Politique

Décès d’Abdelaziz Bouteflika : petits et grands secrets d’un témoin du siècle

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Mis à jour le 20 septembre 2021 à 13:28

Abdelaziz Bouteflika est décédé dans la nuit du 17 septembre 2021 à l’âge de 84 ans. © Ryad Kramdi

L’ancien président algérien est décédé dans la nuit du 17 septembre à l’âge de 84 ans. Plongée inédite dans les coulisses d’une vie de politique et de pouvoir.

Chef d’État controversé, déchu par le Hirak en 2019 après vingt ans de pouvoir, il fut un acteur et un témoin clé de l’histoire de l’Algérie indépendante. De son enfance au Maroc à la présidence, en passant par son rôle durant la guerre d’indépendance et ses relations avec Houari Boumédiène, Jeune Afrique vous propose de découvrir les coulisses d’une vie de politique et de pouvoir, à travers ces extraits de l’ouvrage de notre journaliste Farid Alilat, Abdelaziz Bouteflika, l’histoire secrète (éditions du Rocher). Itinéraire d’un personnage hors-norme, mû par une ambition aussi dévorante que précoce.

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Une enfance à Oujda

Le père de Bouteflika, Ahmed, s’installe à Oujda à la vingt des années 1920. Il prend une deuxième épouse qui lui donnera son premier fils, Abdelaziz. Le père Bouteflika est l’homme à tout faire de Hadj Boucif, un notable du Maroc oriental qui a ses entrées au Palais royal et auprès de l’administration française. Boucif possède un hammam à Oujda que gère le père de Bouteflika. Sa maman s’y rend de temps en temps pour tenir compagnie à la famille de Boucif. Abdelaziz a peu de relations avec son père, mais entretient des liens fusionnels avec sa mère. 

« C’est au 6, rue Nedroma, à une centaine de mètres du hammam Boucif, dans cette maison avec patio et jardin, que naît Abdelaziz au matin du 2 mars 1937. Abdelaziz Bouteflika a les yeux bleu délavé de son père et le cheveu noir corbeau de sa mère, une belle femme au nez aquilin et au port altier.

Mansouriah a 20 ans, son mari dix-neuf ans de plus. La famille s’agrandit avec les naissances de deux autres garçons, Abdelghani en 1940 et Mustapha en 1953. (…) Abdelaziz Bouteflika entre en classe à Sidi Ziane, premier établissement moderne d’Oujda, fondé en 1907, peu de temps après que la ville fut tombée aux mains des troupes du général Hubert Lyautey.

C’est dans cette école qui fait face au hammam Jerda, avec son grand jardin et ses arbres fruitiers, que s’inscrivent également Ahmed Osman, qui deviendra plus tard Premier ministre de Hassan II, Mohamed Allal Sinaceur, qui fera carrière dans la littérature et la philosophie ou encore Aziz Belal, dont la notoriété comme économiste dépassera les frontières du Maroc.

C’est peu dire que dans cette ville, qui comporte une grande communauté algérienne, Marocains et Algériens vivent en parfaite symbiose. Commerces et administration : les ressortissants d’Algérie qui s’étaient établis ici depuis le début du xxe siècle sont parfaitement intégrés dans cette partie orientale du Maroc.

Grâce à leur maîtrise de l’arabe et du français, les Algériens sont prisés par l’administration coloniale française comme interprètes, cadres subalternes ou gardes-chiourmes.

Quand il n’est pas sur les bancs de l’école Sidi Ziane, le petit Abdelaziz fréquente la zaouïa de la tariqa Qadiriya, située dans la vieille médina. Il y apprend les versets du Coran et s’imprègne de l’esprit, de la philosophie et des pratiques de ces confréries religieuses sunnites qui auront une influence majeure autant sur sa personnalité que sur son parcours politique.

À la maison, l’enfant est choyé et couvé par sa mère. La relation fusionnelle entre ce garçon et cette mère protectrice au tempérament bien trempé est d’autant plus forte que le père est sévère, dur et peu démonstratif de l’affection qu’il porte à ce fils aîné.

Abdelaziz s’est d’autant plus rapproché de sa mère, qu’il appellera Yaya, que le paternel est souvent absent de la maison. Absorbé par ses diverses occupations, en voyage hors d’Oujda pour gérer les affaires de Boucif ou pour accompagner celui-ci dans ses fréquents déplacements au Maroc, Ahmed Bouteflika confie l’éducation de son fils à son épouse.

