Politique

Djibouti : Ismaïl Omar Guelleh, cinq années « pour finir le travail »

Réélu sans surprise en avril dernier pour un cinquième quinquennat, qui devrait être le dernier, Ismaïl Omar Guelleh apparaît plus que jamais comme le garant de la stabilité et du développement. Et la petite République de Djibouti comme un modèle à suivre dans une région troublée par la crise tigréenne.

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Mis à jour le 21 septembre 2021 à 12:10

Le chef de l’État djiboutien au palais présidentiel, lors d’une interview accordée à Jeune Afrique en octobre 2020. © Vincent Fournier pour JA

On ne change pas une formule qui gagne. Pour assurer sa réélection à la présidentielle du 9 avril dernier, Ismaïl Omar Guelleh (IOG) a simplement proposé à ses compatriotes de « continuer ensemble » l’aventure entamée en… 1999. Il a été parfaitement entendu, puisqu’il a obtenu son cinquième mandat avec plus de 97,30 % des suffrages exprimés. Un score spectaculaire, supérieur à celui enregistré par le chef de l’État lors de sa précédente réélection en 2016 (87 %), mais totalement sans surprise faute d’adversaires sérieux, l’opposition ayant décidé cette fois de passer son tour – sans pour autant appeler officiellement au boycott.

Mais c’est un point de détail pour le camp présidentiel qui, pendant la campagne, s’est appliqué à mettre en avant les incontestables réussites de son chef : la stabilité du pays dans une sous-région toujours plus tourmentée, une gestion efficace de la crise sanitaire – qui a même valu au pays un satisfecit de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) – et, surtout, un bilan économique largement positif, illustré par un Produit intérieur brut (PIB) multiplié par sept au cours des vingt-deux années de règne du président Guelleh, pour s’établir à plus de 3 milliards de dollars en 2020. Seul face à lui-même, le candidat Guelleh a d’ailleurs pu profiter des réalisations du chef de l’État sortant, multipliant les coupures de ruban et les poses de première pierre qui symbolisent le développement à marche forcée du pays.

Rééquilibrage social

« Quasi plébiscité pour l’ensemble de son œuvre », selon ses proches, le président djiboutien dispose donc de cinq années supplémentaires « pour finir le travail », explique Djama Mohamed Hassan, qui était le directeur de campagne d’Ismaïl Omar Ghelleh. À chaque meeting, le message a été le même : le cinquième mandat sera celui de la redistribution des fruits de la croissance auprès de la population. Notamment en direction de la jeunesse, cette fameuse « génération IOG » qui, en mars dernier, aurait demandé au président de rempiler.

En matière de progrès social et d’inclusion économique, « beaucoup a déjà été fait, mais beaucoup reste encore à faire », de l’aveu même du chef de l’État, ainsi qu’il l’a rappelé lors de son discours d’investiture, le 15 mai. Le chantier est en effet particulièrement vaste pour le président, qui n’aura pas trop de cinq ans pour « améliorer l’employabilité » – comme disent ses conseillers – d’une population dont 75 % est âgée de moins de 35 ans et pour près de 60 % au chômage. « Notre économie fait face à une contradiction. Elle dispose d’infrastructures modernes et adaptées au modèle de développement suivi par le pays, mais pas des ressources humaines formées nécessaires pour les utiliser, regrette-t-on à la présidence. Priorité doit donc être donnée à l’économie sociale, pour qu’à Djibouti, comme partout ailleurs dans le monde, la pauvreté diminue quand la croissance augmente. »

La composition du gouvernement nommé le 24 mai reflète les priorités affichées par IOG pour son cinquième quinquennat. D’abord, la continuité, à la Primature comme dans les ministères régaliens, ensuite, et, surtout la jeunesse et les affaires sociales, qui, dans le même temps, remonte dans l’ordre protocolaire gouvernemental. À l’image du ministère des Affaires sociales et des Solidarités, censé être l’un des principaux instruments de ce développement économique inclusif promis par IOG, que ce dernier a confié à une jeune ministre, Ouloufa Ismaïl Abdo.

Ce rééquilibrage social, « plus que jamais nécessaire », d’après un conseiller du président, est censé intervenir au moment où l’économie djiboutienne fait face à un contexte extérieur incertain. Si le pays semble avoir su limiter les effets dévastateurs de la pandémie, il commence en revanche à ressentir les premières conséquences du conflit qui agite l’Éthiopie depuis novembre 2020. L’électricité continue d’être fournie par Addis-Abeba et les frontières de la petite République ne sont pas encore prises d’assauts par les vagues de réfugiés, mais les trafics portuaires commencent à marquer le pas et certains projets d’alimentation en eau ou de doublement de l’interconnexion électrique, sont aujourd’hui au point mort. La baisse des tarifs de la compagnie nationale Électricité de Djibouti (EDD), jugés prohibitifs par les observateurs internationaux et insupportables par les Djiboutiens eux-mêmes, n’est donc pas pour demain.

Conséquences de la crise tigréenne

Mais ces derniers mois, les conséquences de la crise éthiopienne n’ont pas été qu’économiques à Djibouti, mais aussi communautaires. L’apparition des troupes tigréennes dans la région Afar limitrophe, pour couper les voies d’approvisionnement de l’armée fédérale, a réveillé les vieux antagonismes entre les populations locales et les Somalis arrivés d’Ogaden depuis plusieurs décennies. Des violences éclatent régulièrement ces derniers mois entre les deux communautés qui se soldent déjà par plusieurs centaines de morts dans chaque camp.

Nous sommes assis sur des braises

Depuis, ces tensions ont traversé les frontières et, le 3 août dernier, ce sont les communautés afar et issa de Djibouti qui en venaient aux mains dans certains quartiers populaires de la capitale. En plus d’avoir causé plusieurs incendies, ces événements ont surtout rallumé les craintes d’un nouveau conflit communautaire comme celui qu’a déjà connu le pays au début des années 1990. Et alors que certains hauts responsables politiques djiboutiens n’ont pas hésité à répandre un peu d’huile sur le feu, IOG, avec sa fine connaissance des réalités ethniques du pays, « apparaît plus que jamais comme le seul capable de maintenir l’équilibre entre les communautés », estime le représentant d’une grande institution internationale.

Meeting de campagne d’IOG à Balbala, dans Djibouti-Ville, le 29 mars, dix jours avant la présidentielle. © AFP

Meeting de campagne d’IOG à Balbala, dans Djibouti-Ville, le 29 mars, dix jours avant la présidentielle. © AFP

Le dernier sage ?

« Nous sommes assis sur des braises », reconnaît-on à la présidence. Avec les tensions grandissantes entre l’Éthiopie et le Soudan (soutenu par son allié égyptien), la Somalie toujours en proie à ses démons intérieurs, l’implication érythréenne dans le conflit tigréen, ou encore la guerre civile au Yémen… Djibouti apparaît plus que jamais comme l’unique îlot de stabilité dans la Corne de l’Afrique. Et son président comme le dernier sage capable de jouer les conciliateurs à l’échelle de la sous-région.

Pas question donc de laisser la situation interne se détériorer pour IOG, plus que jamais garant de la paix et du développement de son pays durant ce qui devrait être son dernier mandat. En 2026, il aura en effet dépassé la limite d’âge, fixée à 75 ans par la Constitution, qu’il s’est une nouvelle fois engagé à respecter lors de son investiture.