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Maroc – Mohamed Tozy : « La victoire du RNI satisfait probablement la monarchie »

Effondrement spectaculaire du PJD, au pouvoir depuis dix ans, victoire confortable du RNI de Aziz Akhannouch… Les législatives marocaines ont totalement rebattu les cartes du jeu politique. Explications et analyse du chercheur Mohamed Tozy, professeur à Sciences Po Aix.

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Mis à jour le 13 septembre 2021 à 11:48

Les élections du 8 septembre au Maroc ont totalement bouleversé l’échiquier politique avec la déroute cinglante du Parti de la justice et du développement (PJD) et la victoire confortable du Rassemblement national des indépendants (RNI) de Aziz Akhannouch, nommé dans la foulée chef du nouveau gouvernement par le roi Mohammed VI.

L’ancien ministre de l’Agriculture et chef du parti arrivé premier aux législatives dirigera donc le prochain exécutif. Mais il devra au préalable, malgré les 102 sièges obtenus par sa formation – un record –, former une coalition gouvernementale et une majorité parlementaire. Le cycle de négociations en cours doit aboutir rapidement à la formation d’un gouvernement, idéalement avant la rentrée du Parlement, prévue le 8 octobre.

Quels scénarios d’alliances sont-ils envisageables ? Pour Mohamed Tozy, chercheur et professeur à Sciences Po Aix, toutes les combinaisons sont possibles, l’essentiel étant de parvenir à la formule la plus utile et la plus efficace pour le Maroc, qui s’apprête à lancer de grandes réformes, en s’appuyant notamment sur le nouveau modèle de développement présenté au souverain au mois de mai. Entretien.

Jeune Afrique : Ne pensez-vous pas que la personnalité du nouveau chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, qui est par ailleurs un homme d’affaires extrêmement puissant, puisse être clivante ?

Mohamed Tozy : Sur ce point, et d’une manière générale sur les risques de conflits d’intérêts, nous disposons au Maroc d’un arsenal législatif, ainsi que d’une série d’institutions qui veillent à garantir la bonne gouvernance et le respect des standards internationaux.

Ces institutions sont indépendantes et hautement compétentes. On peut citer, entre autres, l’Instance nationale de lutte contre la corruption, le CESE [Conseil économique, social et environnemental], le Conseil national des droits de l’homme, le Conseil de la concurrence, etc.

Les instances de gouvernance doivent retrouver leur place pour rassurer et dissiper les craintes de conflits d’intérêts.

Les islamistes les avaient reléguées au second plan, jugeant peut-être que ces aspects n’étaient pas cruciaux et relevaient d’une certaine vision de la modernité qui n’est pas la leur, et que le fait que les membres de ces institutions soient cooptés rend celles-ci illégitimes.

Sauf que ces institutions jouent un rôle consultatif et parfois celui de contre-pouvoir. Il est essentiel pour l’équilibre et la pérennité du nouveau gouvernement que ces instances de gouvernance retrouvent leur place pour rassurer et dissiper les craintes de mélange des genres entre business et politique, et faciliter le jeu politique dans une atmosphère saine.

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Le RNI a obtenu un nombre record de sièges : 102, contre 37 en 2016. Comment expliquer cette confortable victoire ?

Les résultats des élections reflètent l’état d’avancement du travail effectué par les uns et les autres, en particulier le RNI et l’Istiqlal.

Cela fait cinq ans que le RNI se prépare à ces élections, et l’Istiqlal trois ans depuis qu’il a éjecté Hamid Chabat.

Et le résultat s’est vu. Les deux ont enregistré une très belle performance. Mais le RNI l’a emporté car il avait pris deux ans d’avance.

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Depuis l’arrivée de Aziz Akhannouch, le parti de la colombe a effectué un travail de fond, avec des études de terrain, des enquêtes et l’ambitieux programme « 100 villes, 100 jours ».

Ils sont allés à la rencontre des gens et ont auditionné des milliers de personnes.

Ils ont aussi déployé un dispositif associatif proche du parti, orienté vers le caritatif et le développement local.

Ce n’est pas que de l’argent, comme on a pu l’entendre, mais une stratégie en tout point semblable à celle du PJD, la mosquée en moins.

La leçon à tirer de tout cela, c’est que l’investissement de l’électorat est quelque chose qui se prépare et se provoque.

Il y a aussi eu une réorganisation intéressante du parti, avec désormais de vraies structures.

Idem à l’Istiqlal avec la restructuration opérée par Nizar Baraka, qui a accompli un travail en profondeur de manière discrète.

La leçon à tirer de tout cela, c’est que l’investissement de l’électorat est quelque chose qui se prépare et se provoque.

C’est le PJD qui a inauguré cette approche et qui a montré qu’un parti, même s’il n’est pas désiré, peut, paradoxalement, être promu par les élections.

Le scrutin du 8 septembre indique que les citoyens commencent à croire que leur bulletin de vote a une valeur. C’est nouveau.

On le voit à la réaction des gens, qui disent en parlant de la défaite du PJD : « On les a déboulonnés. » Et pas pour des raisons idéologiques, mais parce qu’ils estiment que le PJD a commis des erreurs de gestion.

Et aussi, dans une moindre mesure, à cause d’une certaine façon de faire de la politique en invoquant la morale sans être exemplaire dans sa conduite au quotidien.

Il y a comme un agacement qui commence à se faire sentir face à l’idée d’une instrumentalisation de la religion.

Le résultat des élections valide-t-il la stratégie du Palais depuis 2011 ?

Je préfère le terme d’institution monarchique, qui est plus précis.

