Politique

Souleymane Bachir Diagne : « Je ne peux pas imaginer que le Mali fasse affaire avec des mercenaires »

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Mis à jour le 5 octobre 2021 à 10:53

Des partisans d’une intervention russe au Mali, lors d’une manifestation en faveur des putschistes à Bamako, en septembre 2020. © /AP/SIPA

L’ACTUALITÉ VUE PAR. Chaque samedi, « Jeune Afrique » interroge une personnalité sur sa vision de ce qui fait événement sur le continent. L’Afrique de l’Ouest est-elle malade de ses militaires ? Ou de ses troisièmes mandats ? Que penser de l’éventualité du déploiement de mercenaires russes au Mali ? Entretien avec le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne.

Il est l’un des penseurs les plus influents du continent, mais Souleymane Bachir Diagne ne cesse de remettre en cause la notion même de « philosophie africaine ». L’intellectuel sénégalais qui prône un universalisme respectueux des identités plurielles, raconte dans Le Fagot de mémoire, son autobiographie parue cette année, la manière dont il s’est construit entre Saint-Louis au Sénégal, Paris et New York. Il n’en a pas moins fait de l’espace ouest-africain l’un des axes centraux de ses travaux et réflexions philosophiques, historiques, spirituelles et politiques.

Faisant le constat amer du « sentiment d’impasse » qui a conduit aux coups d’État qui ont renversé IBK au Mali et Alpha Condé en Guinée, il s’inquiète du retour des militaires au pouvoir. Et plaide, à l’instar du Libérien George Weah, pour l’instauration de « critères de convergence démocratique » au sein de la Cedeao.

Jeune Afrique : Alpha Condé renversé en Guinée par un militaire, Assimi Goïta qui mène deux coups d’État au Mali… L’Afrique de l’Ouest est-elle « malade » de ses militaires ?

Souleymane Bachir Diagne : On peut le penser si l’on se contente de faire un rapprochement sur le seul fait que, en Guinée comme au Mali, des militaires ont pris le pouvoir. Mais il faut se méfier des analogies. Les deux pays font en partie face aux mêmes défis, qui se sont accentués avec la pandémie. Mais leurs situations respectives sont extrêmement différentes. Au Mali, le contexte sécuritaire a été prépondérant, avec des groupes armés terroristes qui sévissent dans plusieurs régions du pays. En Guinée, Alpha Condé a voulu faire le mandat de trop. On ne peut donc pas dire que l’Afrique de l’Ouest est « malade » de ses militaires, et que cette maladie est susceptible d’être contagieuse, parce qu’il ne s’agit pas de la même maladie.

Les militaires ne sont pas la solution, ils font partie du problème

Les symptômes restent cependant exactement identiques : une junte militaire prend le pouvoir par la force. Et l’Afrique de l’Ouest est la région où les putschs sont les plus récurrents…

Il y a, c’est vrai, un problème ouest-africain sur ce point : l’idée que l’option militaire est un recours acceptable. Les militaires ne sont pas la solution, ils font partie du problème. La conséquence, c’est que nous sommes confrontés à une crise de l’intégration ouest-africaine, qui était pourtant en bonne voie. En Guinée, comme au Mali, la solution aurait dû passer par les institutions, par la voie démocratique.

C’est d’autant plus problématique que, dans un cas comme dans l’autre, on ne sait pas quand le pouvoir sera effectivement remis aux civils. Au Mali, beaucoup de questions se posent quant au respect du calendrier, qui prévoyait des élections en février prochain. Et en Guinée, la situation est encore floue…

Le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne,

Le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne, © Pascal Perrich pour JA

Vous avez évoqué le « mandat de trop » d’Alpha Condé. Or Alassane Ouattara a lui aussi entamé un troisième mandat et, au Sénégal, certains évoquent la possibilité que Macky Sall se présente une nouvelle fois en 2024. Cette question des mandats n’est-elle pas centrale ?

Il faut faire un distingo très clair entre le troisième mandat d’Alpha Condé et celui d’Alassane Ouattara. Dans le cas du président ivoirien, ses partisans expliquent qu’il a pu briguer un troisième mandat parce que la Constitution le lui permettait, puisque la réforme adoptée en 2020 n’est pas rétroactive. On peut trouver l’explication paradoxale, mais elle a le mérite de mettre la Constitution au cœur du débat. Dans le cas d’Alpha Condé, c’est le contraire : il a décidé de faire une réforme constitutionnelle via un référendum. Cela a été un passage en force, dans le but non avoué de briguer un troisième mandat, même si personne n’était dupe.

