Culture

Congo : Fann Attiki, du slam à la satire politique

Mis à jour le 21 septembre 2021 à 10:16

Fann Attiki, 29 ans, vient de publier son premier roman « Cave 72 », paru le 1er septembre aux éditions JC Lattès. © Éditions Lattès

Ce jeune espoir originaire de Pointe-Noire a remporté le prix littéraire Voix d’Afriques pour « Cave 72 ». Un premier roman corrosif et enlevé pour un slameur engagé.

« J’ai voulu écrire une longue blague ». Tels ont été les premiers mots de Fann Attiki pour présenter son roman Cave 72 lors de la réception donnée en son honneur par les organisateurs du prix Voix d’Afriques. L’écrivain et slammeur congolais né en 1992 à Pointe-Noire est le deuxième lauréat du prix lancé par les éditions Jean-Claude Lattès et RFI, en partenariat avec la Cité internationale des arts. Son manuscrit s’est distingué parmi 350 écrits par des auteurs de moins de trente ans jamais publiés et résidant en Afrique. Le jury était présidé par l’écrivain franco-djiboutien Abdourahman Waberi.

Mécanique de l’absurde

On rit en effet beaucoup en lisant Cave 72. Le sens de la formule, le comique de situation et la mécanique de l’absurde dynamitent la narration. Portés par l’enthousiasme de leur jeunesse et des verres d’alcool généreusement offerts par leur mentor Black Mic-Mac, Didi, Ferdinand et Verdass ont pour habitude de refaire le monde dans la Cave 72. Ce débit de boisson qui occupe le trottoir est tenu par Maman Nationale.

La self-made-woman n’en est pas moins attendrie par l’intelligence et la créativité des trois bons vivants, qui ont arrêté leurs études pour fuir le conditionnement scolaire et le conformisme professionnel. Mais Black Mic-Mac meurt et voilà les trois jouisseurs accusés d’être membres d’un complot international visant à renverser le régime du Guide providentiel.

Je me suis servi de ce que je connais, l’histoire de mon président, cependant il ne s’agit pas que de lui

Si la ville et l’histoire du pays désignent le Congo, Fann Attiki précise : « Le Guide providentiel est l’ensemble de plusieurs dictateurs. Il est vrai que ce roman se construit dans une zone géographique qui est l’Afrique centrale et plus précisément le Congo, mais c’est un roman qui s’ouvre à l’universel. Je me suis servi de ce que je connais, l’histoire de mon président, cependant il ne s’agit pas que de lui. Denis Sassou Nguesso ne présente pas les traits psychologiques de mon personnage, il est plus calme. »

« Cave 72 » de Fann Attiki, éditions Jean-Claude Lattès, 256 pages, 19 euros.

« Cave 72 » de Fann Attiki, éditions Jean-Claude Lattès, 256 pages, 19 euros. © éditions Lattès

L’humour est au service d’une satire grinçante. Des grains de sable viennent s’immiscer dans l’engrenage mis en branle par les faiseurs de complots. Plutôt que de se salir les mains, ils passent par des exécuteurs des basses œuvres qui jouent de malchance, de maladresse et de bêtise. Consacrant plus de temps à cacher la poussière sous le tapis de leurs erreurs plutôt que de s’attaquer aux racines des maux du peuple, les apprentis-sorciers échafaudent des plans menant invariablement à l’échec.

Dimension politique

Au-delà de l’efficacité du dispositif, la fable présente une dimension politique : « J’en avais besoin comme décor, pour implanter mes personnages et pour donner un sens à toute ma trame. Si ce roman en avait été exempté, je ne pense pas qu’il aurait la même force. »

Ceux qui subissent une répression mais parviennent à trouver la joie de vivre vont se reconnaître

Le Pouvoir au Peuple, c’est le nom du mouvement auquel sont accusés d’appartenir Verdass, Ferdinand et Didi et qui fait écho avec le parti pris du roman : « On ne doit pas se tromper, mon roman se fonde surtout sur la force des peuples d’Afrique symbolisés par le peuple congolais. Ceux qui subissent une répression mais qui parviennent malgré tout à trouver la joie de vivre vont se reconnaître. »

