Politique

Côte d’Ivoire : quel avenir pour Simone sans Gbagbo ?

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 30 septembre 2021 à 12:14

Laurent et Simone Gbagbo, ici en 2011, ont partagé des décennies de combats, d’amour et de confiance. © SIA KAMBOU/AFP

Certes, Simone et Laurent Gbagbo sont séparés. Mais le couple politique, lui, a-t-il encore un avenir ? L’ancienne première dame pourrait lancer son propre parti.

Il est des couples qui ne se parlent plus que par la voix de leur avocat. Simone et Laurent Gbagbo ont choisi les communiqués. « Je mérite un minimum de respect et de considération », écrit l’ancienne première dame, le 8 septembre dernier, ajoutant qu’elle est « peu encline à s’associer » au nouveau projet de son mari. Une réponse cinglante, à la hauteur de l’humiliation ressentie.

La veille, son époux annonçait la liste des personnalités chargées d’imaginer son nouveau parti. Alors que tous les historiques qui l’entourent y figurent, il n’a pas osé en exclure Simone. Mais elle arrive si loin, reléguée au rôle de figurant… Insupportable pour celle qui fut, quarante ans durant, au cœur de tous les combats. La trahison sera-t-elle assez forte pour pousser cette partenaire de toujours à devenir une rivale ?

Cela fait des mois qu’à Abidjan, il se raconte que le couple va mal, mais c’est au retour de l’ancien président au pays, après une décennie de démêlés judiciaires à la CPI, que la rupture se concrétise.  Ce 17 juin 2021 doit être le jour des retrouvailles. Il sera celui d’un incident. Alors qu’elle n’était pas conviée, Simone Gbagbo débarque à l’aéroport Felix Houphouët-Boigny pour y accueillir l’ancien président. Mais Laurent Gbagbo n’est plus son mari que devant la loi et l’Église. Dans le vol Brussels Airlines qui le ramène à Abidjan, c’est une autre femme, Nady Bamba, qui est assise à ses côtés. Alors, lorsqu’il débarque et que Simone se jette dans ses bras, c’est par un geste agacé qu’il répond. Il semble lui faire signe de s’éloigner – l’image défraie la chronique.

« En réalité, ce qui s’est joué ce jour-là est complexe », se souvient un membre de l’entourage de l’ancien président. Il raconte : « Simone lui a demandé de se mettre à genou et de toucher le sol de ses mains pour remercier Dieu. Il a estimé que son dos était éprouvé et, surtout, que cela ne donnerait pas une bonne image devant les caméras. Face à son insistance, Gbagbo lui a dit “c’est bon” en faisant un geste de la main pour mettre un terme à la conversation. » Quelques jours plus tard, voilà déjà un communiqué : Laurent annonce avoir demandé le divorce à celle qui est son épouse depuis 1989.

Comme pour renforcer encore cette prise de distance, Laurent Gbagbo revient dans l’Église catholique, tournant ainsi le dos à l’évangélisme si cher à Simone. « Le processus était amorcé depuis Bruxelles. Ses proches le savaient. Mais cela a matérialisé la rupture aux yeux de tous », glisse un proche du couple. Car pour Simone, la religion est un absolu sacerdoce. Ses prises de parole sont ponctuées de versets bibliques et elle ne cesse d’invoquer « la volonté de Dieu ». Il ne peut en être autrement pour celle qui est guidée par la foi depuis ce jour de 1992 où, lors d’un séjour en prison, elle a lu le Psaume 37 de la Bible : « Les justes posséderont le pays, Et ils y demeureront à jamais. » Elle y a vu la promesse d’un destin.

Un couple emblématique

Simone n’est pas seulement une ancienne première dame. Charismatique, cette femme politique milite depuis les années 1970. C’est dans ce combat qu’elle a rencontré Laurent Gbagbo, bien avant de devenir son épouse.

Sur le plan politique, il y a toujours eu beaucoup de franchise et d’admiration entre Laurent et Simone

En 2000, lorsque Laurent Gbagbo accède à la présidence, Simone compte jouer un rôle de premier plan. Pas question d’être une ménagère cantonnée à des rôles de représentation. Au sein du parti, elle tient la ligne dure. « Sur le plan politique, il y a toujours eu beaucoup de franchise entre Laurent et Simone. Il y a toujours eu une grande admiration entre eux », souligne Liliana Lombardo, biographe de l’ancienne première dame.

