Politique

Tunisie – Abdellatif Mekki : « La chute de Ben Ali n’a pas mis fin à l’influence des lobbys »

Coup de force du 25 juillet, dissensions avec Ghannouchi, gestion de la crise sanitaire… Le poids lourd d’Ennahdha répond sans concessions. Et balaie les rumeurs sur son départ du parti.

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Mis à jour le 20 septembre 2021 à 15:17

Abdellatif Mekki, ancien ministre tunisien de la Santé et cadre d’Ennahdha © FETHI BELAID/AFP

Leader d’Ennahdha, l’ancien ministre de la Santé, Abdellatif Mekki, 59 ans, a été associé à tous les temps forts politiques de la décennie post-révolution tunisienne. Sans nier ses attaches avec la formation au référentiel islamiste, il n’en est pas moins critique à l’égard de la direction du parti et de son président, Rached Ghannouchi, dont il évite de citer le nom. Le coup d’arrêt du 25 juillet dans la vie constitutionnelle, avec le gel de l’assemblée et la mainmise sur tous les pouvoirs par le président Kaïs Saïed, donne l’occasion à ce médecin de formation de faire le bilan de la gouvernance d’Ennahdha. Tout en appelant à un retour rapide aux pratiques démocratiques.»

Le « coup de force » du 25 juillet a-t-il été un révélateur des difficultés internes d’Ennahdha ?

Elles sont d’une seule nature et s’articulent surtout autour de son rôle national. Sur ce point, le débat était permanent et prenait un relief particulier à des moments clés : la formation d’un gouvernement ou le traitement de grands dossiers… Les revendications portées par la rue ont confirmé la nécessité d’approfondir cette approche.

L’événement est assez important pour relancer les échanges et les discussions entamés depuis 2013 au sein d’Ennahdha sur le thème des crises en démocratie. Mais il n’aurait probablement pas eu lieu si, au sein du parti, l’avis de ceux qui s’opposaient à la direction avait été pris en compte.

Cette volonté de faire échouer la révolution nous a mené au 25 juillet

Quelles sont ces divergences ?

Les uns sont plus révolutionnaires, plus proches des revendications sociales, et réclament le développement de la démocratie et celui des instances au sein du parti. L’autre courant, incarné par la direction d’Ennahdha, cherche le compromis avec des forces qui ne croyaient pas en la révolution et le justifie par la nécessité d’une réconciliation nationale. Nous n’y sommes pas opposés mais la réconciliation doit s’effectuer dans un contexte de valorisation des acquis de la démocratie et de réalisation des objectifs de la révolution, dont la justice sociale, l’équité régionale et la lutte contre la corruption.

C’est d’autant plus important que la chute de l’ancien régime n’a pas mis fin à l’influence des lobbys que Ben Ali avait créés dans tous les secteurs, au contraire. Diviser est l’une de leurs stratégies pour conforter leur pouvoir et combattre la révolution à un moment de faiblesse de l’État et du gouvernement. Cette volonté de faire échouer la révolution est l’une des causes du 25 juillet.

Il suffit de se demander, notamment, qui a voulu priver la Tunisie de revenus en devises en bloquant la production de phosphates. En participant à la dégradation de la situation économique, ces réseaux – qui pratiquent la corruption, le blanchiment d’argent et la manipulation – encouragent les critiques vis-à-vis de la révolution. Ils servent et protègent ainsi leurs intérêts. Certes, la révolution n’a pas été parfaite, il y a eu des manquements, mais aujourd’hui, la Tunisie est sous l’effet d’une contre-révolution.

La direction du parti doit permettre à la nouvelle génération de prendre la relève

L’annonce par le président de l’entrée en vigueur de mesures d’exception a été perçue comme une mise à l’écart de votre parti et a été accueillie par une liesse générale et des slogans anti-Ennahdha. Craignez-vous une chasse aux sorcières ?

Non, le Tunisien est pondéré et sait écouter une fois la colère passée. Il est vrai qu’Ennahdha a été au pouvoir mais elle ne l’a pas toujours exercé directement. Elle est redevable de ce qui a été accompli, par exemple sous la Troïka, quand elle dirigeait le gouvernement. Elle a aussi été absente, comme sous les gouvernements de Mehdi Jomaa et de Youssef Chahed.