Timide et réservé, ses compagnons de classe le chambrent et ses camarades de jeu le raillent

L’effacement de ce père au profit de la mère forgera la personnalité de Bouteflika. Privé de la présence et de l’affection de son géniteur, il trouve auprès de sa maman une sorte de père de substitution. Des années plus tard, Houari Boumédiène, qui présidera aux destinées de l’Algérie dans les années 1960 et 1970, sera son mentor, son protecteur et ce père qu’il n’a jamais vraiment eu.

Dans les rues de cette vieille médina d’Oujda, le petit Abdelaziz a peu d’amis. Mustapha Berri, son frère de lait, restera son seul véritable ami. Issu d’une famille aisée, celui-ci prendra sous son aile le fils aîné de Mansouriah à qui il offre cadeaux, protection et réconfort.

Timide et réservé, ses compagnons de classe le chambrent pour sa corpulence de moineau et ses camarades de jeu le raillent pour sa propension à être dans les jupons de sa mère. Au collège comme au lycée Abdelmoumene d’Oujda, Bouteflika est le souffre-douleur de ses camarades qui l’affublent du sobriquet de « Wlid El Biyâ », « le fils de l’indicateur, de l’espion, du mouchard ».

Pour ce chétif plutôt timide et qui nourrit des complexes à cause de sa petite taille, ce surnom qu’on lui lance toujours dans le dos est une humiliation, un déshonneur, une infamie. Fils d’un indicateur de l’administration française et du Makhzen ? Il en gardera un profond ressentiment toute sa vie.

Cette fâcheuse réputation auprès de ses camarades ne l’empêche pas d’être doué. Aussi à l’aise en langue arabe qu’en français, le jeune homme termine plutôt brillamment sa première année de lycée à l’été 1955.

Son père, Ahmed Bouteflika, reçoit même un coup de téléphone du palais royal pour le féliciter de la réussite de son fils. Sa seconde année est tout aussi brillante, même si Bouteflika échoue à un concours général d’architecture. Pas de quoi le décourager, lui dont la maîtrise des deux langues et les talents rédactionnels sont requis par la municipalité d’Oujda grâce à l’entregent de son père. »

« La guerre ? Il ne voulait pas y aller »

Moins de deux après le début de l’insurrection du 1er novembre 1954, le FLN ordonne en mai 1956 aux lycéens et aux étudiants de rejoindre les maquis pour prendre part à la guerre. Lycéen à Oujda, Abdelaziz Bouteflika ne montre pas de dispositions à s’enrôler dans les rangs de l’ALN (Armée de libération nationale). Il tente même d’être recruté dans la garde communale de Oujda, sans succès. Il est recalé à cause de sa petite taille. Quand il se présente pour la première fois dans un bureau de recrutement à l’automne 1956, sa candidature est refusée. Il aura fallu l’intervention d’un notable d’Oujda pour que Bouteflika rejoigne la révolution. Il sera engagé comme contrôleur.

« Au lendemain donc de l’appel aux jeunes lancé par le FLN pour qu’ils rejoignent les maquis, Bouteflika disparaît du lycée. Il occupe ses journées entre les visites qu’il rend à sa mère dans le hammam Boucif et le bureau de mandataire que son père tient pour le compte de Hadj Boucif. Il s’improvise même écrivain public et met sa maîtrise de l’arabe et du français aux services des petites gens pour rédiger des lettres, des courriers et des correspondances.

Il faudra presque sept mois avant que Bouteflika décide de rejoindre les rangs de l’ALN

Alors que bon nombre d’Algériens, d’étudiants et de lycéens ont déjà répondu à cet appel du FLN et rejoint les rangs de la révolution pour combattre contre les troupes française, Bouteflika postule à un poste d’auxiliaire des services de police de la commune d’Oujda.

Décidément, le jeune homme n’est pas pressé ou ne veut carrément pas accomplir son devoir patriotique. Sa demande, qui a reçu l’approbation et l’appui de son père grâce à sa proximité avec Hadj Boucif, est rejetée parce que le jeune homme ne remplit pas le critère de taille de la police.

Malgré les liens que les deux hommes entretiennent avec l’administration locale et même avec le palais royal, la requête de Bouteflika est retoquée. Il lui manque 3 centimètres pour être éligible au poste.