Ils formaient l’un des couples les plus emblématiques de la vie politique ivoirienne. Mais peu à peu, des tensions apparaissent, virant parfois à la défiance. « L’une des plus grandes divergences remonte à 2010. Simone Gbagbo disait qu’il ne fallait pas aller aux élections sans désarmement. Elle n’a pas été écoutée », poursuit Liliana Lombardo.

S’ensuit leur arrestation puis les années de prison : à Korhogo et La Haye pour Laurent, à Abidjan pour Simone. Ils ne communiquent pas ou à peine, uniquement par des personnes interposées. Et lorsque Laurent Gbagbo fait un geste, c’est pour éloigner Simone. Ainsi fin 2018, alors qu’Aboudramane Sangaré, l’homme de confiance de Laurent Gbagbo, vient de mourir, Simone prend de plus en plus de place. Libérée à la faveur d’une amnistie, elle s’est entourée d’un cabinet, de conseillers et multiplie les initiatives. Alors que l’ancien chef de l’État est toujours coincé dans sa cellule de La Haye, elle tente de devenir la présidente-bis du Front populaire ivoirien (FPI).

De premiers incidents ont lieu. En février 2019, Simone Gbagbo fait escale à Mama, le village natal de son époux, dans le centre du pays. Elle se recueille sur la tombe de sa belle-mère, morte en 2014, mais n’a pas accès à la résidence familiale. Selon nos informations, instruction avait été donnée en ce sens.

Laurent Gbagbo ne veut pas qu’elle mette la main sur l’appareil du parti

Laurent Gbagbo ne veut pas qu’elle mette la main sur l’appareil du parti et s’assure qu’aucun de ses hauts responsables ne s’associe aux activités de Simone. « Les communiqués de l’ex-première dame sont d’ailleurs signés de son cabinet [et non du FPI] », glisse un observateur de la scène politique. « Autour de Simone, on tentait de faire en sorte qu’elle soit incontournable pour que le président soit obligé de composer avec elle et de lui passer le flambeau à son retour », croit savoir un proche du président.

S’émanciper de Laurent ?

La réponse de Laurent Gbagbo a donc été claire : il n’est pas question d’un passage de flambeau. Simone Gbagbo semble alors tentée de s’émanciper totalement du giron de son mari. Depuis début septembre, des groupes de soutien naissent, comme le Mouvement génération capable. Plusieurs rumeurs insistantes évoquent la naissance prochaine d’un parti propre à l’ex-première dame. Mais Simone a-t-elle un avenir politique sans Gbagbo ? 

Certains autres exclus du giron de Laurent lui font signe. Pascal Affi N’Guessan multiplie les appels du pied et a répété que sa porte lui était ouverte. Selon nos informations, Charles Blé Goudé, l’ancien ministre de la Jeunesse et coaccusé de Laurent Gbagbo, s’est beaucoup rapproché de l’ancienne première dame ces derniers temps. Mais quel poids ont-ils réellement?

Si les sentiments ont pris du plomb dans l’aile, les relations politiques n’existent-elles plus ?

Certains fidèles de Gbagbo veulent tout de même croire que la rupture n’est pas consommée. « Laurent et Simone ont été un couple militant avant d’être amoureux. Ils partageaient les mêmes idéaux. Si les sentiments ont pris du plomb dans l’aile, les relations politiques n’existent-elles plus ? N’est-elle plus convaincue par l’idéologie de gauche ? Laurent Gbagbo l’a-t-il trahie ? », s’interroge l’un d’entre eux.

La biographe de Simone Gbagbo l’assure : si Simone Gbagbo se construit un destin politique indépendant, ce ne sera jamais contre Laurent. « Elle pourrait se lancer seule, mais à condition de ne pas faire d’ombre à son mari, croit savoir Liliana Lombardo. J’ai du mal à imaginer qu’ils ne se parlent pas. Après tant d’années de combat, d’amour et de confiance, elle ne portera jamais tort à son mari et à son image politique. »