Économie

Guinée : le coût d’un coup

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Mis à jour le 21 septembre 2021 à 17:33
Joël Té-Léssia Assoko

Par Joël Té-Léssia Assoko

Joël Té-Léssia Assoko est rédacteur en chef adjoint (économie et finance) de Jeune Afrique.

Mamady Doumbouya, le 10 septembre 2021 à Conakry, après une rencontre avec la mission dépêchée en Guinée par la Cedeao. © AP/SIPA

Au-delà des questions de principe, les conséquences économiques engendrées par les coups d’État sur le long terme sont tout sauf négligeables. Quels que soient les enthousiasmes immédiats.

Des spécialistes des relations internationales aux analystes politiques en passant par les conseillers en sécurité, divers acrobates tentent depuis le 5 septembre d’expliquer le putsch de Conakry, sans pour autant le justifier. Judd Devermont, directeur du programme Afrique du Centre d’études stratégiques et internationales, à Washington, cite par exemple une étude d’opinion de 2017 montrant une large opposition des Guinéens (82%) au fameux « troisième mandat », ainsi qu’une hausse de la perception du niveau de corruption.

Sur le court terme, les populations pauvres en profitent, tandis que les plus riches sont sous pression

À elle seule, l’analyse économique apporte des résultats « ambigus » quant aux rapports de causalité entre instabilité politique et croissance économique sur le court terme. Dans un très influent article de recherche déployant un luxe d’outils économétriques, les économistes américains John Londregan et Keith Poole concluaient, en 1990, que « contrairement à l’influence marquée des performances économiques sur la probabilité d’occurrence d’un coup d’État, ceux qui sont survenus dans un passé récent n’ont aucun effet systématique sur le taux de croissance des revenus ».

Dans un récent réexamen des données historiques, en octobre 2020, des spécialistes scandinaves des inégalités jugent que « les coups d’État réussis ont un impact positif significatif sur les parts de consommation du quintile inférieur [de la population] et un impact négatif important sur le quintile supérieur ». Autrement dit, sur le court terme, les populations pauvres en profitent, tandis que les plus riches sont sous pression, « ce qui explique en partie leur popularité persistante dans les pays en développement très inégaux ». Mais, ajoutent-ils aussitôt, « l’effet redistributif est plus élevé pour les coups d’État [renversements de pouvoirs] civils que pour les coups d’État militaires », tout en soulignant les conséquences négatives à long terme sur la croissance globale et le revenu par habitant.

Dégradation des perspectives

Sur le long terme, donc, cette mise en garde est proche des conclusions auxquelles est arrivé un autre analyste du Stockholm Institute of Transitions Economics, selon qui : « lorsqu’ils renversent des dirigeants démocratiques, les coups d’État non seulement ne parviennent pas à promouvoir les réformes économiques ou à empêcher l’apparition de crises financières et l’instabilité politique, mais ils ont également des effets négatifs importants sur un certain nombre de résultats liés à la croissance, notamment la santé, l’éducation et l’investissement. »

Tel est, in fine, le prix économique réel d’un coup d’État. Des dégradations de perspectives pour une nation, des efforts à renouveler sans cesse, à chaque soubresaut, pour regagner la confiance des investisseurs, des contrats dont la validité juridique autant que la maturité financière restent éternellement incertains. « La Guinée a accru la transparence des termes des contrats d’extraction et a apporté des améliorations à son cadre réglementaire. […] Ces facteurs favorables sont actuellement menacés », a averti, dès le 7 septembre, Helen Clark, présidente de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives.

Nul n’est en droit d’ignorer les données économiques qui lui déplaisent

En surplomb de toutes ces incertitudes, une sorte de loi de Gresham de l’économie politique demeure, qui veut qu’un coup d’État en appelle un autre. Les Ivoiriens se souviennent de la succession de « complots » post-décembre 1999 : « Cheval blanc », « Mercedes noire »… « Un coup d’État réussi favorise l’avènement d’un suivant pendant au moins les six années à venir », avertissaient John Londregan et Keith Poole. Et, il n’est pas certain que l’effet déstabilisateur ne dépasse pas les frontières du pays concerné…

Illusions et embarras

Certes, l’économie n’est pas tout, mais nul n’est en droit d’ignorer les données économiques qui lui déplaisent. La Guinée reste pauvre et de profondes inégalités demeurent. Reste qu’entre 2010 et 2020, le PIB par habitant a triplé en monnaie locale et quasiment doublé en dollar. Si la part des revenus salariaux accaparée par les 1% de travailleurs les plus aisés atteint 12,3% du total, cette proportion est inférieure aux 13% constatés au Sénégal et au niveau de 17% en Côte d’Ivoire, selon les données du Pnud. La part revenant aux 40% les moins fortunés y frôle 20% de la masse totale, contre 16% en Côte d’Ivoire, 16,4% au Sénégal, voire 7,2% en Afrique du Sud…

Dans les faits, les infrastructures de transport du pays sont restées en dessous des standards (à peine 7% de routes goudronnées), mais le taux d’accès à l’électricité en Guinée est passé de 27,6% de la population en 2010 à 44% en 2018. C’est deux fois le niveau actuel du Burkina Faso et presque autant que celui d’un géant pétrolier comme l’Angola, selon les données de la Banque mondiale. « Le bilan économique et social [du président Alpha Condé] s’avère particulièrement maigre en dépit d’une légère amélioration de la desserte en électricité. » Quelles illusions agitent donc l’intellectuel guinéen qui a pu commettre une telle phrase ?

Les victimes d’un coup d’État ne sont pas toujours celles qu’on imagine.