Et Fann Attiki de préciser : « Des pauvres sont arrêtés alors qu’ils s’expriment au nom du peuple en pointant ce qui ne va pas. Ils ne veulent que le bien de leur pays et cherchent à faire comprendre au dictateur que cela ne marche pas. Ils lui donnent la possibilité de se corriger, de s’améliorer. Mais quand on a un ego démesuré, on ne parvient pas à entendre. En considérant la réalité comme un affront, on s’arrange pour faire taire ceux qui ont la capacité de dire les choses. C’est présent dans à peu près tous les pays d’Afrique. »

Slameur engagé

La force de la jeunesse, on la retrouve dans l’action de Fann Attiki, lui-même engagé dans un mouvement citoyen : « Je travaille avec un groupe qui s’appelle Ras-le-bol. Pas pour des raisons politiques mais pour des raisons éducatives. J’anime des ateliers de slam pour les enfants. On revisite le droit des enfants, le droit humain. Il y a aussi un autre aspect qui me tient à cœur, l’engagement communautaire. Faire comprendre à ces enfants que l’arbre que nous plantons doit servir à la communauté, à l’entourage, au pays, et pourquoi pas au monde. Mon engagement consiste à m’assurer que la jeunesse pourra connaître des beaux jours, qu’elle pourra vivre dans un Congo débarrassé des corruptions, des tribalismes, des replis identitaires, de tout ce qu’on peut considérer comme négatif. Qu’il n’y aura plus de détournements de fonds, qu’il y aura une réelle démocratie. »

Fann Attiki enseigne le slam qu’il pratique. Son parcours ressemble à celui de ses personnages, qui poursuivent leurs rêves plutôt qu’un schéma professionnel tout tracé : « J’ai eu mon bac électrotechnique à l’âge de 16 ans, puis mon BTS en électronique et maintenance informatique, à l’issue duquel j’ai été obligé de travailler car la réalité – gagner de l’argent – s’est imposée à moi. J’ai travaillé dans une pharmacie en tant qu’électronicien et informaticien. Au bout de deux ans et demi, je me suis lassé et j’ai tout balancé. J’ai décidé de vivre de ce que j’aimais, de l’art, et précisément du slam. »

 

De l’envie à la réalisation, il a fallu s’accrocher : « Au début, ça n’a pas été facile, mais à force de faire des petites prestations à gauche et à droite, j’ai fini par me faire remarquer. J’ai conquis un marché à Pointe-Noire, où on m’invitait régulièrement et où je gagnais ma vie grâce au slam. J’ai décidé de conquérir Brazzaville en 2016. Là aussi, les débuts ont été timides mais maintenant, je vis à part entière du slam et du théâtre. »

Flaubert, un choc littéraire

Avant ce cheminement, il y a eu un choc littéraire : « Tout est parti de Flaubert. À 17 ans, je suis tombé sur Trois contes, son œuvre posthume. J’ai lu le premier conte, “Un Cœur simple”, ça m’a vraiment plu, puis j’ai lu Légende de Saint Julien l’Hospitalier et Hérodias. J’étais vraiment bluffé par son écriture, la façon dont il décrivait les situations, son environnement, les émotions… Il réussissait à créer en moi une empathie pour les personnages. Je ressentais vraiment ses textes et je me suis dit “C’est ça, écrire”. J’ai cherché un autre de ses livres, Madame Bovary, et un tel chef-d’œuvre m’a totalement achevé. »

La boulimie de lecture s’est poursuivie avec Tchicaya U Tam’si, Emmanuel Dongala ou Alain Mabanckou

La boulimie de lecture s’est poursuivie avec des auteurs comme Prosper Mérimée, Tchicaya U Tam’si, Emmanuel Dongala, Alain Mabanckou… Et elle a suscité son désir de se frotter à la fiction : « J’avais déjà le slam, un premier médium pour m’exprimer, mais au fil du temps, j’ai fini par sentir que le slam ne suffisait plus, il fallait passer à autre chose. J’ai écrit beaucoup de nouvelles puis des monologues. J’ai réussi à initier la lecture de l’un d’eux, “Les derniers mots d’un affamé”. Ensuite, j’ai reçu pas mal de demandes, des gens m’ont demandé de le mettre en scène. Après les nouvelles et les monologues, je me suis dit qu’il était temps de m’essayer au roman. »

Ce qui a conduit Fann Attiki à écrire puis à présenter Cave 72 au prix Voix d’Afriques, avec le succès que l’on sait. Un prix qui porte bien son nom tant il fait découvrir un auteur dont le style imagé et incisif se met au service d’une satire politique corrosive. Un talent époustouflant s’est révélé et ce n’est pas une blague.