En tentant d’intervenir auprès des services municipaux pour aider son fils à se faire recruter, Ahmed Bouteflika voulait-il que son aîné ne rejoigne pas l’ALN ? Certainement. Auquel cas, il ne l’aurait pas soutenu dans son projet de devenir gendarme ou policier sous administration marocaine.

Est-ce le dépit d’avoir échoué à se faire recruter ou s’est-il donné le temps de réfléchir mûrement aux conséquences de son éventuelle participation à la guerre ? Il faudra tout de même presque sept mois avant qu’Abdelaziz Bouteflika décide de rejoindre les rangs de l’ALN.

« Carrément, il ne voulait pas y aller, raconte un de ses anciens camarades de lycée. Son père qui a partie liée avec l’administration française qu’il a servie pendant des années n’était pas favorable à son départ à la guerre. » »

Abdelaziz Bouteflika, alors ministre de la Jeunesse, des Sports et du Tourisme, le 27 septembre 1962.

Abdelaziz Bouteflika, alors ministre de la Jeunesse, des Sports et du Tourisme, le 27 septembre 1962. © Archives JA

Boumédiène : « Bouteflika et Medeghri m’ont mis la tête dans la boue »

En 1963, Bouteflika devient jeune ministre des Affaires étrangères. Très proche du président Houari Boumédiène qu’il a connu à Oujda, le jeune diplomate est à l’origine du coup d’État de juin 1965 qui a renversé le président Ahmed Ben Bella. Boumèdiene et Bouteflika nouent des liens tellement étroits que son ami Boumédiene lui pardonne ses écarts, ses escapades et ses longues absences. Dans le cercle intime autour de Boumédiène, Ahmed  Medeghri, ministre de l’Intérieur, tient une grande place. Moins proche de Boumédiène que Bouteflika, Medeghri fait de l’ombre à ce dernier. Son suicide mystérieux restera une grande énigme.

« Mercredi 10 décembre 1975. Ahmed Medeghri est retrouvé chez lui, une balle dans la tête. Une autre logée dans une armoire de toilette. Officiellement, le ministre de l’Intérieur, membre du Conseil de la révolution, l’un des plus proches compagnons de Boumediene, s’est suicidé. Sa famille ne croit pas à cette thèse.

Certes, depuis des mois, Medeghri vit des moments difficiles. Dépressif, à bout de nerfs, éreinté par ses responsabilités, épuisé par sa relation toxique avec Bouteflika, le ministre de l’Intérieur était au bord du gouffre. À ses proches, il se disait menacé, sans pour autant s’épancher sur les motifs de ces menaces ni sur leurs auteurs. Pourquoi ne se serait-il pas suicidé ?

La thèse n’est après tout pas totalement exclue. Mais que l’on retrouve à son domicile deux balles, l’une logée dans son crâne et l’autre sur la porte de l’armoire de toilette, voilà qui donne un sérieux crédit à l’hypothèse d’une élimination.

Le jour même de sa mort, Boumédiène donne l’ordre à El Hadi Khediri, directeur adjoint de la Sûreté nationale, de se rendre au domicile du défunt avec pour consigne de fouiller son coffre-fort et de récupérer le livret de famille de Boumédiène.

Medeghri l’avait subtilisé pour le cacher à son domicile, preuve de sa détermination à contrecarrer le mariage entre le président et Anissa. L’idée que Boumédiène soit derrière la liquidation de son ami est difficile à étayer. D’autant plus difficile qu’il n’existe aucune trace.

Bien sûr, il a fait disparaître de nombreux opposants, mais il n’existe aucune preuve directe permettant de remonter jusqu’à lui. Cependant, une scène qui se déroule pendant les obsèques d’Ahmed Medeghri dit combien la mort de ce dernier a provoqué des ruptures entre les amis de Boumédiène.

Pendant la levée du corps, le président se tient non loin de Kaïd Ahmed, son compagnon de longue date, ancien ministre et responsable de l’appareil du FLN. Connu pour sa fougue et son caractère fonceur, il foudroie Boumédiène avec cette phrase assassine : « Entre toi et moi, il y a maintenant ce corps. » La mort d’Ahmed Medeghri, Abdelaziz Bouteflika en porte une part de responsabilité morale.

