Politique

Guinée : quand Mamadi Doumbouya critiquait l’« attitude hautaine » des militaires français

En novembre 2017, l’homme qui allait renverser Alpha Condé presque quatre ans plus tard avait égratigné les instructeurs et coopérants militaires étrangers lors d’un colloque à Paris.

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Mis à jour le 5 octobre 2021 à 11:03

Des partisans du chef de la junte, le colonel Mamady Doumbouya, devant le Palais du peuple, à Conakry, le 11 septembre 2021. © JOHN WESSELS/AFP

C’était lors d’un colloque organisé le 23 novembre 2017 à Paris par l’état-major spécialisé pour l’outre-mer et l’étranger (EMSOME) dont le thème était « la prise en compte de l’interculturalité dans les actions militaires ». Celui qui était à l’époque le commandant Mamadi Doumbouya, stagiaire guinéen de l’École de guerre, avait été invité à livrer son témoignage devant un parterre d’universitaires et de généraux. L’intervention de cet ancien sous-officier de la Légion étrangère, que nous reproduisons ici dans son intégralité, dénotait une évidente frustration, tant vis-à-vis des instructeurs et coopérants militaires étrangers que de ses propres supérieurs au sein d’une armée guinéenne qu’il avait récemment rejointe. Verbatim.

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« Les camarades européens ou américains sont accueillis avec une grande fraternité d’arme, mais leur connaissance de l’Afrique nous semble soit trop théorique, fondée uniquement sur des ouvrages, soit réduite aux représentations télévisuelles bien souvent éloignées de la réalité. Ils nous posent des questions sur les effectifs ou les équipements de nos armées qui nous paraissent souvent suspectes : sachant que ces informations sont disponibles sur internet, nous les supposons volontiers chargés d’une mission de renseignement.

J’ai demandé des munitions pour entraîner mes troupes au tir, mais ne les ai jamais reçues parce que mes dirigeants craignent que je m’en serve pour provoquer un coup d’État

Sur le plan professionnel, les Français venant en Afrique se révèlent compétents. Ils connaissent leur sujet et leur travail, qu’ils exécutent avec professionnalisme. Mais leurs rapports privilégiés avec nos personnalités politiques nous posent problème. Nos gouvernants préfèrent en effet leur faire confiance plutôt qu’à nous, et les considèrent comme de véritables conseillers, fonctions que nous n’atteindrons jamais. Nous le remarquons très souvent. Par exemple, un colonel ivoirien qui aura suivi toute sa formation en France, à l’instar d’un Français, n’aura jamais l’occasion de parler avec son chef d’État, alors que le Français pourra le contacter dès son arrivée. Ce problème récurrent dans nos débats entre collègues nous frustre beaucoup, d’autant plus que la réciproque reste inenvisageable : jamais un officier africain ne pourra accéder au président de la République française.

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De même, les Blancs détiennent un pouvoir inaccessible pour nous. Par exemple, j’ai demandé l’année dernière des munitions pour entraîner mes troupes au tir, mais ne les ai jamais reçues parce que mes dirigeants craignent que je m’en serve pour provoquer un coup d’État. En revanche, le Français qui viendra dispenser une formation à notre intention recevra immédiatement tout ce dont il a besoin de la part de notre gouvernement. Nous nous réjouissons donc de leur venue qui nous permet d’entraîner nos armées, mais nous sommes agacés de constater que nous ne pouvons exercer notre métier dans de bonnes conditions, à la différence des étrangers qui le font à notre place.

Circuits touristiques

Les officiers blancs possèdent un défaut majeur : la plupart du temps, ils sous-estiment les capacités humaines et intellectuelles des Africains, ce qui est particulièrement irritant puisque les officiers africains et français sortent des mêmes écoles, dont l’École de guerre. Mais une fois arrivés en Afrique, les Français se croient souvent plus intelligents et estiment qu’ils maîtrisent mieux le sujet que nous, ce qui n’est que rarement le cas. Nous déplorons leur attitude hautaine. Nous ne sommes pas aussi incompétents qu’ils le croient.

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Sur le plan privé, les officiers étrangers privilégient les circuits touristiques au détriment de la vie de leurs homologues africains, qui ne les intéressent pas et restent pour eux des inconnus. Nous le regrettons.

Soit la France se désengage volontairement de l’Afrique, soit elle ne dispose plus des moyens de sa politique

Le regard des militaires étrangers en Afrique a évolué au fil du temps. Autrefois, un Blanc était forcément considéré comme une personne compétente, ce qui n’est plus le cas désormais, puisque nous nous permettons de poser un regard critique sur leurs actions et leurs explications grâce à nos formations plus poussées. En outre, les Français ne semblent pas disposer des moyens de leur politique, puisqu’ils ne viennent plus qu’avec leur théorie. Tandis que les Américains apportent leurs propres outils et matériels, et laissent ensuite tout sur place, les Français demandent au gouvernement la structure, les équipements et les munitions nécessaires à leur projet.

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Avant les réformes passées, la France se comportait comme les Américains. Nous nous demandons donc si nous sommes encore importants aux yeux de la France, alors que nous avions toujours eu l’habitude de collaborer avec elle. Pour de nombreux militaires, soit la France se désengage volontairement de l’Afrique, soit elle ne dispose plus des moyens de sa politique, à la différence des Américains. Nous préférons pourtant travailler avec des Français, notamment pour des raisons linguistiques, mais il conviendrait de remédier à ce problème. »

Le sens de « bonne gouvernance »

Au cours du débat qui avait suivi son intervention, Mamadi Doumbouya avait précisé sa conception de la gouvernance :

« Tout dépend de la signification accordée à l’expression “bonne gouvernance”. Dans mon pays, le président élu démocratiquement agit selon ses intérêts, et doit obligatoirement avoir l’armée à ses côtés pour assurer la stabilité du gouvernement. Il choisit donc son état-major parmi ses proches, dont il est certain qu’ils ne le trahiront pas. Et pour ce faire, il ne peut calquer le modèle européen, inapplicable chez nous. Généralement, son état-major provient d’une autre ethnie. S’il opte pour une bonne gouvernance à l’européenne, son gouvernement ne bénéficiera d’aucune stabilité. »