Environnement

Congrès mondial de la nature : des enjeux très africains

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Mis à jour le 11 septembre 2021 à 12h19
Gilles Kleitz est directeur du département Transition écologique et Gestion des ressources naturelles à l’AFD.

Gilles Kleitz est directeur du département Transition écologique et Gestion des ressources naturelles à l'AFD. © AFD

Les voix africaines ont porté au Congrès mondial de la nature, toujours en cours à Marseille. Outre la conservation des écosystèmes, le « verdissement » de l’économie était au cœur des débats. Une opportunité pour le continent.

Plusieurs fois reporté du fait de la pandémie de Covid-19, le Congrès mondial de la nature se tient à Marseille jusqu’au 11 septembre. Organisé en temps normal tous les quatre ans, ce rendez-vous s’est accompagné du Sommet mondial des peuples autochtones et de la nature, tous deux pilotés par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) qui compte plus de 1400 membres, dont près de 260 en Afrique.

Son but : peser auprès des décideurs politiques et économiques. Préalable aux négociations de la COP15 sur la biodiversité de 2022 (la conférence des parties étant prévue en octobre prochain) et de la COP26 sur les changements climatiques attendue en novembre, l’évènement soulève en effet des questions cruciales face aux défis qui attendent la planète et ses sociétés. Sans épargner l’Afrique.

Surexploitation des écosystèmes, pollution, pression démographique croissante… Le continent est touché de plein fouet. Des animaux menacés d’extinction (dont ses éléphants) aux disparitions d’arbres (en particulier dans ses forêts tropicales), en passant par la dégradation de ses écosystèmes d’eau douce et de leurs poissons, la liste des risques ne cesse de s’allonger. Sans compter le spectre du changement climatique et de ses épisodes extrêmes auxquels il faut apporter des solutions intimement liées à la biodiversité.

Réconcilier respect des écosystèmes et économie

En réponse, les projets n’y manquent pas non plus, que ce soit autour de la Grande muraille verte du Sahara et du Sahel (qui vise à restaurer 100 millions d’hectares de terres dégradées d’ici 2030), ou de Biodev2030 (intégration de la biodiversité au développement dans 16 pays pilotes dont 13 en Afrique) – accompagnés, entre autres, par l’Agence française de développement (AFD). L’écologue et ingénieur agronome Gilles Kleitz, son directeur du département Transition écologique et gestion des ressources naturelles, fait le point sur les enjeux africains de ce Congrès mondial de la nature et appelle à réconcilier respect des écosystèmes et économie. 

Jeune Afrique : En quoi le Congrès mondial de la nature représente-t-il un enjeu pour les pays du continent ?

Gilles Kleitz : Deux comités régionaux regroupent les membres de l’UICN en Afrique. Les scientifiques et experts du continent font entendre leur voix au sein de ses commissions, notamment à propos des enjeux de protection des espèces, des forêts et des océans, de la création d’aires protégées et de la gestion durable des pêches.

Financer de bons compromis, entre mobilisation des services rendus par les écosystèmes et protection, sans tout mettre sous cloche

Autre enjeu de taille pour le continent : le verdissement de l’économie. L’objectif est de s’assurer que les projets agricoles, d’infrastructures, d’aménagement côtier, d’assainissement, etc., soient réalisés avec des solutions fondées sur la nature et favorables à cette dernière, en mobilisant l’ingénierie technique. Autrement dit, choisir des modèles et trajectoires de développement qui permettent non pas de détruire et dévorer le capital naturel d’un pays, mais d’en tirer un maximum de bénéfices de façon durable pour les décennies à venir, et de développer des économies équitables pour les populations riveraines, les États, voire les sous-régions.

Il s’agit pour l’AFD d’y financer de bons compromis, entre mobilisation des services rendus par les écosystèmes et protection, sans tout mettre sous cloche car les aires protégées ne représentent de solution que pour une petite partie du territoire. J’espère qu’à l’issue de ce congrès les pays d’Afrique concilieront ces deux dimensions, économie et protection, sans quoi plus de la moitié de leur population – qui dépend très directement de ces services dans les zones rurales –, pourrait se retrouver très rapidement sur la paille.

