Politique

Maroc – Aziz Akhannouch : famille, business et politique

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Par - à Casablanca
Mis à jour le 12 septembre 2021 à 08:28

Aziz Akhannouch lors d’une conférence de presse après la victoire de son parti aux législatives marocaines, le 9 septembre à Rabat. © CHINE NOUVELLE/SIPA

Nommé par le roi au soir du 10 septembre, le nouveau chef du gouvernement marocain a d’abord réussi dans les affaires avant de s’engager en politique.

« C’est sans doute un des plus beaux jours de sa vie » ! Ce proche collaborateur d’Aziz Akhannouch n’a jamais vu son « boss » aussi jovial qu’en cette matinée du 9 septembre. Et il y a forcément de quoi : il a conduit son parti, le Rassemblement national des indépendants (RNI), à la victoire aux législatives du 8 septembre en détrônant, avec la manière, un parti islamiste que l’on disait invincible. Un succès qui vient couronner la carrière politique d’Akhannouch, qui a démarré lors des premières élections communales du royaume sous le règne de Mohammed VI, il y a dix-huit ans…

Au nom du père

En juin 2003, Aziz Akhannouch fait son baptême électoral avec cette retenue doublée d’efficacité qui le caractérisent. Il se lance dans l’arène sans étiquette politique et réussit à se faire élire, haut la main, président du Conseil régional de Souss Massa Daraâ, un poste honorifique à cette ère d’avant la régionalisation avancée. C’est que le nom de son père, Ahmed Oulhaj, résonne dans les contreforts montagneux du Haut-Atlas : issu d’Aguerd Oudad (un douar au Sud-Est d’Agadir), dans les années 1930, le patriarche Akhannouch a fait fortune à Casablanca en étant à l’origine du premier réseau de distribution des hydrocarbures marocains, avec sept échoppes qui rivalisaient avec les enseignes coloniales et qui alimentaient les caisses noires de la résistance marocaine dont il était une figure de proue.

Le business familial, Aziz Akhannouch réussit à le faire fructifier quand il prend les commandes d’Akwa Group, au milieu des années 1990, alors tout fraîchement revenu de Montréal, un diplôme de l’université Sherbrooke dans ses malles. Le jeune impétrant décide alors de faire entrer l’entreprise familiale dans le troisième millénaire et multiplie les initiatives qui « font parler » dans le monde des affaires : introduction en Bourse de filiales du groupe, prise de participation dans Méditelecom, relooking des stations-service Afriquia, investissement dans les médias, croissance externe, diversification des activités… jusqu’à devenir une des plus grandes fortunes africaines.

Son état d’esprit d’entrepreneur, Akhannouch le transposait déjà à l’époque au sein du Conseil régional de Souss. « Il était d’une efficacité admirable. Les séances du Conseil démarraient à 9 heures et tout était bouclé à 13 heures puisque le gros du travail était abattu au préalable. Il a été d’ailleurs candidat unique à sa propre réélection en 2006 », se remémore un ancien élu du Mouvement populaire, dont Akhannouch était sympathisant à cette époque.

Manager-ministre

Pourtant, c’est sous les couleurs du RNI qu’Akhannouch est nommé ministre de l’Agriculture et de la Pêche en 2007. Sa nomination est bien accueillie à une époque favorable à promotion de personnalités ayant réussi dans le monde des affaires. Le manager Akhannouch donne le tempo en amorçant de nouvelles visions stratégiques pour l’Agriculture et la Pêche. Une approche de travail par objectifs est alors mise en œuvre, ce qui crée une dynamique chez les opérateurs, les fonctionnaires et les investisseurs.

Le ministre mouille la chemise, cumule les miles sur son jet privé pour amorcer des projets aux quatre coins du royaume et renonce même à ses émoluments, tandis que certains de ses collaborateurs sont rémunérés sur le compte de son groupe privé. L’image d’Akhannouch en tant que ministre dévoué et efficace commence alors à s’installer… D’autant plus qu’il reste à l’écart des gesticulations politiciennes comme celle du « mouvement des réformateurs », mené par Salaheddine Mezouar en 2010 pour prendre les rênes du RNI.