Avec le recul, chacun va relativiser et donner à chaque acteur politique sa juste place dans le dispositif politique de ces dernières années. Qui a retardé l’installation de la cour constitutionnelle, qui a empêché le dialogue national, qui a encouragé les grèves, qui a augmenté la masse salariale, qui a fait flamber les prix ? Autant de questions qui seront utiles pour évaluer le rôle de chacun et demander la reddition des comptes.

Quel est aujourd’hui l’objectif d’Ennahdha ?

Le principe fondateur et moteur de l’activité politique d’Ennahdha est le dialogue, dont celui avec avec le président de la République, les institutions de l’État et d’autres composantes politiques ou syndicales. L’objectif est de parvenir à une harmonisation et à un équilibre de la scène politique. Faute de répondant, nos efforts ont jusque là été vains.

Dans l’attente du congrès du parti, qui a été reporté de 18 mois, nous souhaitons que la direction tire les conclusions du 25 juillet et permette l’alternative et la relève avec une nouvelle génération issue d’un courant démocratique et moderne. Cet événement a confirmé que ces demandes étaient pleinement justifiés.

La prolongation du mandat de Rached Ghannouchi n’est pas réglementaire

Les choses auraient-elles été différentes si le parti avait renouvelé sa direction lors du précédent Congrès ?

Certainement. Ennahdha est traversée par plusieurs courants et l’un des plus importants est celui formé dans les universités et dans les cercles syndicalistes, qui a un référent socio-démocrate. Le rôle d’un parti est de contribuer à améliorer le niveau de vie des citoyens à tous les niveaux. Il faut aussi que la direction de la formation considère la démocratie comme essentielle à son développement.

Rached Ghannouchi, qui a présidé Ennhadha durant plus de trente ans, aurait-il dû se retirer ?

Le mandat de cette présidence est fini depuis mai 2020, date à laquelle aurait dû se tenir le congrès d’Ennahdha. La prolongation en elle-même n’est pas conforme au règlement intérieur, qui n’accorde que deux mandats au président. Le prochain congrès sera extrêmement important non pas du point de vue de la personnalité qui va reprendre la tête du parti mais de celui de la représentativité de la population dans ses instances. Je ne vois pas de réelle différence entre un Nahdhaoui et un gauchiste qui se sont frottés aux mêmes courants à la faculté, ils ont un socle commun.

Cette présidence n’a-t-elle pas signé sa fin en retouchant les listes électorales établies par le parti pour les législatives de 2019 ?

L’incident a en effet provoqué un choc au sein du parti. Personne ne pouvait s’imaginer que cela pouvait se produire, cela va à l’encontre de la culture démocratique qui prévaut dans la formation. Mais le moment étant très sensible avec le décès du président Essebsi et les élections présidentielles anticipées, nous avons donné la priorité à l’intérêt du pays.

Nous avons écorné notre dignité en quémandant de l’aide pour les vaccins

Vous avez été l’un des premiers à agir sur le front du Covid-19. À quoi imputez-vous les écueils que la Tunisie a rencontrés dans la gestion de la pandémie ?

Le management politique a été mauvais. Nous n’avions pas besoin d’obtenir de lits supplémentaires, nous pouvions aménager par nos propres moyens les hôpitaux et d’autres espaces comme les salles de sport afin de recevoir les patients. Il fallait surtout faire en sorte d’être prioritaire sur le plan de l’achat des vaccins. Cela nous aurait évité d’écorner notre dignité en quémandant de l’aide faute d’avoir accompli les démarches à temps.

Cette situation est le résultat des dissensions entre le président de la République et le chef du gouvernement, qui ne communiquaient plus.

Comptez-vous quitter Ennahdha ?

Cette rumeur est infondée. J’ai uniquement participé à une rencontre sur la Palestine organisée par Esaada. Radio Trottoir a confondu cette association et le parti turc éponyme qui existe également en Turquie et a extrapolé. Il va de soi que je ne compte pas quitter Ennahdha.