Politique

Angola : entre Lourenço et Costa Júnior, la bataille ne fait que commencer

Les prochaines élections générales ne sont que l’an prochain mais la tension monte déjà entre le parti au pouvoir, dirigé par João Lourenço, et l’opposition historique, menée par Adalberto Costa Júnior. Le tout dans un contexte très incertain.

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Mis à jour le 21 septembre 2021 à 10:02

Le président angolais João Lourenço et le leader de l’Unita, Adalberto Costa Júnior. © Photomontage JA : MICHELE SPATARI/AFP;AMPE ROGERIO/EPA/MAXPPP

Dans les rues de Luanda, la capitale angolaise, la campagne préélectorale a déjà commencé. Peu importe si les prochaines élections générales, prévues l’an prochain, sont encore loin. Les drapeaux du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), le parti au pouvoir depuis 1979, et les photos de son leader, président du pays, João Lourenço, fleurissent accompagnés de la légende « réélu en 2022 ».

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En face, l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (Unita), le principal parti d’opposition et rival historique du MPLA, a organisé le 11 septembre une « marche en faveur d’élections libres, justes et transparentes » en forme de démonstration de force. L’occasion pour son dirigeant, Adalberto Costa Júnior, d’affirmer que « l’alternance est possible » et d’appeler les opposants au pouvoir à s’unir pour la faire advenir.

L’opposition a le vent en poupe

Si la rivalité entre MPLA et Unita est historique, elle prend une tournure inédite à l’approche du scrutin qui débouchera sur la désignation du chef de l’État. D’une part, ce sont deux « nouveaux » protagonistes qui croisent le fer.

Tous deux caciques de leur parti, Lourenço, 67 ans, et Costa Júnior, 59 ans, n’en ont toutefois pris la tête que récemment. Le premier, ancien ministre de la Défense du président José Eduardo dos Santos, lui a succédé en 2017, se posant en homme de la rupture. Le second, aux commandes du mouvement fondé par le charismatique Jonas Savimbi depuis fin 2019, a remplacé Isaías Samakuva avec l’ambition d’en finir avec les revers électoraux.

D’autre part, l’immuable rapport de forces entre les deux camps tend à changer. Pour la première fois depuis 2002 et la fin de la guerre civile, dont le MPLA est sorti vainqueur, la formation n’exerce plus d’écrasante domination. Autrement dit, la bataille Lourenço vs Costa Júnior ne fait que commencer.

João Lourenço a pris le pouvoir et il est devenu pire que son prédécesseur

Dans le paysage actuel, l’opposition angolaise a le vent en poupe. Son discours dénonçant depuis des années l’autoritarisme du régime, la mauvaise gouvernance et l’incapacité à améliorer les conditions de vie de la population porte plus que jamais.

« João Lourenço a pris le pouvoir et il est devenu pire que son prédécesseur », lâche ainsi Adalberto Costa Júnior. « Il suffit d’aller sur les réseaux sociaux pour lire les violentes critiques des citoyens contre le MPLA », reprend-il, pointant « le désarroi d’un parti au pouvoir depuis quarante-six ans », qui pratique une « censure permanente ».

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Avec ce discours offensif mais des actions qui se veulent pacifiques – comme la « marche » et non la « manifestation » du 11 septembre – le leader de l’Unita entend constituer un large « front patriotique ». L’initiative, déjà tentée sans succès par le passé, semble prendre : deux autres partis de l’opposition l’ont ralliée et des membres de la société civile, dont des groupes de jeunes à l’origine de manifestations depuis 2011, la soutiennent.

Le MPLA plus divisé que jamais

L’ambiance est tout autre au sein du camp Lourenço, dans les couloirs du siège du MPLA comme dans ceux du palais présidentiel. De fait, le parti au pouvoir est, lui, plus divisé que jamais. S’il a toujours connu des dissensions internes – feutrées et réglées en sous-main –, celles qui le traversent aujourd’hui sont mortifères car provoquées par le chef lui-même.

