Économie

Cryptomonnaies : le jour où l’Afrique est devenue leader mondial

En août 2021, l’Afrique subsaharienne est devenue la région qui a acquis le plus de cryptomonnaies, passant devant l’Amérique du Nord. Décryptage.

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Mis à jour le 14 septembre 2021 à 16:03

Entre la fin de 2019 et le deuxième trimestre de 2021, le taux d’adoption global de cryptomonnaie a été multiplié par 24. En l’espace d’un an, ce même taux a augmenté de 880 %. © Ozan KOSE / AFP

Au cours des trente derniers jours, l’équivalent d’environ 80 millions de dollars de cryptomonnaies ont été acquis par des usagers installés en Afrique subsaharienne, selon UsefulTulips, entreprise spécialisée dans l’analyse de ce marché.

Cela représente une hausse de 19 % par rapport à la moyenne mensuelle des douze derniers mois (67 millions de dollars) et plus que les 79 millions de dollars acquis depuis l’Amérique du Nord.

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Percée subsaharienne

Du 6 au 12 septembre, l’équivalent de 20,5 millions de dollars ont été acquis par les usagers subsahariens, contre 20 millions en Amérique du Nord.

42 % des Nigérians ont déjà eu recours à la cryptomonnaie, contre 5 % de Français

Les acquisitions subsahariennes sont supérieures de 50 % aux volumes en Asie-Pacifique et représentent trois fois celles de l’Amérique latine et deux fois les acquisitions de l’ensemble des autres pays du monde réunis.

 © Source : Useful Tulips

© Source : Useful Tulips

La percée subsaharienne, passée jusque-là inaperçue, est le résultat d’une popularité accrue de ces nouvelles monnaies numériques sur le continent.

En 2021, 42 % des Nigérians sondés par le site spécialisés Statista ont indiqué avoir déjà eu recours à la cryptomonnaie, contre 8 % aux États-Unis, 7 % en Chine et 5 % en France.

Adoption Crypto à travers le monde © Source : Statista 2021

Adoption Crypto à travers le monde © Source : Statista 2021

Le Kenya, champion du monde

Cette popularité ne concerne pas le seul Nigeria. Si, en volume, les Nigérians sont les plus nombreux à posséder des cryptomonnaies, à l’échelle du continent, ce sont proportionnellement les Kényans qui en sont les plus friands.

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En effet, le nombre de comptes de possesseurs de cryptomonnaies au Kenya représente 8,5 % de la population du pays, contre 7,1 % en Afrique du Sud et 6,3 % au Nigeria, selon l’entreprise spécialisée singapourienne Triple A.

Possession de crypto-monnaies au Kenya, Nigéria et en Afrique du Sud © Source : Triple A Singapore

Possession de crypto-monnaies au Kenya, Nigéria et en Afrique du Sud © Source : Triple A Singapore

Selon les estimations de Chain Analysis, autre spécialiste des cryptomonnaies, le taux d’adoption de la crypto-monnaie au Kenya est plus important que celui des États-Unis et de la Chine. Ainsi, le Kenya occupe la 5e place d’un long palmarès de 154 pays concernant le taux d’adoption de cryptomonnaies.

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Le pays d’Afrique de l’Est est également champion du monde en volume d’échange de crypto-monnaies de particulier à particulier (P2P). Ces échanges P2P sont d’autant plus importants dans les économies émergentes (Asie centrale et du Sud, Amérique latine et Afrique) que dans les pays développés.

L’intérêt des Marocains pour les cryptomonnaies monte en flèche

En effet, sans intervention d’une entité tierce ou d’une quelconque autorité étatique, cette forme de transaction offre davantage de marge de manœuvre aux individus pour le prix et le taux de change fixé.

Part mensuelle de trafic Web vers les plateformes de crypto-monnaie P2P. © Source : Chain Analysis

Part mensuelle de trafic Web vers les plateformes de crypto-monnaie P2P. © Source : Chain Analysis

Braver l’interdit

Même si les gouvernements de certains États, tels que le Maroc, la Namibie, l’Algérie ou le Zimbabwe ont interdit l’usage des cryptomonnaies, les résidents de ces pays n’hésitent pas à braver l’interdit.