« Toi, tu es responsable, parce que tu l’as manipulé pour résoudre tous tes problèmes »

Des années plus tard, Chérif Belkacem, ministre d’État et un des quatre membres du clan d’Oujda, tiendra des propos d’une extrême dureté à l’égard de Bouteflika concernant cette disparition. Belkacem reprochait au ministre des Affaires étrangères d’avoir profité de l’état de fragilité psychologique du ministre de l’Intérieur pour régler ses propres problèmes.

« Je ne me pose plus la question de savoir comment Medeghri est mort, lui dit Chérif Belkacem. Toi, tu es responsable, parce que tu l’as manipulé pour résoudre tous tes problèmes. » L’été 1974 et la mort mystérieuse du ministre de l’Intérieur scelleront la fin de la bande d’Oujda. « Bouteflika et Medeghri m’ont mis la tête dans la boue », dira un jour Boumediene à l’un de ses confidents. »

« Regarde ce que Bouteflika a écrit à Giscard… »

Abdelaziz Bouteflika a toujours nourri l’ambition secrète de succéder un jour au président Houari Boumédiène. Cette ambition se renforce à l’automne 1978 lorsque le chef de l’État tombe gravement malade. Evacué à Moscou, Boumédiène se fait soigner par des médecins russes qui comprennent vite que son mal est incurable. Bouteflika insiste pour voir Boumédiène qui finira par le recevoir. Sur son lit d’hôpital , Boumédiène se confie à l’un de ses proches sur sa relation avec son ministre des Affaires étrangères avec lequel il s’est comporté comme un père. Dans l’avion qui ramène Boumédiène à Alger, Bouteflika sait que son ami est condamné. Son ambition va connaitre un nouveau tournant. 

« Le retour de Boumédiène à Alger est prévu pour le mardi 14 novembre. Avant le décollage, Bouteflika demande au commandant de bord de changer son plan de vol. À l’aller, l’avion présidentiel décolle d’Alger, survole l’espace aérien des pays du bloc de l’Est avant d’atterrir à Moscou.

Le même trajet est prévu pour le retour, étant entendu que Boumédiène ne compte guère survoler l’espace aérien français. Lors de ses multiples déplacements, il s’interdit, en effet, sauf cas de force majeure, de survoler la France.

Or, Bouteflika décide de s’affranchir de cette règle non écrite en ordonnant aux pilotes de modifier leur itinéraire. Informé que l’avion militaire transportant le président algérien allait passer au-dessus de la Corse ce mardi 14 novembre, le président français Valéry Giscard d’Estaing consulte son état-major qui rechigne.

Boumédiène est fini, la nouvelle page s’écrira avec Bouteflika

Le feu vert est tout de même accordé. Au nom de Boumédiène, Bouteflika adresse alors un message inhabituellement chaleureux au président français pour le remercier, indiquant qu’il est prêt à écrire avec la France « une page nouvelle d’histoire ». Ce message, même subliminal, est clair : Boumédiène est fini, la nouvelle page s’écrira avec Bouteflika. Boumédiène est-il au courant de ce message ? Sans doute. Il laisse faire.

Allongé, dans cet avion qui le ramène chez lui, il se tourne vers son médecin pour lui chuchoter : « Regarde ce que Bouteflika a écrit à Giscard… » Boumédiène n’est dupe de rien. Lui qui aura été le père que Bouteflika n’a pas eu connaît trop bien l’ambition dévorante de celui-ci.

Comme il connaît bien les relations ambiguës qu’entretient son ministre des Affaires étrangères avec les Français qui, au fil des ans, ont accumulé bon nombre de dossiers compromettants sur sa vie privée.

Durant l’été de cette année 1978, Bouteflika a été reçu à deux reprises par Valéry Giscard d’Estaing, ce qui provoqua l’ire de Boumédiène qui le lui reprochera en ces termes : « Mais enfin, tu es le ministre des Affaires étrangères de Giscard ou le mien ?! »

Amaigri, livide, affecté d’un énorme œdème qui lui interdit de porter des chaussures, Houari Boumédiène se présente devant les membres du Conseil de la révolution venus le saluer au Palais du peuple. Pour lui, son rétablissement est une question de jours.

Les médecins lui cachent la vérité. Tous comprennent que seul un miracle pourrait le guérir. Dans sa petite villa sur les hauteurs d’Alger, veillé par sa femme Anissa ainsi que par des médecins soviétiques et algériens, Boumédiène se repose en attendant son retour aux affaires.

