Politique

Cameroun : Valsero, « le général » qui défie le président Biya par le rap

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Mis à jour le 25 septembre 2021 à 12:07

Le rappeur camerounais Gaston Abé, dit Valsero, le 13 septembre 2021 à Paris. © MARTIN BUREAU/AFP

Le rappeur engagé s’offre un concert inédit ce samedi 18 septembre au Zénith à Paris. Le « graal » pour cet artiste formé dans les banlieues de Yaoundé, devenu l’un des principaux symboles des luttes pour les libertés sur le continent.

Voilà un mois qu’il se prépare. À Montmartre, dans le 18e arrondissement de la capitale française, il répète ce samedi soir pas comme les autres. Près de 7 000 places, une salle mythique : ce 18 septembre, à 46 ans, l’enfant terrible camerounais sera sur la scène du Zénith, à Paris. Avec son nom, Valsero, écrit en haut de l’affiche – une première pour un Camerounais. Un exploit pour un rappeur.

Convié au concert, l’ambassadeur du Cameroun à Paris a décliné l’invitation

« C’est une grande fierté », confie celui qui se nomme Gaston Abé à la ville. « Monter sur cette scène en faisant une musique peu commerciale n’est pas quelque chose de facile.« , explique-t-il. Alors que ce concert a été plusieurs fois reporté en raison de la pandémie de Covid-19, l’annonce de sa tenue crée l’évènement. Au sein de la diaspora comme au Cameroun, c’est l’effervescence. Qu’on aime l’artiste ou pas. 

Gamin rebelle

Le spectacle du chanteur le plus politique du pays relance les querelles entre sympathisants de l’opposition et du pouvoir depuis la présidentielle de 2018. D’un côté, les autoproclamés « résistants » militent contre le pouvoir et donnent de la voix sur les réseaux sociaux pour appeler à une participation massive au concert. De l’autre, les pro-Paul Biya, moins audibles, mènent une campagne de boycott. Le 16 septembre, Vision 4, une chaîne de télévision camerounaise acquise au pouvoir, s’est illustrée par un reportage à charge contre l’artiste. Convié au concert, l’ambassadeur du Cameroun à Paris a décliné l’invitation. Mais l’opposant Maurice Kamto, lui, sera bien là.

Faire front face au chef de l’État ? Voilà la mission que s’est donnée « le général », comme il est surnommé. Valsero a grandi en dehors des conventions, hors du système. Dès sa jeunesse, passée dans le quartier résidentiel de Mimboman, à Yaoundé, ce fils de fonctionnaires se montre rebelle et difficile. À 15 ans, il quitte la maison familiale et se réfugie à Elig-Edzoa, l’un des quartiers les plus dangereux de la capitale.

 

C’est là, dans les années 1990, que Valsero s’initie au rap. Dans ces ruelles de Yaoundé, on écoute alors du gansgta rap américain : NWA, Dr Dre, Ice Cube… L’adolescent se prend au rythme. « J’ai aimé l’énergie du rap. C’est une musique qui m’a parlé très jeune, et qui continue de le faire », assure-t-il. Mais avec la vie de bohème et la banlieue viennent aussi les galères. Fin 1996, Valsero est arrêté lors d’un raid de la police. C’est le début d’une longue série d’incarcérations.

« Prési, as-tu des solutions ? »

L’épreuve a néanmoins valeur de déclic. L’apprenti chanteur échappe à la condamnation et, à sa sortie de cellule, il décide de changer de vie. Il reprend des études et obtient un diplôme de technicien des travaux de télécommunication à l’École nationale des postes. Voilà qu’il découvre une nouvelle réalité. Il est éduqué, mais ne parvient pas à sortir du chômage. La recherche de travail lui fait découvrir un système de corruption, de trafic d’influence et surtout la fracture générationnelle qui veut que plus de 70 % de la population jeune et diplômée reste sans emploi quand certains sexagénaires cumulent plusieurs postes. Sa liberté de ton refait surface : c’est au travers de la musique que le soldat dit sa colère.

 

Son premier album sort en 2008, et son titre donne le ton : Politiquement instable. Son tube « Lettre au président », s’adresse à Paul Biya en des termes quasi inimaginables. « Les jeunes en ont marre », scande le rappeur, qui poursuit : « Écoute ton peuple quand ton peuple dit « non »/ Ils font peut-être du bruit mais ils ont des raisons/ Prési, quelles sont tes intentions ?/ Prési, as-tu des solutions ?/ Parce que faut que ça change au bled/ Sinon bientôt mon pote, t’auras un autre rêve. »

Le général n’a pas peur  d’affirmer ses convictions

L’effet est inattendu. Malgré la répression qui frappe les Camerounais en pleines émeutes de la faim cette année-là, « le général » n’a pas peur  d’affirmer ses convictions. « Je crois simplement que les gens se sont reconnus dans ces chansons, précise-t-il. C’est le message, plus que le messager qui a provoqué cet effet. »

L’atout maître de Maurice Kamto

Il ne changera jamais de ligne. En 2016, dans le titre « Motion de soutien », il chante : « 33 ans de dictature, 33 ans de corruption, 33 ans de népotisme, 33 ans de destruction, 33 ans de souffrance, de misère sans interruption, 33 ans d’arrogance, de violence et d’humiliation. » Deux ans plus tard, lors de la présidentielle de 2018, l’artiste fait un pas de plus, et s’engage officiellement. Il rejoint la coalition autour du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) de Maurice Kamto, et devient un atout clé pour l’un des principaux opposants de Paul Biya.

« Je m’étais engagé à soutenir un candidat qui a de l’envie, qui a un programme et les capacités intellectuelles pour nous diriger. J’ai trouvé tout cela chez Kamto, souligne-t-il. Ce n’est que par la politique que l’on peut faire changer les choses. J’ai fait de nombreuses propositions à ce gouvernement, mais tout ce que veulent ses membres, c’est se maintenir au pouvoir.

Désormais installé à Turin avec sa famille, le soldat Valsero continue d’ébranler les consciences. Il y prépare un nouvel album, déterminé à poursuivre son combat depuis l’étranger. Il n’envisage pour l’instant pas de retour sur une scène – politique ou musicale – camerounaise : « Cet endroit n’est pas sûr pour moi et ma famille en ce moment. »