Propulsé à la tête du pays par le MPLA, véritable clé du pouvoir en Angola, João Lourenço a ensuite dû, pour imprimer sa marque, créer une rupture, déclarant la guerre à « la corruption, au népotisme et à l’impunité ». Cette croisade a signé la disgrâce des anciens hommes forts du clan dos Santos et la traduction devant la justice de hauts fonctionnaires, ministres, responsables du parti et même de membres de l’ex-famille présidentielle, dont le fils dos Santos, José Filomeno.

La guerre des communiqués ne fait qu’attiser les tensions, la voie à suivre est celle du dialogue

Si elle est saluée par l’opinion publique et la communauté internationale, cette stratégie déstabilise profondément le MPLA, générant panique, colère ou exaspération chez nombre de « camarades » ainsi que de multiples lignes de fractures entre pro-Lourenço et pro-dos Santos, anciens et jeunes militants, membres inquiétés par la justice ou non…

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Et il n’est pas sûr que le retour en Angola de José Eduardo dos Santos après plus de deux ans d’absence, le 14 septembre dernier, permette d’apaiser les tensions entre les différentes factions de la formation.

Posture d’apaisement

Ce contexte délicat explique la prudence de João Lourenço dans sa réponse à l’Unita. En accord avec sa posture présidentielle, ce dernier évite de jeter de l’huile sur le feu. Alors que son parti avait annoncé une « marche des millions » en réponse à l’événement organisé par l’Unita, le chef de l’État a rejeté le projet, incitant son camp à construire son propre agenda.

En parallèle, Lourenço a endossé le rôle d’arbitre dans un conflit médiatico-politique né durant la marche de l’Unita. Alors que deux chaînes de télévision publiques, TPA et TV Zimbo, avaient annoncé le boycott des activités du parti de l’opposition après l’agression de journalistes par des militants, le président a appelé les deux parties à échanger pour régler leur différend.

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« La guerre des communiqués ne fait qu’attiser les tensions, la voie à suivre est celle du dialogue », a insisté le chef de l’État. Ce dernier, qui avait officiellement félicité Adalberto Costa Júnior pour son élection à la tête de l’Unita fin 2019 – un geste remarqué –, l’avait ensuite reçu pour un « entretien de travail » au palais présidentiel en février 2020.

C’est le parti présidentiel qui a le plus à perdre

Malgré cette posture d’apaisement, le président angolais, surnommé « JLo », est loin de baisser la garde. Et le chef de l’Unita n’entend pas, lui non plus, se laisser endormir. Le premier enchaîne déplacements en province et à l’étranger pour défendre son bilan. Le second multiplie les rencontres pour consolider ses soutiens et mobiliser ses troupes.

Crise économique

Pour les deux camps, le sujet clé, déjà débattu à l’Assemblée nationale depuis plusieurs mois, est la gestion du prochain processus électoral. Découpage des circonscriptions, mode de comptage des voix (municipal, provincial, national), actualisation du fichier des électeurs, composition de la commission électorale : autant de points de blocage entre une Unita dénonçant « l’organisation étatique de la fraude » et un MPLA assurant donner toutes les garanties d’un scrutin démocratique.

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« L’enjeu sera bien évidemment la bonne tenue de l’élection mais aussi, et surtout, l’acceptation ou non de son issue dans les jours qui vont suivre », prédit Elias Isaas, ancien directeur d’Open Society Initiative for Southern Africa-Angola.

« Dans un contexte de libération de la parole sur les réseaux sociaux, de crise économique, d’impopularité croissante du MPLA et d’attente d’une alternance, c’est le parti présidentiel qui a le plus à perdre », reprend cette figure de la société civile.

Reste que l’opposition a elle aussi ses faiblesses, à commencer par sa difficulté à faire bloc et à peser réellement sur un système politique verrouillé depuis des décennies. Le bras de fer promet d’être un vrai marathon.