Samedi 18 novembre. Il tombe dans un coma profond à 1 heure du matin. Aussitôt informés, Bouteflika et Taleb Ibrahimi arrivent. Après un long conciliabule, décision est prise de l’évacuer vers l’hôpital Mustapha Bacha d’Alger, le plus important établissement hospitalier du pays, qui deviendra du jour au lendemain un bunker ultra-sécurisé. (…)

Abdelaziz Bouteflika, en juillet 1973, à Paris.

Abdelaziz Bouteflika, en juillet 1973, à Paris. © Jacques Violet/Archives J.A.

Corpulent, de grande taille, Boumédiène maigrit à vue d’œil à tel point qu’il ne pèse plus qu’une quarantaine de kilos. Pour ne pas que sa famille soit impressionnée, elle est tenue à l’écart. Après de multiples demandes, sa vieille mère, Touness Mouhzila, peut enfin lui rendre visite. Lorsqu’elle le revoit pour la première fois sur son lit d’hôpital, elle perd connaissance. Ce sera sa dernière rencontre avec ce fils adoré. »

Les millions suisses et la traversée du désert

À la mort de Boumediene, l’armée choisit comme successeur le colonel Chadl Bendjedid. Exit l’ambitieux Bouteflika qui va entamer une longue disgrâce. Celle-ci commence par l’affaire des reliquats des budgets des missions diplomatiques algériennes dans le monde. Entre 1965 et 1978, ces reliquats sont virés sur deux comptes personnels que Bouteflika détient en Suisse. A peine installé à la présidence en 1979, Bendjedid reçoit la visite de Bouteflika qui lui remet un chèque. Bendjedid découvre l’existence de cette affaire qui vaudra à Bouteflika des déboires judiciaires. 

« Le président Chadli est à son bureau au palais d’El Mouradia ce dimanche 18 février en compagnie du ministre conseiller Ahmed Taleb Ibrahimi. Chadli aime la compagnie et les conseils de cet homme en qui le défunt Boumédiène a placé une confiance absolue.

Le secrétaire particulier, Mouloud Hamrouche, entre discrètement et chuchote à son oreille. Abdelaziz Bouteflika, ministre des Affaires étrangères, souhaite une entrevue. Bien que surpris par cette demande impromptue, Chadli le fait entrer.

Bouteflika marque un temps d’arrêt en voyant Taleb dans le bureau présidentiel. Il est encore là, lui ? Après avoir été le confident, le fidèle camarade et le témoin des derniers jours de Boumédiène, Taleb sera-t-il le Raspoutine de ce nouveau président qui arrive de sa lointaine ville d’Oran comme un éléphant déboulant dans un magasin de porcelaine ?!

Passé la surprise, Bouteflika s’avance vers un fauteuil pour s’asseoir. Chadli l’apostrophe sèchement : « Quelqu’un vous a autorisé à vous asseoir ?! » Bouteflika se met au garde-à-vous. Il tend au président une enveloppe contenant un chèque de la Société des banques suisses (SBS).

« C’est quoi ce chèque ?! », demande le président interloqué. Toujours au garde-à-vous, Bouteflika explique que cet argent rassemble les reliquats des ambassades et des consulats d’Algérie à l’étranger qu’il a déposés sur deux comptes personnels en Suisse.

Chadli pose deux questions : « Pourquoi a-t-il été déposé en Suisse plutôt que d’être versé au Trésor public, comme l’exige la loi ? » Les fonds étaient destinés à la construction du nouveau siège du ministère des Affaires étrangères à Alger, rétorque Bouteflika. « Boumediene était-il au courant? », demande le président.

La décision a été prise en accord avec lui, précise Bouteflika. Chadli Bendjedid refuse le chèque et lui ordonne de le remettre au ministre des Finances, Mohamed Seddik Benyahia, avec toutes les pièces comptables du dossier. Fin de l’entrevue.

Définitivement écarté de la succession, Bouteflika sait qu’il vaut mieux anticiper les ennuis qui ne manqueront pas avec ce nouveau pouvoir. Et cette histoire de reliquats est de celles qui peuvent lui valoir de sérieux soucis. Moins d’une semaine après cette rencontre, au palais d’El Mouradia, se tient une réunion du Bureau politique du FLN sous la présidence de Chadli.