Les chefs d’État ont été pragmatiques : ils ont opté pour des sanctions qui ne pèsent pas sur les populations

La solution pourrait être celle que préconise le président libérien George Weah : il plaide pour que la Cedeao se porte garant de la limitation du nombre de mandats. Ajouter des critères de convergence démocratiques aux critères de convergence économique est indispensable.

La Cedeao n’a pas choisi l’option la plus « ferme » face à Assimi Goïta, comme face à Mamadi Doumbouya. Des sanctions individuelles ont été prises, mais les chefs d’État n’ont pas usé de tout l’arsenal de sanctions qu’ils avaient à leur disposition. Cette « timidité » dénote-t-elle une incapacité ou un refus d’agir ?

Les chefs d’État ont été pragmatiques et réalistes. Ils ont opté pour des sanctions qui ne pèsent pas sur le peuple malien ou sur le peuple guinéen. La Cedeao a condamné la prise de pouvoir par les militaires et a pris des sanctions institutionnelles et individuelles. Tout comme l’Union africaine, qui a suspendu le Mali et la Guinée de ses instances. C’était le minimum. Punir les peuples n’aurait fait qu’ajouter de la crise à la crise. Le signal aurait été désastreux.

Le coup d’État au Mali a été soutenu par une frange de la population, les putschistes guinéens ont été fêtés dans les rues de Conakry… Comment interprétez-vous ces marques de soutien populaire ?

Je crois que cela tient à un profond sentiment d’impasse. La population est prête à applaudir des militaires, en tout cas dans les premiers moments de la prise de pouvoir, parce qu’elle a l’impression d’assister, peut-être, enfin, à une réouverture des possibles. Ce qui est terrible, c’est que cela passe par un coup de force militaire.

Le sentiment anti-français est alimenté par les réseaux sociaux, qui sont le lieu de toutes les manipulations

Est-ce ce même sentiment d’impasse qui est à l’origine des émeutes de mars dernier au Sénégal, après l’incarcération d’Ousmane Sonko, qui ont pris une tournure sociale ?

Le mot le plus important, ici, c’est « social ». Il ne s’agissait pas de manifestations d’ordre politique, mais bien de pillages et de violences. Des émeutes de la faim, en fait. Mais le Sénégal est un pays qui vote, où l’exercice démocratique est réel. Leur volonté de changement politique, les Sénégalais la font connaître par les urnes.

Une constante s’observe dans les pays ouest-africains, à des degrés divers : la montée des critiques contre l’ancien colonisateur. Comprenez-vous cette défiance vis-à-vis de la France ?

La situation du Mali est particulière. Lorsqu’une armée étrangère, a fortiori l’armée de l’ancienne puissance coloniale, est déployée sur le territoire, cela provoque immanquablement un rejet nationaliste. D’autant que la population est impatiente, qu’elle juge que les résultats ne sont pas à la hauteur. Ce sentiment anti-français est en outre alimenté et amplifié par les réseaux sociaux, qui sont le lieu de toutes les manipulations. Ils sont moins un outil de mesure d’une opinion publique qu’un outil pour fabriquer des opinions. Y compris, parfois, avec l’intervention de puissances étrangères qui ont intérêt à mettre de l’huile sur le feu…

Il est important de souligner qu’il y a un vrai décalage entre certaines des critiques qui sont adressées à la France et la réalité. Certains parlent comme si la Françafrique, dans sa forme ancienne, existait encore. Or elle est clairement en voie de dissolution. L’Afrique francophone construit de nouveaux partenariats, avec d’autres puissances et institutions internationales. Et la France elle-même réoriente en partie sa politique vers l’Angola ou l’Afrique du Sud.

Je ne peux pas imaginer que le Mali puisse un jour faire affaire avec des mercenaires stipendiés

Des discussions ont eu lieu récemment entre Bamako et le groupe Wagner pour envoyer des mercenaires russes au Mali. Comment jugez-vous cette « option russe » comme recours face à l’influence française ?

Rendez-vous compte. On ne parle pas ici d’une discussion d’État à État, entre le Mali et la Russie, mais de l’éventualité pour Bamako d’avoir recours à des mercenaires. On sait qu’entre Wagner et Poutine, il y a une proximité. Mais tout de même, ce n’est pas la même chose. Je ne peux pas imaginer que le Mali, pays souverain et fier, puisse un jour faire affaire avec des mercenaires stipendiés.

En outre, je ne suis pas féru de stratégie militaire, mais je m’interroge sur ce que pourrait changer l’emploi d’un groupe de mercenaires étrangers en terme d’efficacité stratégique face aux jihadistes.