Le Maroc est le seul pays où les islamistes sont arrivés au pouvoir par les urnes et qui en repartent par les urnes, de manière démocratique, sans violence, car l’institution monarchique a fait confiance au temps pour transformer le champ politique.

La victoire du RNI permet un alignement des intérêts stratégiques des deux têtes de l’exécutif — le roi et le chef du gouvernement – et une plus grande fluidité entre eux.

Il est probable que la victoire du RNI satisfasse la monarchie. Non pas parce qu’elle accroît son pouvoir mais parce qu’elle permet un alignement des intérêts stratégiques des deux têtes de l’exécutif – le roi et le chef du gouvernement – et une plus grande fluidité entre eux.

C’est cet alignement entre la vision royale et sa prise en charge par le chef du gouvernement qui a manqué avec le PJD.

Pensez-vous que le nouveau mode de calcul des résultats, notamment le quotient électoral, a pu contribuer à la défaite du PJD ?

Je ne le crois pas. Dans les grandes villes de plus de 300 000 habitants, qui sont des fiefs islamistes et où le PJD s’est beaucoup plaint du changement du mode de scrutin, ce quotient les a, au contraire, énormément servis.

Car si ce mode de calcul n’avait pas été établi, ils auraient tout bonnement disparu. Même ces 13 sièges, ils ne les auraient pas décrochés.

En revanche, il serait intéressant de vérifier l’impact des scrutins groupés sur les résultats, et en particulier la tenue simultanée des communales et des législatives.

On assiste à un début de changement de mentalité dans le rapport au vote. S’il se confirme, ce phénomène est extrêmement important

On peut oser l’hypothèse suivante : au niveau des circonscriptions rurales, où les votes reposent sur les interactions personnelles avec un candidat connu et identifié par la population, qu’on appelle les candidats des terroirs, bien sûr que la décision se fait sur la connaissance de la personne au niveau individuel.

Quand on vote, on vote sur les trois niveaux, avec le même bulletin. Donc si vous commencez par voter pour le candidat que vous connaissez et qui est issu de tel parti, vous allez automatiquement cocher les autres cases du même parti aux autres scrutins.

Dans cette configuration, dans la mesure où le PJD n’a même pas couvert ces circonscriptions, les votants ne voyaient même pas le logo du parti, puisqu’il est présent sur une feuille à part.

8,7 millions de Marocains ont voté. Une participation record malgré la pandémie et le sentiment de défiance et de désintérêt pour la chose politique. Comment expliquez-vous cette forte mobilisation ?

Il y a eu en effet un taux de participation très important, et de nombreuses candidatures, y compris féminines.

Tout cela montre qu’on y croit, qu’on croit que les élections peuvent porter au pouvoir, qu’elles participent à la prise de décision, et qu’on peut aussi sanctionner par le vote.

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On assiste à un début de changement de mentalité dans le rapport au vote. S’il se confirme, ce phénomène est extrêmement important.

Cela ne signifie pas qu’il y ait plus de civisme, mais qu’une des dimensions de la démocratisation que sont les processus électoraux sont plus crédibles.

Notamment dans leur ingénierie – logistique, observation, encadrement par les magistrats… Maintenant, on sait faire.

Le Maroc pourrait même se permettre lors d’un prochain scrutin d’autonomiser la gestion des élections, de la retirer au ministère de l’Intérieur pour la confier à une instance externe. Il n’y a plus de risques, ni organisationnel, ni technique, ni politique.

Les accusations portées par le PJD quant à un supposé achat des voix ne sont plus d’actualité, et s’il y en a eu, c’est totalement marginal.

Et cette valorisation du vote est l’un des premiers éléments de l’engagement civique, car les gens prennent conscience de la valeur de leur bulletin.

Les accusations portées par le PJD quant à un supposé achat des voix ne sont plus d’actualité, et s’il y en a eu, c’est totalement marginal.

On entre à présent dans une nouvelle séquence : la formation du gouvernement. Quels sont les scénarios qui vous paraissent les plus plausibles pour la construction d’une nouvelle coalition majoritaire ?

Toutes les possibilités sont ouvertes. On peut avoir un scénario de reconstitution du gouvernement de l’alternance, ramassé. Une sorte de commando associant trois ou quatre partis, ou alors un gouvernement d’union nationale.

C’est une ingénierie qui ne relève pas du RNI seul. Non pas qu’il y ait des directives, mais il s’agit de sentir l’air du temps : qu’est-ce qui serait le plus efficace et le plus utile au Maroc aujourd’hui ?

Mais dans le même temps, le jeu politique a besoin d’une opposition forte et crédible. Sans quoi le pays s’expose à d’autres risques par la suite, car l’usure du pouvoir est rapide.

À quoi sert désormais le PJD, qui ne pèse plus grand-chose avec ses 13 sièges, lesquels ne lui permettent même pas d’avoir un groupe parlementaire ?

Il est essentiel d’avoir une opposition solide. Le fait que le PJD soit si affaibli va impacter sa capacité à animer une opposition crédible.

Avec 13 sièges, il aura du mal à remplir ce rôle. À moins qu’un parti consistant, comme le PAM, passe dans l’opposition.

Que le PAM constitue une coalition d’opposition avec le PJD n’est pas totalement exclu.

Que le PAM constitue une coalition d’opposition avec le PJD n’est pas totalement exclu au vu des relations tendues et conflictuelles que son secrétaire général, Abdellatif Ouahbi, entretient avec Aziz Akhannouch.

Mais sur ces scénarios d’alliances, d’autres facteurs entrent en jeu. Et le Palais aura également son mot dire.