Politique

Djibouti au-dessous du volcan, par François Soudan

Un an après le début de l’offensive dans le Tigré, les inquiétudes que fait peser le conflit sur la stabilité de la Corne de l’Afrique sont nombreuses. À Djibouti cependant, la tradition du vivre-ensemble qui fait tant défaut à son grand voisin éthiopien semble intacte.

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Mis à jour le 2 octobre 2021 à 09:40
François Soudan

Par François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Soldats de l’armée fédérale éthiopienne sur la route d’Abi-Adi, dans la région du Tigré (nord de l’Éthiopie), le 11 mai 2021. © Ben Curtis/AP/SIPA

Un à cent quinze. Tel est l’écart, en millions d’habitants, entre Djibouti et son voisin éthiopien, mastodonte régional aux soubresauts imprévisibles, séparé de la petite République par 390 kilomètres de frontière, entre Djalelo et le mont Moussa Ali. C’est dire si les convulsions qui disloquent la mosaïque éthiopienne depuis près d’une année peuvent avoir ici un effet de réplique, redouté par beaucoup de Djiboutiens. L’ex-empire abyssin est en effet en guerre et ses instigateurs – le Premier ministre Abiy Ahmed comme les rebelles tigréens – jouent en permanence avec les tensions intercommunautaires qui déchirent ce patchwork de quatre-vingts groupes ethniques et de dix gouvernements régionaux, au risque de déstabiliser l’ensemble de la Corne de l’Afrique.

Entre juillet et août, Djibouti a craint le pire. Bloquées sur le front ouest en direction de la frontière soudanaise, les Forces de défense tigréennes ont en effet tenté de s’ouvrir un corridor vers l’est et de couper l’axe Djibouti-Addis Abeba.

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La manœuvre a échoué face aux troupes fédérales appuyées par diverses milices régionales et le train qui relie les deux capitales fonctionne toujours. Mais la menace de thrombose qui pèse sur cette artère absolument vitale pour les deux pays n’est pas pour autant dissipée.

Les Djiboutiens étant pour l’essentiel des ressortissants des communautés afar et somali, le risque était réel de voir les violences s’étendre et mettre en pièces le tissu national

Surtout, cette métastase du conflit a donné lieu à la fin de juillet, en territoire éthiopien, à des massacres croisés entre populations afar et somali qui se sont soldés par plusieurs centaines de morts avant de gagner les quartiers d’habitats précaires de Djibouti où, le 1er août, des migrants éthiopiens des deux ethnies se sont à leur tour affrontés. Les Djiboutiens étant pour l’essentiel des ressortissants de ces deux communautés (les Issas sont l’une des cinq grandes confédérations claniques des Somalis), le risque était réel de voir les violences s’étendre et mettre en pièces le tissu national. Or il n’en a rien été.

Preuve de maturité

Attisée par les délires d’activistes sur les réseaux sociaux, qui n’ont pas hésité à mettre en scène de fausses images de pseudo génocides ethniques survenus en Éthiopie, cette flambée de violence est retombée en moins de 24 heures. Encore traumatisée par les souvenirs douloureux de la guerre civile du début des années 1990, la classe politique dans son ensemble a immédiatement appelé au calme et la population djiboutienne n’a pas suivi les agitateurs.

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Conscients de vivre à la fois dans l’œil du cyclone et sur un îlot de stabilité où ce type d’incident est extrêmement rare, sous la houlette d’un président dont la longévité au pouvoir s’explique, entre autres raisons, par son habileté à gérer les relations intercommunautaires, les compatriotes d’Ismaïl Omar Guelleh ont donc fait preuve de maturité. La crise majeure que traverse l’Éthiopie avec ses dizaines de milliers de victimes et ses deux millions de déplacés a certes quelque chose d’angoissant vu du golfe de Tadjourah, d’autant plus que l’Érythrée, l’adversaire de trente ans, y joue son propre rôle. Mais il n’est pas interdit d’en prévoir aussi une conséquence positive pour Djibouti : renforcer, face au danger, la cohésion nationale.