de Zéralda, Bouteflika menait une vie quasi monacale. Il se tenait informé de tout ce qui se passait dans le pays et ailleurs. Il n’aimait pas lire la presse, surtout nationale, et regardait plutôt la télé. Il était suivi par une équipe médicale algérienne restée à son chevet depuis l’été 2013. Après s’être longtemps soigné en France ou à Genève, il n’a plus jamais quitté les murs de Zéralda après sa démission. Pas même pour assister aux funérailles de son frère Abdelghani, décédé en février 2021.

Chassé du pouvoir par la révolution du 22-Février, l’ancien chef de l’État était de facto en résidence surveillée, même si aucune décision de justice n’avait été rendue en ce sens. Bien au contraire, les juges ont épargné Bouteflika en s’abstenant de le convoquer pour être entendu dans les affaires de corruption pour lesquelles deux de ses Premiers ministres, Abdelmalek Sellal et Ahmed Ouyahia, ainsi qu’une vingtaine de ministres ont été lourdement condamnés.

Des funérailles sans Saïd

Sa convocation devant un juge n’aurait été que symbolique, son état de santé ne lui permettant pas de répondre à un magistrat instructeur. Son audition était d’autant plus hypothétique que son successeur n’était pas favorable à des poursuites judiciaires. « Je pense que la justice s’est prononcée. Si la justice demande à l’entendre, c’est son affaire, mais pour le moment, il n’en est pas question », expliquait Abdelmadjid Tebboune sur France 24 en juillet 2020. Protégé, il n’en vivait pas moins dans une prison dorée.

Son frère a refusé d’assister, menotté, à la cérémonie au cimetière d’El Alia

Si Abdelaziz a été épargné, tel n’a pas été le cas de son frère cadet Saïd. Relaxé en décembre 2020 du chef d’inculpation d’atteinte à la sûreté de l’État et de l’armée, l’ancien conseiller spécial est incarcéré à la prison d’El Harrach pour des affaires de corruption et d’abus de pouvoir. Très inquiet pour ce frère qu’il a élevé comme le fils qu’il n’a jamais eu, Bouteflika demandait régulièrement de ses nouvelles à ses avocats.

Dans la matinée du 18 septembre, Saïd a été extrait de sa cellule d’El Harrach pour être conduit sous bonne escorte à Zéralda afin de se recueillir pendant une heure sur la dépouille de son frère en compagnie des membres de sa famille. Mais il a refusé d’assister, menotté, aux funérailles qui se sont déroulées au cimetière d’El Alia, où l’ex-chef de l’État a été inhumé dans le carré des Martyrs, non loin de la tombe d’Ahmed Ben Bella, ce président renversé par le coup d’État du 19 juin 1965… dont Bouteflika était le principal instigateur.