Politique

Gbagbo, Condé, IBK, Kaboré, Issoufou… La gouvernance en cinq leçons, par Marwane Ben Yahmed

Sortis du même moule socialiste, anticolonialiste et tiers-mondiste, ces cinq chefs d’État ont suivi une trajectoire en tout point comparable. Sauf après leur accession au pouvoir…

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Mis à jour le 4 octobre 2021 à 12:27
Marwane Ben Yahmed

Par Marwane Ben Yahmed

Directeur de publication de Jeune Afrique.

Cérémonie de prestation de serment d’Idriss Déby Itno en août 2016, à N’Djamena © BRAHIM ADJI/AFP

Une jeunesse étudiante française marquée du sceau de l’éveil politique, à gauche et même à l’extrême gauche, un attachement viscéral aux idéaux anticolonialistes et tiers-mondistes portés par l’emblématique Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (Feanf), des parcours de militants pugnaces de la démocratie et d’opposants courageux, souvent contraints à l’exil, une proximité assumée avec l’Internationale socialiste (IS), et puis le grand soir, l’élection tant recherchée et enfin acquise à la tête de l’État…

L’Ivoirien Laurent Gbagbo (élu en 2000), le Guinéen Alpha Condé (2010), le Nigérien Mahamadou Issoufou (2011), le Malien Ibrahim Boubacar Keïta (2013) et le Burkinabè Roch Marc Christian Kaboré (2015), notre « club des cinq » d’Afrique de l’Ouest, cultivent de très nombreux points communs.

Des rives de la Seine, où s’est façonnée leur culture politique, notamment au sein de la fameuse Feanf, aux palais présidentiels qu’ils ont conquis, de leurs comparses d’antan, Solange Faladé, Félix Mounié, Emmanuel Bob Akitani, Francis Wodié, Djéni Kobina, Seyni Niang ou Albert Tévoédjrè, qui firent résonner les murs de la rue Béranger où se déroulaient les AG de la fédération estudiantine, à leurs homologues chefs d’État avec lesquels ils ont partagé pouvoir, ors, privilèges et responsabilités. Ils se connaissent depuis longtemps, échangent régulièrement, et les leurs se fréquentent. La solidarité entre camarades de l’IS a souvent joué (sauf pour Gbagbo), surtout lorsque François Hollande dirigeait la France et qu’ils avaient ses faveurs…

Immenses attentes

Plus que tout autre président, du moins ceux issus du moule classique, ils ont suscité d’immenses attentes. Leurs idéaux originels – le patriotisme, la véritable indépendance, la démocratie, les libertés, le sens de la justice sociale –, leurs parcours d’opposants qui n’ont jamais hésité à affronter le maître du moment, leurs convictions profondes proclamées au fil de leurs carrières…

Autant d’ingrédients qui ont rallumé la flamme de l’espoir chez leurs concitoyens. Celui d’une autre gouvernance, plus ouverte, plus moderne, plus courageuse, plus juste, plus soucieuse des démunis, plus attachée à la souveraineté de nations jusqu’ici habituées à se laisser piétiner par les grandes puissances.

Ici s’arrête le fabuleux destin commun de nos cinq camarades. La matrice originelle est une chose, ce que l’on en fait en est une autre. Laurent Gbagbo est tombé en avril 2011, victime de son entêtement ou de son aveuglement. Ibrahim Boubacar Keïta aussi, en août 2020, pour les mêmes raisons. Et tout dernièrement, c’est Alpha Condé qui a été emporté par un coup d’État.

Il n’est nullement question ici de justifier les putschs ou l’usage de la force militaire pour mettre fin au règne d’un président. En revanche, il convient de souligner l’échec de ces trois chefs d’État dans tous les domaines où ils étaient censés briller, évoqués plus haut. Les opposants au long cours qui arrivent tardivement (et à un âge avancé) au pouvoir font rarement de bons chefs… Gbagbo, IBK et Alpha n’ont jamais mis en pratique, ou si peu, ce qu’ils ont si longtemps appelé de leurs vœux avant d’être en position de le faire.