Au détour d’une conversation, ce dernier se tourne vers son ministre des Finances : « Bouteflika est-il venu vous remettre un chèque avec tous les justificatifs comptables? » Benyahia est affirmatif : il a déposé les documents comme il s’y était engagé dans le bureau présidentiel dimanche 18 février.

« Je ne donne pas l’argent de l’ambassade d’Algérie pour que Bouteflika aille s’amuser avec en Suisse. »

Toutefois, la séance du FLN levée, Benyahia se presse de retourner voir le président pour lui faire un aveu : « Bouteflika ne m’a rien remis. Je ne voulais pas l’humilier en présence de tous les membres du Bureau politique. »

Furieux que le ministre des Affaires étrangères n’ait pas tenu son engagement, Chadli ordonne aussitôt à Seddik Benyahia de déclencher une enquête sur les deux comptes de Bouteflika. Les investigations sont confiées à l’inspection des Finances avec le concours des services de sécurité et de renseignements.

Pendant des mois, à Alger et à Genève, les enquêteurs épluchent les documents bancaires de Bouteflika. Une bombe que cette affaire de reliquats qui remonte en réalité à février 1966. Sur instruction de Bouteflika, ministre des Affaires étrangères, les chefs de missions diplomatiques et consulaires algériennes à travers le monde sont tenus d’abord de garder au niveau des postes les soldes disponibles, puis d’ouvrir à partir d’octobre 1967 des comptes pour y abriter ces soldes disponibles.

Nouvelle instruction en décembre 1969. Bouteflika ordonne cette fois aux chefs de mission de transférer ces soldes sur ses deux comptes personnels ouverts au niveau de la Société des banques de Genève. Les reliquats des exercices antérieurs doivent être désormais versés sur les deux comptes du ministre.

Deux hommes possèdent une procuration : Abdelaziz Bouteflika et l’un de ses collaborateurs, Mohamed Séghir Younes, responsable adjoint du ministère des Affaires étrangères.

Un seul ambassadeur osa refuser de se plier au diktat : Ali Kafi. Ambassadeur dans plusieurs capitales arabes, ancien colonel de l’ALN, baroudeur, amateur de whisky, il a une voix rocailleuse qui fait trembler les murs lorsqu’il se met à hurler. Ali Kafi refusait de transférer les reliquats des ambassades qu’il dirigea sur les comptes personnels du ministre des Affaires étrangères. « Je ne donne pas l’argent de l’ambassade d’Algérie pour que Bouteflika aille s’amuser avec en Suisse. » »

Le fauteuil présidentiel, enfin

L’ambition, toujours l’ambition de conquérir le pouvoir. Après l’avoir refusé en 1994 au grand dam des militaires, Bouteflika va enfin devenir président en avril 1999. En exil en Europe et aux Emirats, il a vécu de loin cette terrible guerre civile. C’est au général Liamine Zeroual que reviendra la responsabilité de gérer cette période tragique et dramatique qui marque encore les Algériens. Lassé du pouvoir, Zeroual démissionne en septembre 1998. Pour lui succéder, les généraux font appel à Bouteflika. Ce dernier s’engage à promouvoir une politique de réconciliation nationale en accordant la grâce à des milliers de terroristes. Il promet aussi de faire de l’Algérie un pays de paix et de prospérité. Il peut enfin assouvir son ambition.

« Un soir d’hiver 1998, alors que les négociations avec les généraux n’ont pas encore abouti, Abdelaziz Bouteflika confie le fond de sa pensée à son ami Rabah Bitat, l’un des chefs historiques du FLN et ancien président de l’Assemblée nationale : « L’essentiel est d’y arriver… » Il y est arrivé.

Ce fauteuil présidentiel derrière lequel il a couru durant les vingt dernières années, ce fauteuil qu’il a tant convoité et espéré, ce fauteuil l’attend pour au moins un mandat, deux si possible. Plus, si l’envie d’y rester lui venait au fil des années. Le voilà, lui, le proscrit, le banni, le condamné, l’exilé volontaire, ressuscité comme un phénix renaissant de ses cendres. Cette magistrature suprême, il est allé la chercher avec les dents.

« Si le diable pouvait m’offrir le pouvoir, je le lui demanderais sans hésiter », a-t-il un jour glissé à l’une de ses connaissances. Cette victoire sur l’histoire, sur le destin ou sur ses détracteurs, il la savoure encore plus ce mercredi 27 avril, jour de sa prestation de serment, au palais des Nations, au club des Pins.

