Politique

Afrique du Sud : Cyril Ramaphosa et Jacob Zuma, une si fraîche camaraderie

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Mis à jour le 27 septembre 2021 à 11:54

Le président sud-africain Cyril Ramaphosa et son prédécesseur, Jacob Zuma. © Montage : JA

Le 17 septembre, la justice sud-africaine a confirmé la condamnation de Jacob Zuma à quinze mois de prison ferme. Un tournant dans le bras de fer qui l’oppose à son meilleur ennemi au sein de l’ANC, l’actuel chef de l’État.

Même les pires rivaux se donnent du « camarade ». C’est l’appellation d’usage entre militants du Congrès national africain (ANC), le parti au pouvoir en Afrique du Sud. C’est donc au « camarade Jacob Zuma » que Cyril Ramaphosa adresse ses vœux de « prompt rétablissement » au lendemain de la sortie de prison de l’ancien chef de l’État pour raisons médicales, le 5 septembre. Cordial et sobre, le président n’a jamais donné l’air de vouloir tirer profit des ennuis de son prédécesseur, malgré leur rivalité.

Condamné à quinze mois de réclusion pour ne pas avoir collaboré avec la commission anti-corruption, Jacob Zuma avait été incarcéré le 7 juillet. « Un triste jour dans l’histoire du mouvement », avait alors commenté Cyril Ramaphosa, en pensant à son parti.

L’incarcération de « JZ » est l’aboutissement d’un long bras de fer judiciaire et politique dans lequel Ramaphosa s’est personnellement investi. Lui et les cadres de l’ANC ont fait pression sur Zuma pour le convaincre de s’asseoir devant les juges. En vain. Zuma refuse de se soumettre à une commission qualifiée de « partiale ». Il voit dans cette instance – qu’il a lui-même créée – un instrument politique destiné à le discréditer.

Décennie perdue

Car ce qui est en jeu avec la commission anti-corruption Zondo, c’est précisément le récit de ses deux mandats (2009-2018), marqués par un très haut niveau de corruption. « Neuf années gâchées », torpille Cyril Ramaphosa en 2019, lors d’une visite au Forum économique mondial de Davos.

La pique envoyée en Suisse parvient aux oreilles de Jacob Zuma, qui contre-attaque : « Ceux qui qualifient la dernière décennie “d’années gâchées” feraient bien de se rendre compte qu’ils ne parlent pas seulement de moi. Ils se pointent aussi du doigt ».

Touché.

De l’intérieur, le camarade Ramaphosa a organisé la chute de son patron

Cyril Ramaphosa a en effet traversé cette « décennie perdue » bras dessus bras dessous avec Jacob Zuma. Il cumule la double casquette de vice-président de l’Afrique du Sud (2014-2018) et de l’ANC (2012-2017) quand Zuma est aux commandes. Le 11 août dernier, la commission Zondo l’interroge sur sa responsabilité dans la faillite du pouvoir. « J’aurais pu choisir de démissionner. Mais cela aurait diminué mes possibilités de contribuer au combat contre la capture d’État », se défend-il.

De l’intérieur, le camarade Ramaphosa a organisé la chute de son patron. Fraîchement élu président de l’ANC, il pousse Jacob Zuma à la démission le 14 février 2018. Divorce politique un jour de Saint-Valentin.

Explosion de violence

Les deux hommes formaient un couple dépareillé. Jacob Zuma le tribun populiste, excessif, est un showman, plus à l’aise lorsqu’il improvise devant une foule que face à l’épaisseur d’un discours. Un blagueur, chanteur, danseur malgré ses 79 ans et son embonpoint.

Ramaphosa est cette figure paternelle qui réconforte, ou sermonne

Ramaphosa, son benjamin de dix ans, est plus rigide, comme figé par le sérieux de la fonction. Avec la crise du Covid-19, ses multiples apparitions télévisées – qualifiées de « réunions de famille » – lui valent parfois le surnom d’oncle Cyril. Il est cette figure paternelle qui réconforte, ou sermonne. Voilà un président normal après des années de scandales.

Le passage de l’un à l’autre en février 2018 ne scinde pas le pays en deux. « Nous allons faire en sorte que tout se passe bien, pour que la nation ne soit pas divisée », assurait Ramaphosa quelques jours avant le coup fatal. Au soir de sa déchéance, Zuma lance un dernier avertissement : sa démission pourrait « mettre beaucoup de gens en colère ». Une mise en garde qui résonne des années plus tard. Son arrestation, au mois de juillet dernier, a plongé l’Afrique du Sud dans une explosion de violence inédite depuis la fin de l’apartheid.

Ce sont les soutiens de Zuma qui allument la mèche. Ils commencent par bloquer certains axes routiers pour protester contre son incarcération. La colère partisane dégénère rapidement en émeutes sociales. La pauvreté et les restrictions liées à la lutte contre le Covid-19 génèrent une semaine de pillages et de destructions. Bilan : environ 1,5 milliard d’euros de dommages. C’est la pire crise du mandat de Cyril Ramaphosa.

 Électrocardiogramme pour l’ANC

« Faire le ménage ne sera pas une mince affaire », anticipait Ramaphosa dès janvier 2018 dans une interview accordée à Bloomberg. « Notre peuple réclame un gouvernement propre et c’est ce que nous allons lui donner », promettait-il depuis Davos.

Malgré les remous, la lessiveuse est bien en marche au sein du parti. Ace Magashule, secrétaire général de l’ANC depuis 2017 et soutien de Jacob Zuma, a été suspendu en mai dernier pour cause de procès pour corruption. Le 9 septembre, Carl Niehaus, membre du bureau de Magashule et bruyant défenseur de Jacob Zuma, est mis à la porte de la Luthuli House, le siège de l’ANC à Johannesburg.

« À la manière de dominos, tous les obstacles potentiels à la réélection de Cyril Ramaphosa sont tombés, analyse Eric Naki, journaliste politique dans les colonnes du quotidien sud-africain Citizen. En s’affirmant sur les questions de corruption et de discipline interne, Ramaphosa a vu s’effondrer la base de soutiens fidèles à Zuma. » De concert, les éditorialistes et les politologues notent l’amenuisement, voire la mort de la faction qui s’opposait à Ramaphosa au sein de l’ANC depuis 2017.

Un diagnostic qui ne dit rien de l’état réel du parti. L’ANC subira un premier électrocardiogramme le 1er novembre, à la faveur des élections locales. En plus de regagner la confiance des électeurs, Ramaphosa devra rassurer ses militants. Le parti fait face à des difficultés financières. Des caisses vides et un affaiblissement électoral formeraient un terreau fertile pour toute opposition.