Politique

Coup d’État en Guinée : des soldats américains sont-ils vraiment impliqués ?

[Fact-checking] Après la diffusion d’une vidéo montrant des marines au milieu d’une foule qui célèbre la chute du président Alpha Condé, la rumeur enfle sur leur possible participation au putsch. Washington dément formellement.

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Mis à jour le 5 octobre 2021 à 11:02

Capture d’écran de la vidéo diffusée par a.Conakry Live © DR

La vidéo ne dure que 36 secondes, mais elle a suffi à faire circuler les rumeurs les plus folles sur le rôle joué par les Occidentaux – France et États-Unis en première ligne –, dans la chute du président guinéen Alpha Condé, le 5 septembre dernier.

Dans ce contenu révélé sur Twitter par le média local aConakry Live, et qui comptabilise près de 100 000 vues, on aperçoit au moins trois soldats américains, identifiables par leurs uniformes floqués de la bannière étoilée. Ces trois hommes apparaissent escortés par des militaires guinéens en uniforme, armes en main, dont les visages sont parfois cachés par une cagoule kaki.

Dans un 4X4 bloqué au milieu d’une foule en liesse qui scande « Liberté ! Liberté ! Vive les Américains », l’un des marines joue le jeu : tout sourire, il filme la scène avec son smartphone.

Tournée à Conakry

Outre les images, la légende inscrite par aConakry Live sur son post Twitter contribue fortement à alimenter les rumeurs. « Dans cette vidéo que nous avons reçu de sources certaines, on aperçoit des soldats américains, armés comme sur un théâtre d’opération normal, parader avec les éléments des forces spéciales », peut-on lire.

La vidéo a été filmée à moins d’un kilomètre de l’ambassade des États-Unis

Peut-on pour autant affirmer que ces militaires américains ont contribué à déloger Alpha Condé du palais de Sékhoutouréya ? S’il y a un élément sur lequel l’on peut être affirmatif, c’est la localisation. Dans cette courte vidéo, des indices nous permettent d’affirmer que ces images ont bel et bien été tournées en Guinée. L’un des véhicules qui transportent les soldats américains est immatriculé RC (pour « Région de Conakry ») 4362 AV, une plaque typique des voitures privées de la capitale guinéenne.

À l’arrière-plan, la présence d’un bâtiment beige coiffé d’une tôle orange prouve également que les images ont été filmées à Conakry, plus exactement sur l’autoroute Le Prince, aux alentours de l’axe Cosa-Bambeto, fief de l’opposant Cellou Dalein Diallo, et à moins d’un kilomètre de l’ambassade des États-Unis.

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Washington embarrassé

Depuis, plusieurs démentis ont été apportées par les autorités américaines pour écarter toute implication de leur part dans le coup d’État perpétré par le lieutenant-colonel Mamadi Doumbouya. Sur sa page Twitter, Jordan Garcia, consul honoraire de la Guinée en Californie, assure qu’il s’agit d’une escorte de l’ambassade américaine à Conakry, rien de plus.

Selon le New York Times (NYT), ces soldats appartiennent en effet à une équipe composée d’une douzaine de bérets verts venus en Guinée à la mi-juillet pour entraîner une centaine d’hommes issus des forces spéciales, dirigées par Doumbouya, dans la base de Forécariah. Lorsqu’ils ont réalisé qu’un coup d’État était en cours, ces militaires américains se sont rendus directement à l’ambassade des États-Unis à Conakry et le programme de formation a été suspendu, a déclaré Kelly Cahalan, porte-parole du Commandement américain pour l’Afrique. Tout coup d’État est « incompatible avec la formation et l’éducation militaires américaines », a-t-elle souligné..

Les putschistes se seraient échappés pendant que leurs instructeurs américains dormaient

Toujours selon le NYT, le 10 septembre, des responsables américains ont dit enquêter sur des informations selon lesquelles le lieutenant-colonel Doumbouya et les autres putschistes seraient partis en convoi armé depuis la base de Forécariah pour perpétrer le coup. Ils se seraient échappés pendant que leurs instructeurs américains dormaient, ont-ils précisé.

Si les États-Unis forment régulièrement des troupes sur le continent, principalement dans le cadre de programmes de lutte contre le terrorisme, c’est la première fois qu’un coup d’État se déroule au cours d’un de leurs exercices militaires. Les responsables américains ont d’ailleurs exprimé leur perplexité quant aux raisons qui auraient poussé Doumbouya à perpétrer ce coup alors même qu’il travaillait en étroite collaboration avec leur armée.

Mais d’autres putschs sur le continent ont déjà suscité des questions sur l’efficacité de ces formations américaines. Quoi qu’il en soit, l’événement est embarrassant pour Washington, qui a formellement condamné le putsch, dès le 6 septembre, via un communiqué publié par le porte-parole du Département d’État : « Les États-Unis condamnent la prise de pouvoir par l’armée en Guinée et les événements survenus dimanche dans la capitale ». Washington a aussi affirmé que la violence et les mesures extra-constitutionnelles ne feraient qu’éroder les perspectives de paix, de stabilité et de prospérité de la Guinée.