Ils sont plus de deux mille privilégiés, ministres, hauts gradés, apparatchiks du FLN, membres de la société civile, responsables de partis politiques et représentants diplomatiques accrédités à Alger, à assister ce mercredi à son sacre.

Costume et cravate noirs, lunettes et cheveux clairsemés ramenés sur le côté droit en raison d’une calvitie naissante, l’ancien ministre des Affaires étrangères prête serment sur le Coran. À 62 ans, il est officiellement investi dans ses fonctions de septième président de la République algérienne. La boucle est bouclée après vingt ans d’attente.

(…) L’insigne honneur de lui remettre la décoration revient au colonel Amar Benaouda qui préside le Conseil national de l’ordre du mérite. En la mettant autour du cou de Bouteflika, le colonel éclate en sanglots devant les deux mille convives du palais de la Nation. L’ancien proscrit, devenu à cet instant chef de l’État, tient là sa réparation. Benaouda avait dirigé la commission de contrôle et de discipline du FLN à l’arrivée au pouvoir de Chadli Bendjedid en 1979.

Ce même Benaouda qui a mis tant d’acharnement à réunir des preuves de corruption pour faire condamner Abdelaziz Bouteflika. Ce Benaouda qui a voulu à tout prix l’impliquer dans le dossier du contrat El Paso. Ce Benaouda, cet inquisiteur qui aura été derrière l’exclusion de Bouteflika de toutes les instances du FLN au début des années 1980. C’est donc ce Savonarole en costume-cravate qui vient faire acte de contrition devant le (jadis) maudit Bouteflika le jour même de son investiture.

Un goût de double revanche en ce mercredi 27 avril. Non seulement l’ex-chef de la diplomatie est porté à la magistrature suprême devant deux mille invités, mais il est décoré par celui qui l’a traîné dans la boue. L’ère Abdelaziz Bouteflika peut commencer. Elle débute par les passations de consignes avec son désormais prédécesseur Liamine Zeroual.

En quittant définitivement son bureau au palais d’El Mouradia, le général laisse au président un cadeau : une amnistie pour des centaines de milliers de jeunes Algériens qui ont refusé d’accomplir leur service militaire de deux ans, en théorie obligatoire pour les hommes de plus de 18 ans sauf en cas d’incapacité motrice ou cérébrale.

« Il s’y accrochera pour ne jamais le lâcher. »

(…) « Afin qu’il commence sa présidence sous de bons auspices », précisa malicieusement Zeroual à l’un de ses conseillers diplomatiques auquel il fit cette réflexion en désignant le fauteuil présidentiel qu’il aura occupé pendant cinq ans, deux mois et vingt-huit jours. « Il s’y accrochera pour ne jamais le lâcher. » Il parlait de Bouteflika sans mentionner son nom. (…)

Maintenant qu’il s’est installé au palais d’El Mouradia, Abdelaziz Bouteflika peut mettre en chantier sa politique de réconciliation nationale, pré-requis pour son acceptation définitive par les généraux. »

« On dirait qu’il a perdu son père »

Comme ministre des Affaires étrangères, Bouteflika entretenait des relations ambiguës avec le roi Hassan II, tant et si bien que le président Boumédiène lui demanda un jour s’il était son ministre ou celui de Hassan II. Lorsque l’affaire du Sahara éclate en 1975, le président ne fait presque plus confiance à Bouteflika et lui retire le dossier. À son arrivée au pouvoir, Bouteflika confie qu’il lui faudra quatre mois pour régler le dossier du Sahara. La mort de Hassan II en juillet 1999 sera l’occasion pour l’ex-président de démontrer sa considération pour le roi du Maroc.

« Les retrouvailles entre Bouteflika et le roi Hassan II du Maroc n’auront jamais lieu. La dernière fois qu’ils s’étaient retrouvés remonte à juillet 1975 lors d’une audience accordée à Rabat au ministre algérien des Affaires étrangères. Bouteflika et Hassan II sont depuis restés en relation.

C’est notamment le roi du Maroc qui est intervenu, au début des années 1980, auprès de Cheik Zayed, président de la fédération des Émirats arabes unis, pour offrir l’hospitalité à Bouteflika et à l’ancien ministre tunisien Mohamed Masmoudi, tous deux frappés de disgrâce dans leur pays. Pour le roi du Maroc, l’arrivée au pouvoir de Bouteflika, lequel n’a jamais fait mystère de sa sympathie en faveur d’un plan d’autonomie dans le règlement du conflit du Sahara occidental, est une opportunité pour régler une fois pour toutes ce dossier qui empoisonne les relations entre Rabat et Alger.