Situation actuelle de la crypto-monnaie en Afrique © Source : Do4Africa.org

Situation actuelle de la crypto-monnaie en Afrique © Source : Do4Africa.org

Avec 2 % de sa population qui détient des devises numériques, le Maroc figure parmi les 5 pays d’Afrique qui en disposent le plus.

La cryptomonnaie pourrait être une bénédiction pour les pays africains

Top 5 des pays Africains qui détiennent le plus de crypto-monnaies © Source : Triple A Singapore

Top 5 des pays Africains qui détiennent le plus de crypto-monnaies © Source : Triple A Singapore

L’intérêt des Marocains vis-à-vis de cette monnaie monte en flèche, avec un pic atteint en 2021. D’après Jukka Blomberg, le directeur marketing de LocalBitcoins (marché basé à Helsinki), février 2021 « a été le meilleur mois de tous les temps de la plate-forme au Maroc en termes de volumes de transactions ».

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Plus de 900 000 dollars de bitcoins y ont été échangés au cours du mois, et la plate-forme a enregistré une augmentation de 30 % des inscriptions entre 2019 et 2020.

Maroc crypto © Source : Coin Desk- Useful Tulips

Maroc crypto © Source : Coin Desk- Useful Tulips

Des ambitions et des obstacles

Un peu plus au sud, le Togo a ouvertement évoqué l’utilisation des cryptomonnaies et de la blockchain dans son Plan national de développement 2018-2022.

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En effet, comme l’indique ce plan, Lomé « compte créer les conditions nécessaires pour devenir un hub financier régional, améliorer l’accès au financement de son économie et apporter des innovations en la matière ».

Comparaison entre le Togo, le Sénégal et la Côte d'Ivoire © Source : Triple A Singapore

Comparaison entre le Togo, le Sénégal et la Côte d'Ivoire © Source : Triple A Singapore

Pour Donaldson Nukunu Sackey, footballeur et homme d’affaire togolais, la cryptomonnaie « pourrait être une bénédiction pour les pays africains ; en aidant les gouvernements à surmonter les principaux obstacles au développement, tels que l’inflation élevée, les détournements de fonds et la corruption ».

La BCEAO considère cette monnaie comme incontrôlable et irresponsable

Sa confiance à l’égard de cette technologie l’a même poussé à créer sa propre devise cryptée, le « Timeless Capital Coin ». Pour lui, « lancer une cryptomonnaie dédiée au Togo est un service rendu au pays ».

Malgré ses ambitions, le Togo rencontre quelques obstacles, notamment aux côtés de la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO), pour qui cette monnaie est « incontrôlable et irresponsable ».

Différents objectifs

En Amérique et en Europe du Nord, l’adoption de ces monnaies virtuelles est majoritairement alimentée par les investissements institutionnels et professionnels.

Être moins impacté par l’inflation et se protéger face aux dévaluations

A contrario, dans les pays du Sud, ce sont les particuliers qui s’y intéressent d’avantage. Le faible taux de bancarisation face à la forte pénétration du numérique, mêlés à la perte de confiance à l’égard des institutions publiques poussent les populations à se tourner vers les cryptomonnaies.

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Ce penchant pour la monnaie virtuelle cryptée s’explique essentiellement par une volonté des citoyens de protéger leurs revenus et leur épargne face aux dévaluations des monnaies locales, par une intention d’acheter et de vendre des biens et services en étant moins impactés par l’inflation, mais surtout afin d’envoyer et recevoir des fonds depuis l’étranger à moindre coût et en toute sécurité.

Taux d'inflation et % de détention de crypto-monnaies © Source : Triple A Singapore- World Bank

Taux d'inflation et % de détention de crypto-monnaies © Source : Triple A Singapore- World Bank

En effet, comme l’indique la Banque mondiale, en comparaison du reste du monde, les coûts des rémittences vers l’Afrique subsaharienne sont les plus onéreux.

La cryptomonnaie peut faire passer les économies africaines au niveau supérieur

« Le tarif moyen pour l’envoi de 200 dollars ressortait à 8,2 % au quatrième trimestre de 2020 », contre environ 3 % sur les réseaux cryptés.

« Alors que la monnaie numérique a été créée et a prospéré dans certaines des économies les plus riches du monde, je pense qu’elle peut faire passer les économies africaines au niveau supérieur après des décennies de lutte avec les systèmes bancaires traditionnels  », a confié Shay Datika, fondateur et président d’INX Digital Assets, une plate-forme de trading basée sur la blockchain.