Gbagbo était un véritable animal politique, mais certainement pas un leader destiné à présider aux destinées de toute une nation

Il y a parfois certaines circonstances atténuantes, notamment la tentative de coup d’État dont a été victime le « camarade Laurent » en septembre 2002 et ses conséquences, mais il y a tout de même loin de la coupe aux lèvres. Gbagbo s’est comporté en chef de clan, certes au sein d’une citadelle assiégée. C’était un politicien madré, un véritable animal politique doté d’une intelligence au-dessus de la moyenne, mais certainement pas un leader destiné à présider aux destinées de toute une nation. Il avait trop de comptes à régler et d’œillères culturelles pour le devenir.

Roi fainéant

Ibrahim Boubacar Keïta ? Il s’est révélé plus roi fainéant que capitaine d’un navire pris dans la tempête. On appelle cela le principe de Peter : un cadre qui s’est élevé à son niveau d’incompétence… Quant à Alpha Condé, si nul ne met en doute sa détermination ni son patriotisme, il n’en demeure pas moins que lui aussi a failli dans sa mission, a fortiori quand on compare le pourfendeur de Lansana Conté et l’homme d’État dans l’exercice de ses fonctions.

Frappé du syndrome d’hubris, Alpha Condé savait tout mieux que tout le monde, et seul son point de vue comptait

« Alpha » était visiblement frappé du syndrome d’hubris, cette perte du sens des réalités que les Grecs avait identifiée et combattue dès l’Antiquité. C’est-à-dire la démesure, le crime d’orgueil puni par les dieux, qui a inspiré à David Owen, un ancien ministre britannique des Affaires étrangères, également médecin, l’ouvrage In Sickness and in Power (Dans la maladie et le pouvoir), dans lequel il cite quatorze symptômes résultant de la transformation de la personnalité de dirigeants politiques au contact du pouvoir. Absence de sens critique, arrogance, rejet des opinions alternatives, sentiment d’impunité… Bref, Alpha savait tout mieux que tout le monde, et seul son point de vue comptait.

Concernant Gbagbo, IBK et Condé, l’analyse est hélas limpide : ces chefs, chargés de prendre les décisions et de conduire leurs pays sur la voie qu’ils avaient pourtant tracée de longues années durant, ont développé, une fois au pouvoir, une totale inaptitude à le faire lucidement. Pis, leur comportement était en totale contradiction avec les idéaux qui les ont forgés.

L’exemple d’Issoufou et de Kaboré

Certes, quand on devient chef de l’État, il est nécessaire de faire des compromis avec sa conscience ou ses principes. Il serait naïf, voire hypocrite de penser le contraire. Les chimères du militantisme ou de l’idéalisme cèdent la place au pragmatisme. Le pouvoir, sa conquête comme son exercice, implique quelques entorses aux règles que l’on se fixait auparavant. Il faut apprendre à fermer les yeux, à s’allier avec des gens que l’on n’apprécie guère, à chercher là où il se trouve l’argent nécessaire à ses ambitions ou à celles de son pays, à faire preuve de souplesse… Mais ces « arrangements » avec la morale ou la loi ne se justifient que si leur objectif final se confond avec l’intérêt général. Ce qui n’a pas été, tant s’en faut, le cas.

Roch Kaboré, réélu en novembre 2020, et Mahamadou Issoufou, qui a transmis après deux mandats le flambeau nigérien à Mohamed Bazoum en avril dernier, font, eux, figure d’exemples au sein de cette « fratrie ». Ils n’ont bien sûr pas tout réussi, et beaucoup reste à faire dans leurs pays. Mais ils sont restés fidèles à eux-mêmes, plaçant leur mission au-dessus de la famille, du clan, de l’ethnie pour devenir les présidents de tout un pays.

Leur gouvernance, plus transparente et consensuelle, s’attache à servir l’intérêt général. La vie démocratique est plus saine que sous leurs prédécesseurs, les libertés ont progressé, l’économie également, malgré un contexte, sécuritaire notamment, délicat. Issoufou a su se retirer à temps et nul doute que Kaboré en fera de même. Il l’a d’ailleurs promis.

« Je suis très heureux de la victoire de mon ami Roch. On est très liés, et nos destins, bizarrement, se sont recoupés. On a été Premiers ministres, puis présidents de l’Assemblée nationale en même temps. Et voici qu’il rejoint la fratrie… », confiait IBK au lendemain de l’élection de Kaboré, en novembre 2015. Une fratrie au sein de laquelle tout le monde n’a pas retenu – et a fortiori appliqué – les mêmes leçons…