Culture

« L’amour jusqu’au tombeau » d’Haddis Alemayehu, un classique éthiopien

Mis à jour le 5 octobre 2021 à 16:19

Haddis Alemayehu en 1961 à Londres © KEYSTONE Pictures USA/ZUMAPRESS via MAXPPP

Traduit de l’amharique par Constantin Kaïteris, ce roman emblématique, aussi foisonnant que poétique, plonge le lecteur dans une société éthiopienne étouffée par les clivages sociaux.

Né en 1910 et décédé en 2003, Haddis Alemayehu, lettré et homme politique éthiopien sous le règne de l’empereur Haïlé Selassié, fait partie de ces intellectuels imprégnés à la fois de culture traditionnelle et d’éducation occidentale. Pour lui, la société éthiopienne souffrait de nombreux maux. Un constat politique et social qui est à l’origine de l’écriture de L’amour jusqu’au tombeau.

Ce roman publié en 1966 aux éditions ʼAdis ʼAbabā a rencontré le succès dès sa parution et est aujourd’hui l’un des classiques de la littérature romanesque éthiopienne. Il analyse les conséquences d’un système politique jugé décadent sur la vie quotidienne des différentes strates sociales – quatorze ans plus tard, l’auteur proposera d’ailleurs des réformes dans son ouvrage De quel genre d’administration l’Éthiopie a-t-elle besoin ? 

Roméo et Juliette

Aujourd’hui traduit de l’amharique vers le français par Constantin Kaïteris, L’amour jusqu’au tombeau conte la romance entre Bezabeh et Seble-Wenguél, dont les chemins n’auraient jamais dû se croiser, puisqu’ils appartiennent à des classes sociales différentes. À l’instar de Roméo et Juliette, les amants se retrouvent pris dans une histoire d’amour contrariée par les décisions de leurs parents. Haddis Alemayehu mêle à la fois le tableau de la noblesse, celui de la paysannerie et de l’Église, éléments d’une hiérarchie sociale à laquelle se heurtent les sentiments de deux jeunes personnes qui n’ont rien en commun, si ce n’est d’être déchirés entre le rêve et le devoir.

La trame romanesque et l’absence de repères historiques ont permis à l’auteur d’éviter la censure alors qu’il dénonce les injonctions de l’Église, les préjugés de classes, la vanité sous couvert d’honneur de l’aristocratie, les difficultés de la paysannerie et les commérages des petites gens.

L’histoire s’est exportée hors des frontières éthiopiennes, diffusant une saveur universelle

Bezabeh, fils de paysan, est un survivant. Son nom, qui signifie littéralement « il y en a trop pour toi », fait référence à son combat contre une succession de maladies survenues dans son enfance. Sa mère s’en remet aux saints et, voyant son fils toujours s’en sortir, décide de le vouer à l’Église et à la chasteté. C’est ici l’un des nombreux conflits éclatant avec son mari qui souhaite lui voir son enfant prendre sa relève dans les champs et veiller sur ses vieux jours, une tradition dans le milieu rural.

De simple enfant de paysan, Bezabeh devient lettré. Fort de son apprentissage religieux, il se rapproche d’une famille de la noblesse campagnarde et donne des cours à leur fille unique et préservée, Seble-Wenguèl, accablée par les obligations de son lignage, la solitude et les moqueries des villageois, n’étant pas encore mariée.

L’histoire d’amour entre les deux protagonistes est brûlante de ce désir de liberté étouffé par une société aux coutumes oppressantes, où il n’y a que très peu de place pour les sentiments et l’ambition de la jeunesse, où les parents décident pour leur descendance et où les rumeurs deviennent des vérités. Comme le dit le dicton : « La vérité qui n’est pas coutume est un mensonge ».

« L’amour jusqu’au tombeau » de Haddis Alemayehu, traduit par Constantin Kaïteris, éditions Petra
DR

Roman emblématique

Kassa l’étrange est à l’image de cette phrase. Telle une entité omnisciente incarnant les pensées de l’auteur, il semble être le seul à prendre suffisamment de recul pour comprendre les rouages de cette société vieillissante qu’il décrit ainsi : « Un tas de pierres posées les unes sur les autres de telle façon que celles du dessus pèsent sur celles du dessous et que celles du dessous supportent celles du dessus ; mais avec le temps – comme celles du dessous finissent forcément par s’écrouler – pour que toute la construction ne s’effondre pas, il convient de la reconstruire mieux qu’elle ne l’était, sous la forme d’une société vivante qui donne à l’homme un aspect d’homme et non de pierre ».

Le chef d’œuvre de Haddis Alemayehu « a été constamment réédité et est resté en tête des préférences des lecteurs éthiopiens, rappelle Constantin Kaïteris dans la préface. À la veille de la révolution qui renversa l’empereur en 1974, il était étudié à l’université et fut diffusé ensuite à la radio sous la forme d’une lecture, gagnant une large audience au-delà de ceux qui pouvaient le lire », ajoute-t-il. L’amour jusqu’au tombeau est l’un des romans les plus emblématiques de la littérature amharique et s’est exporté hors des frontières éthiopiennes, diffusant une saveur universelle.