Politique

Algérie : la chasse aux MAKisards est ouverte

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Mis à jour le 15 septembre 2021 à 18:41

Lors d’un rassemblement de militants du MAK. © MAK, Algérie Le 25 mai 2018, ELKSEUR, BÉJAÏA © DR

Depuis quelques mois, les autorités accusent de tous les maux le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK), dont la radicalité en fait un bouc émissaire idéal.

Mandats d’arrêts internationaux, arrestations en série, convocations dans les commissariats et brigades de gendarmerie, perquisitions à domicile, mises sous mandat de dépôt… La chasse aux militants du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) est sans précédent depuis la décapitation des groupes islamiques armés qui ont semé la terreur dans les années 1990. Le MAK a ainsi été classé en mai comme une organisation terroriste, tout comme le mouvement Rachad, fondé par d’anciens dirigeants du FIS réfugiés à l’étranger.

Le ton est donné en août par le Haut Conseil de sécurité (HCS), qui se réunit régulièrement sous la présidence du chef de l’État. À l’issue d’un conclave entièrement consacré au MAK et à Rachad, ces derniers sont déclarés responsables des incendies qui ont ravagé la Kabylie début août faisant plus de 90 morts, dont 33 militaires.

Le communiqué du Haut conseil de sécurité parle d’« éradication totale » du mouvement

Le MAK, que dirige l’ancien chanteur Ferhat Mehenni, est également accusé d’être impliqué dans l’assassinat barbare par une foulé hystérique de Djamel Bensmail, soupçonné d’avoir allumé le brasier, alors qu’il était venu prêter main forte pour lutter contre les flammes.

Les deux organisations sont en outre accusées d’être soutenues et financées par des entités étrangères, dont le Maroc et Israël. Une accusation qui, en Algérie, vaut presque condamnation. Le communiqué du HCS, qui parle d’« éradication totale », laisse d’ailleurs peu de place au doute sur le sort qui attend le mouvement séparatiste.

Détermination du pouvoir

Depuis, les interpellations se multiplient. Trouble à l’ordre public, incitation au rassemblement, atteinte à l’unité nationale, appartenance à une organisation terroriste ou encore réactivation de cellules dormantes sur injonction de parties étrangères… Les chefs d’inculpation, pour lesquels les prévenus encourent des peines allant de dix ans de prison à la réclusion à perpétuité, donnent la mesure de la détermination du pouvoir à en finir avec ce mouvement indépendantiste dont l’ancrage est pourtant négligeable en Kabylie.

La traque des dirigeants du MAK s’étend au-delà des frontières. Le 26 août, le parquet d’Alger annonce le lancement d’un mandat d’arrêt international contre Ferhat Mehenni, exilé en France depuis une quinzaine d’années. Un rapport est transmis à la justice française pour tenter d’obtenir son extradition. Selon une source proche du dossier, le mandat a été diffusé par Interpol dans les aéroports de France.

Jusqu’en mai 2021, les seules activités du MAK se résumaient à la commémoration du printemps berbère de 1980

Deux autres mandats visant un membre fondateur du MAK, Ahmed Aït Bachir, ainsi que son fils, ont également été émis. La justice française à deux options : convoquer Ferhat Mehenni pour qu’il soit entendu par un juge d’instruction dans le cadre de la demande d’extradition, ou renvoyer son dossier en Algérie pour un complément d’informations car il y a peu de chances que le chef du MAK soit extradé vers son pays en vertu de son statut de réfugié politique, que lui a accordé Paris en 2014.

Alors, le MAK, vrai danger ou épouvantail commode ? Jusqu’en mai 2021, les seules activités notables de ses militants se résumaient à l’organisation, chaque 20 avril, de marches à Tizi-Ouzou, Béjaïa et Bouira (trois grandes villes rétives à l’autorité de l’État central) pour commémorer le printemps berbère de 1980. Le mouvement ne possède aucun local, à l’inverse du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) et du Front des forces socialistes (FFS), fortement implantés en Kabylie.

Complot contre complot

Le MAK, c’est davantage une présence humaine qui se chiffre à quelques centaines de militants. Et le gros des troupes se trouve à l’étranger, notamment en France et au Canada, où l’on compte de fortes communautés kabyles. Tolérées par les autorités depuis la création du mouvement en 2001, les marches des « makistes » ont rarement donné lieu à des actes de violences.