Bien qu’il se place au-dessus de la mêlée, Akhannouch reste solidaire de son parti et se présente sous ses couleurs dans les législatives de 2011 et se fait même élire sans encombres dans son fief du Souss. Mais à la veille de la formation du gouvernement, c’est le coup de théâtre : Akhannouch renonce à son siège parlementaire et à sa casquette RNI, parti qui a basculé dans l’opposition. La raison : le roi Mohammed VI lui demande de rempiler à la tête des départements de l’Agriculture et de la Pêche. « C’est la seule fois où Sa Majesté m’a demandé formellement d’occuper un poste politique. Et j’ai accepté uniquement parce qu’il y avait cette volonté de Sa Majesté, que j’éprouve du plaisir à travailler avec elle et que nous étions en plein amorçage de deux programmes importants, le Maroc vert et Halieutis », nous confiait-il dans un entretien en 2019.

Les chantiers stratégiques amorcés dans ces départements méritent d’être poursuivis et Si Akhannouch est un patriote dévoué, fils de bonne famille, qui mérite tout notre soutien, expliquait en substance Abdelilah Benkirane pour faire bonne figure. Avec le chef de gouvernement, l’entente cordiale s’érode cependant et les deux hommes finissent par s’éloigner l’un de l’autre suite à des dissensions autour de la gestion du Fonds de développement des zones rurales et montagneuses. Un fonds spécial redynamisé par un nouveau programme voulu par le roi et destiné à lutter contre les disparités territoriales et sociales.

La métamorphose du RNI

Abdelilah Benkirane, en grande vedette politico-médiatique, mène à l’époque la vie dure à Aziz Akhannouch, loin de se douter qu’il va devoir négocier avec lui la composition du gouvernement de son deuxième quinquennat. Car la débâcle du RNI aux législatives 2016 pousse Salaheddine Mezouar à se retirer. « Le bureau politique salue l’initiative de Salaheddine Mezouar consistant à prendre contact avec Aziz Akhannouch et à lui demander de revenir au parti », avait annoncé le communiqué du parti de la colombe au lendemain des élections, actant la démission d’un président et annonçant l’avènement d’un nouveau chef de file.

Bien qu’arrivant en terrain conquis, Akhannouch refuse néanmoins de prendre le relais sans que la formation politique y mette un minimum de formes : un congrès extraordinaire est organisé en un temps record pour le consacrer à la tête du parti, qui entame dès lors une véritable mue pour se transformer en machine de guerre électorale.

Avec Akhannouch, le RNI passe d’un parti de notables à une formation structurée en contact permanent avec les citoyens

En moins de cinq ans, la formation créée par Ahmed Osman accomplit ce qui n’avait pas été réalisé en plus de quarante ans d’existence : les structures annexes qui lui ont toujours fait défaut sont créées les unes après les autres et le RNI arrive même à rallier des structures indépendantes. « Avec Akhannouch, le RNI est passé du mode de fonctionnement d’un parti de notables qui ne s’activait qu’à la veille des élections à une formation structurée en contact permanent avec les citoyens », nous explique un vieux routier du parti de la colombe.

La formation renforce son ancrage territorial au fil des tournées dans les régions et les villes du royaume, menées la plupart du temps par le président en personne. C’est que le côté « workaholic » d’Akhannouch a forcé le respect même de ceux qui pariaient sur son échec. Son staff le surnomme d’ailleurs Super Akhannouch pour sa capacité à être partout en même temps. Le ministre et chef de parti pouvait commencer sa journée par une visite de terrain à Dakhla, puis enchaîner avec une audience au Parlement dans l’après-midi, à Rabat, sans oublier les dossiers expédiés en plein vol, avant de finir sur une réunion avec les dirigeants du RNI dans la soirée. « Akhannouch passe très rarement plus de trois nuits dans la même ville. C’est un homme qui sait optimiser la moindre minute avec cette impressionnante capacité de changer de logiciel, explique un de ses proches. Il est dopé par cette volonté de faire au mieux pour réussir ce qu’il entreprend. »

Mais la force d’Aziz Akhannouch réside aussi, selon son entourage, dans son humilité, sa générosité et surtout sa capacité de savoir s’entourer et fédérer. « Il voue un culte aux compétences », souligne notre source. Un mantra qui lui sera utile dans sa nouvelle fonction de chef de gouvernement.

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Homme politique ou homme d’affaires ?

En 2019, Jeune Afrique avait longuement rencontré Aziz Akhannouch, l’interrogeant sur son parcours et ses ambitions. Son regard était déjà tourné vers l’échéance électorale de 2021. Extraits de cet entretien.

