Politique

Guinée : l’opération séduction de Mamadi Doumbouya

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Par - Envoyée spéciale à Conakry
Mis à jour le 5 octobre 2021 à 10:59

Mamady Doumbouya et ses hommes des forces spéciales au Palais du peuple, à Conakry, le 14 septembre © JOHN WESSELS/AFP

La junte militaire au pouvoir a débuté mardi sa série de consultations avec les responsables politiques guinéens. Et son leader a fait forte impression dans les rangs de l’opposition.

Le Comité national de rassemblement et du développement (CNRD) ne s’était pas embarrassé de cartons d’invitation. C’est à travers une série de communiqués, lus samedi 11 septembre à la Radiotélévision guinéenne (RTG), qu’il a annoncé le lancement d’une série de rencontres avec « les forces vives de la nation ».

Premiers conviés à ces concertations, mardi 14 septembre à partir de 10 heures, au premier étage du Palais du peuple de Conakry : les leaders des partis politiques. C’est avec une certaine effervescence que nombre d’entre eux ont répondu à l’appel. Avant même 9 heures, ils se pressaient déjà par dizaines dans les larges allées du bâtiment, devenu le centre du pouvoir depuis le coup d’État. Il abrite tout à la fois l’Assemblée nationale et l’aile spéciale des forces spéciales du lieutenant-colonel Mamadi Doumbouya, dans laquelle est aujourd’hui détenu Alpha Condé.

Le sort d’Alpha

L’agitation et l’excitation étaient intenses devant les portes de la salle du 2 octobre, où se tenait la rencontre à huis clos. Jusqu’au bout, la participation du chef du CNRD est restée incertaine. Mais c’est finalement par une porte dérobée, à l’abri des regards des journalistes et des curieux, que le nouveau maître de la Guinée est arrivé.

La réunion fut brève. Après une rapide allocution retransmise le soir-même à la télévision publique, lors de laquelle il s’est évertué à rassurer la classe politique sur ses intentions de ne pas « répéter les erreurs du passé » et de l’intégrer au plus vite à la nouvelle vie politique du pays, Mamadi Doumbouya a cédé la parole aux dirigeants des partis. Pour la majorité – représentée par Saloum Cissé, secrétaire général du parti présidentiel, le RPG –, le sort d’Alpha Condé compte avant tout. L’opposition a quant à elle demandé l’organisation d’élections « libres et transparentes » et la mise en place rapide d’un gouvernement de transition.

Gages de bonne volonté

Cette rencontre a rassuré plusieurs des leaders de l’opposition. « Beaucoup de participants ont pu s’exprimer après avoir écouté le président du CNRD », s’est réjouit le président de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) Cellou Dalein Diallo, qui s’est félicité de l’appel à la « contribution » des acteurs politiques pour « la construction de la transition » lancé par Doumbouya. « Nous étions réconfortés d’apprendre que personne ne sera exclu et que nos propositions seront prises en compte », a ajouté celui qui fut le principal adversaire d’Alpha Condé à la présidentielle de 2020.

 La majorité des responsables de l’opposition semblent prêts à croire en la « bonne foi » de Doumbouya

Après la sombre époque du capitaine Moussa Dadis Camara (2008-2009), la crainte du retour à un pouvoir militaire semble donc s’être progressivement dissipée, du moins dans l’esprit de l’opposition. Mais faut-il voir dans les gages de bonne volonté du CNRD une intention véritable de rendre au plus vite le pouvoir qu’elle a conquis en un éclair, à la surprise générale, ou une opération séduction des putschistes ? À l’instar du leader de l’UFDG, la majorité des responsables de l’opposition semblent prêts à croire en la « bonne foi » du comité et de son charismatique leader, après l’avoir rencontré.

Depuis que Mamadi Doumbouya et ses hommes ont fait irruption sur la presqu’île de Kaloum, ce dimanche 5 septembre au matin, pour venir déloger le président de son palais après onze ans au pouvoir, les putschistes ont soigneusement travaillé leur image. Auprès des Guinéens, tout d’abord, auxquels Doumbouya a immédiatement promis la fin de « l’instrumentalisation de la justice », du « piétinement des droits » ou de la « gabegie financière ». Une batterie de mesures a suivi : la libération de dizaines d’opposants, le gel des comptes bancaires de la présidence, des ministères et d’une partie de l’administration, ou encore – plus original – la mise en place d’un « numéro vert » pour signaler d’éventuels abus de pouvoir des forces de sécurité.

Les tombeurs d’Alpha Condé ont ensuite tenté de séduire la communauté internationale, qui a condamné sans les sanctionner les auteurs du coup d’État. Et, enfin, les soutiens du président déchu, en acceptant le « principe » de sa libération avec des modalités qui restent à définir. Quant au refus catégorique d’Alpha Condé de signer sa propre démission, personne ne semble en avoir cure.

Mamady Doumbouya, le 10 septembre 2021 à Conakry, après une rencontre avec la mission dépêchée en Guinée par la Cedeao.

Mamady Doumbouya, le 10 septembre 2021 à Conakry, après une rencontre avec la mission dépêchée en Guinée par la Cedeao. © AP/SIPA

Habilement, les putschistes ont fait des chefs de partis leurs avocats devant les organisations internationales et régionales, Union africaine et Cedeao en tête, qui ont exclu la Guinée de leurs instances. « Ce ne sont que des suspensions formelles, précise ainsi l’ancien candidat à l’élection présidentielle Ousmane Kaba. Aujourd’hui, la très grande majorité des partis ont exprimé leur désir d’accompagner la transition. Si celle de 2008-2009 a été si chaotique, c’est aussi parce que la classe politique n’a pas accompagné les militaires. »

Vers un gouvernement d’union nationale

Prochaine étape pour les formations politiques : formuler des propositions et les présenter au CNRD. Certaines, comme l’Union des démocrates pour la renaissance de la Guinée (URDG) de Bah Oury, auraient déjà fait parvenir leurs idées au comité.

La junte a ensuite promis la mise en place d’un gouvernement d’union nationale. Sous quelles modalités ? Avec quelle représentation des militaires ? Ces questions demeurent pour l’instant sans réponse. Pas de quoi inquiéter Mamadou Sylla, le chef de file de l’opposition à l’Assemblée nationale. « Ils nous ont donné des assurances, et je sais comment fonctionnent les militaires. Le respect de la parole donnée veut dire quelque chose pour eux. »

La société civile, les diplomates, le patronat et la diaspora seront reçus par les militaires cette semaine

Si d’autres sont plus prudents, tous reconnaissent que Mamadi Doumbouya leur a faire bonne, voire forte, impression. « Cette rencontre n’était qu’une prise de contact, mais elle nous a laissé l’impression de quelque chose de structuré, d’organisé », confie à JA le chef de l’Union des forces républicaines (UFR), Sidya Touré.

Si certains chefs des partis ont été laissés sur le carreau, les organisateurs de la rencontre, qui ont dû gérer des bousculades et de légères tensions au cours de la matinée, invoquent un problème de place. Après les partis politiques et les chefs religieux et régionaux, ce sont les organisations de la société civile, les diplomates, le patronat et la diaspora qui seront reçus par les militaires au cours de la semaine, lors de créneaux de deux heures. À l’issue des concertations, le CNRD aura-t-il réussi à rallier l’ensemble des « forces vives de la nation » à sa cause ? Le comité a toute la semaine pour convaincre. Une charte devrait être rédigée à son issue. Pour obtenir un calendrier de la transition, il faudra encore attendre.