Mehenni considère que l’Algérie est une « création française ex-nihilo »

D’après les autorités, le MAK serait pourtant une organisation terroriste capable de prendre les armes contre l’État et ses représentants, d’organiser des attentats et de déclencher des incendies géants. Autant d’accusations qui peinent à convaincre l’opinion publique.

Il n’empêche que le MAK se distingue par son discours agressif et radical. Avocat acharné de l’indépendance de la Kabylie, Mehenni n’y va pas avec le dos de la cuillère et considère que l’Algérie est une « création française ex-nihilo », qualifie l’État de régime « colonial » et ses services de sécurité de « forces coloniales ». Redoutable tribun, il pousse la diatribe jusqu’à comparer les arrestations de ses militants aux rafles des paras du tristement célèbre général Massu durant la Bataille d’Alger, en 1957. Pis. Il juge que les incendies qui ont touché la Kabylie sont le fait de l’État et visent à punir les populations à la manière, argue-t-il, d’un Saddam Hussein, qui avait fait gazer les Kurdes en 1988.

Impact limité

Mais la virulence du discours semble inversement proportionnelle à son impact, très limité, sur les Kabyles. Lesquels, dans leur majorité, n’ont pas d’appétence particulière pour le projet séparatiste et son corolaire d’idées extrémistes, auxquels ils reprochent, au contraire, de nuire à la région et à ses habitants.
Qu’en est-il des accusations de financement par le Maroc et Israël ? Ayant séjourné à plusieurs reprises au royaume chérifien, Ferhat Mehenni soutient la marocanité du Sahara occidental et se félicite que Rabat ait appuyé son idée d’autodétermination de la Kabylie par la voix de son ambassadeur à l’ONU, Omar Hilale. Le MAK a-t-il pour autant perçu de l’argent de la part de Rabat ?

En 2011, un ancien militant du MAK prétendait, sans le moindre début de preuve, que Mehenni recevait 250 000 euros par mois de la part des services marocains. Là encore, difficile de croire que de telles sommes soient mensuellement versées sur les comptes du chef du MAK sans que cela n’éveille les soupçons des autorités françaises. Idem pour le soutien présumé d’Israël, où Ferhat Mehenni s’est rendu pour un séjour de quatre jours en mai 2012. Mais accuser le MAK de collusion avec Rabat et Tel-Aviv n’est-il pas en définitive une façon d’accorder à ce mouvement séparatiste plus d’importance que ne lui en prêtent les Algériens ?

Virage radical

Bien avant son hasardeuse aventure indépendantiste, Ferhat Mehenni a fait carrière dans la chanson engagée. Fils de chahid (martyr de la révolution de 1954), ce diplômé des sciences po Alger, promotion 1976, était l’un des porte-parole des revendications culturelles et identitaires berbères à l’époque où l’Algérie vivait sous le régime du parti unique. Ses chansons au vitriol contre le pouvoir et la sécurité militaire et pour la reconnaissance du berbère lui valent plusieurs séjours en prison. Elles ont néanmoins joué un rôle incontestable dans la lutte pour la reconnaissance de la berbérité, que les régimes des présidents Boumédiène et Chadli ont combattue.

Pour avoir cofondé en 1985 la Ligue algérienne des droits de l’homme (LADH) avec des militants démocrates, Ferhat est condamné par la Cour de sûreté de l’État à trois ans de prison. Il purge vingt et un mois avant que lui et ses camarades ne bénéficient d’une grâce présidentielle. L’avènement du pluralisme en 1988 l’incite à arrêter la chanson pour embrasser une carrière politique au sein du parti laïc RCD. L’expérience tourne court. Il renoue avec la musique et sort en 1993 un double album. En décembre 1994, il échappe de peu à la mort lors du détournement d’un avion d’Air France par le GIA. En 1997, il quitte avec fracas le RCD sur fond de divergences politiques et personnelles. Son engagement prend un virage radical en 2001 avec la création du MAK au lendemain des émeutes sanglantes qui ont fait 126 victimes en Kabylie. Ferhat s’exile alors en France où il devient le chantre de l’indépendance de la Kabylie.