Jeune Afrique : vous êtes ministre et chef de parti, mais aussi l’une des plus grandes fortunes du royaume. La collusion entre argent et pouvoir politique est un des thèmes favoris de vos détracteurs. Que leur répondez-vous ?

Aziz Akhannouch : Ceux qui portent ce message et parlent de collusion savent que j’étais un homme d’affaires quand ils m’ont courtisé pour que je rejoigne le gouvernement en 2007. Ils se disaient fiers de m’avoir dans l’équipe gouvernementale. Je ne vois pas ce qui a changé depuis. Dès mon premier mandat de ministre, j’ai démissionné de mes postes d’administrateur de toutes les entreprises à caractère commercial. Je me souviens qu’Abbas El Fassi, alors Premier ministre, m’avait téléphoné pour me féliciter d’une décision en conformité avec une législation qui n’allait voir le jour que neuf ans plus tard.

Je suis fier de mon parcours d’entrepreneur, fier d’avoir réussi à préserver, moderniser et développer des affaires familiales qui ont soixante ans d’existence. J’ai dirigé un groupe de 10 000 salariés qui a investi et créé de la richesse. C’est ma réussite en tant qu’entrepreneur qui avait séduit à l’époque. Dans mon département ministériel, j’ai veillé à développer les réflexes et les capacités managériales du secteur privé. Et puis n’oublions pas que j’ai aussi une carrière politique. J’ai été conseiller communal d’un petit village, membre d’un conseil provincial, député, président de région en tant qu’indépendant – et non pas en tant que membre du Mouvement populaire, comme on le dit parfois – pendant six ans.

Plutôt que de stigmatiser les hommes d’affaires qui s’engagent en politique, mieux vaut se méfier de ceux qui entrent en politique pour en ressortir hommes d’affaires.

Figurer dans le top 3 des hommes les plus riches du royaume et dans le top 15 des fortunes africaines n’a-t-il pas eu d’impact sur votre engagement politique ?

Il faut interpréter ce classement de Forbes auquel vous faites allusion. Les milliards que l’on m’attribue ne sont pas des liquidités, mais des actifs d’un groupe familial qui s’est constitué il y a soixante ans et qui a connu un développement naturel. Il comprend un ensemble d’entreprises, dont certaines cotées en Bourse, avec leurs investissements, leurs cash-flows et même leur endettement. Depuis mon entrée au gouvernement, je ne suis plus ni administrateur ni manager de ces sociétés, qui ne me versent plus aucun revenu.

Le RNI a l’image d’un parti d’hommes d’affaires et de notables. Comment changer cet ADN ?

Il est vrai que l’histoire de notre parti a favorisé le recrutement d’hommes d’affaires qui se sont retrouvés dans les idées partagées par cette formation. Mais nous sommes en train de nous ouvrir à toutes les couches de la population, car c’est le véritable rôle d’un parti. Le RNI opère un virage stratégique à travers sa réorganisation. Nous disposons aujourd’hui d’une organisation de femmes, mais aussi d’une organisation de jeunesse qui compte quelque 30 000 adhérents. Il s’agit pour la plupart d’étudiants, qui sont loin d’être riches. En règle générale, les Marocains aiment les gens qui réussissent, contrairement à ce qu’insinuent les politiciens qui font dans le populisme. Plutôt que de stigmatiser les hommes d’affaires qui s’engagent en politique, mieux vaut se méfier de ceux qui entrent en politique pour en ressortir hommes d’affaires. Vous ne pensez pas ?

Fier d’être amazigh

« Je suis fier d’être amazigh. Fier d’appartenir à cette communauté laborieuse qui a donné tant d’entrepreneurs et de commerçants au Maroc. Pourtant, là où vivent les Amazighs, ce sont souvent les territoires les plus difficiles. Là d’où je viens, à Tafraout, province de Tiznit, région du Souss Massa, il y a des rochers, un très beau paysage, mais les sources de revenus sont rares. C’est la capacité de travail des habitants qui leur permet de s’en sortir. La Constitution de 2011 voulue par Sa Majesté apporte de vraies réponses à ce qu’on appelle la cause amazigh. Malheureusement, les décrets d’application ont pris beaucoup de retard. Il faut s’y atteler. »