Il semble qu’Abdelaziz Bouteflika en soit d’accord. En mai, moins de deux mois après son élection, il fanfaronne devant des diplomates algériens à la résidence d’État Djenane El Mihaq, à Alger : « Vous verrez, dans six mois, j’aurai réglé la question du Sahara-Occidental. » A priori, l’affaire est bien partie. Le 21 juin, Bouteflika reçoit longuement Driss Basri, ministre marocain de l’Intérieur et homme de confiance de Hassan II.

Au menu des discussions : le règlement du conflit du Sahara occidental, la réouverture des frontières terrestres fermées depuis août 1994 et la normalisation des relations Bouteflika : l’histoire secrète 244 entre les deux pays voisins.

La réconciliation entre Alger et Rabat devait être scellée en juillet, à l’issue d’une rencontre entre Bouteflika et Hassan II le long de la frontière commune. Vendredi 23 juillet, Hassan II meurt à Rabat après trente-huit ans de règne.

Aussitôt, son fils aîné, Mohammed VI, premier héritier, monte sur le trône. La disparition de Hassan II plonge Bouteflika dans une vraie affliction. Il a baigné dans la culture marocaine et les traditions monarchiques.

Son admiration et son respect pour ce roi ont toujours constitué des motifs de méfiance chez le président Houari Boumédiène. À preuve, il a confié la gestion du dossier du Sahara occidental à Ahmed Taleb Ibrahimi, ministre de l’Information, plutôt que de le mettre entre les mains de son chef de la diplomatie.

Cette méfiance était si grande qu’au retour de Bouteflika à Alger, en juillet 1975, Boumédiène l’interpella ainsi : « Mais enfin, tu es le ministre des Affaires étrangères de Hassan II ou celui de Boumédiène?! »

« Que devient votre ancien ministre des Affaires étrangères? Le gars petit, avec une moustache, j’ai oublié son nom… »

Le temps n’a pas estompé cette suspicion à l’encontre des sympathies marocaines de Bouteflika. Sur son lit d’hôpital, à Moscou, où il est allé en octobre 1978 pour soigner un mal incurable, Boumédiène avait prononcé ces propos lourds de sens à l’intention de Taleb Ibrahimi : « Tu as vu ? Bouteflika parle comme Hassan II ! » Avant de s’envoler pour Rabat avec une nombreuse délégation pour assister aux funérailles, le président décrète un deuil national de trois jours.

Ce dimanche 25 juillet, difficile de dire si son immense chagrin est sincère ou s’il en fait trop devant la famille royale, le peuple marocain et les dignitaires du monde entier, mais son attitude provoque un malaise chez ses compatriotes.

Bouteflika se faufile entre les chefs d’État, s’approche et s’agrippe au corbillard. « On dirait qu’il a perdu son père, persifle un diplomate algérien. Même les enfants de Hassan II ne se sont pas agrippés au linceul de ce père qu’ils s’apprêtaient à ensevelir. »

L’ancien président algérien Abdelaziz Bouteflika passe devant une garde républicaine avec le roi du Maroc Mohammed VI à l’aéroport d’Alger, le 21 mars 2005.

L’ancien président algérien Abdelaziz Bouteflika passe devant une garde républicaine avec le roi du Maroc Mohammed VI à l’aéroport d’Alger, le 21 mars 2005. © REUTERS/Zohra Bensemra

(…) En revanche, on ne peut pas dire que Hassan II avait de l’estime et de la considération pour Bouteflika. Sid-Ahmed Ghozali en aura la démonstration lors de la visite de Hassan II en Algérie en mai 1991 en compagnie de deux princes héritiers.

Les relations entre Alger et Rabat sont alors au beau fixe et les frontières rouvertes depuis 1989. En achevant son séjour à Oran, Hassan II se fait raccompagner jusqu’à Oujda par Sid-Ahmed Ghazali, alors ministre algérien des Affaires étrangères. Hassan II lui demande : « Que devient votre ancien ministre des Affaires étrangères? Le gars petit, avec une moustache, j’ai oublié son nom… » »