Des experts y ont alerté sur le risque de nouvelles pandémies liées au rapport des populations à l’environnement, les décideurs africains en ont-il pris la mesure avec la crise du Covid-19 ?

L’accroissement de la fréquence des émergences de maladies transmissibles à potentiel pandémique a été observé ces trente dernières années. Il est nécessaire de relier les questions ayant trait à la santé humaine, vétérinaire et aux milieux naturels pour prévenir ces phénomènes.

Quelle que soit son origine précise, la dynamique du Sars-Cov-2 est liée à l’activité humaine dans les écosystèmes sauvages et à son mélange avec d’autres espèces via leur transport dans des conditions de contrôle qui ne sont pas toujours favorables. Cela crée un brassage biologique extrêmement dangereux car les germes et pathogènes potentiels ont la capacité de s’adapter et de muter. Cette pandémie a fait apparaître le lien entre santé humaine et environnementale de façon extrêmement violente à nombre de décideurs et financeurs. 

L’Afrique gère malheureusement d’autres urgences sanitaires gravissimes et les conséquences du Covid-19 y ont donc sur ce plan peut-être eu moins d’effet qu’ailleurs, même si ses impacts économiques et sociaux y sont cruels. Mais il existe par ailleurs une vraie prise de conscience sur le continent, on peut citer les projets de la Grande muraille verte qui concernent plusieurs pays du Sahara et du Sahel largement évoqués durant ce Congrès.

Où en est cette initiative de l’Union africaine lancée en 2007 pour lutter contre les effets du réchauffement climatique et la désertification ?

Cette initiative a permis d’afficher la volonté du politique et des bailleurs de concilier reconstruction des écosystèmes et stabilité sociale et sécuritaire. Elle mêle agro-écologie, replantation, gestion des ressources et infrastructures sociales. Elle a rassemblé une importante masse d’argent. La question se pose désormais de l’efficacité de la tuyauterie de cette machine pour s’assurer que ces fonds arrivent sur le terrain et financent les organismes de micro-crédit et acteurs pour lutter notamment contre la crise alimentaire qui représente une menace sérieuse.

Les enjeux d’agriculture et de sécurité alimentaire sont en effet au cœur de ce congrès. En quoi rappellent-ils le lien entre biodiversité et lutte contre le changement climatique ?

Faire face à ses variations, que ce soit les sécheresses ou pluies diluviennes, nécessite de la biomasse. Plus vous avez de sols en bon état avec des matières organiques et des racines, plus vous récupérez d’eau dans les nappes phréatiques ; plus vous avez de végétaux plus vous prévenez l’érosion et plus vous gagnez en productivité agricole. C’est un tout.

La préservation de la biodiversité et celle du climat marchent ensemble, il faut faire en sorte de tendre davantage vers cette voie. L’AFD s’est engagée à ce que 30 % de sa finance climat soit directement fondée sur la nature. Le futur accord global sur la biodiversité devrait prévoir que près d’un tiers des objectifs du scénario de réchauffement à 1,5 degré soient positifs pour la nature et fondés sur elle.

Alors que le nouveau cadre mondial de protection de la biodiversité est actuellement en cours de négociation, ce congrès se veut préparatoire de la COP15 sur la biodiversité et de la COP26. L’Afrique pèse-t-elle dans ces débats ?

La conférence des parties, où se négocie l’accord global pour la biodiversité, est constituée des grandes régions onusiennes. Le groupe Afrique y est extrêmement actif et fait un travail remarquable de préparation sur ces sujets.

Les pays du continent ont par ailleurs une voix importante au sein de l’UICN. Les motions de recommandation adoptées par le congrès à l’issue du vote de plus 150 pays et de plus d’un millier d’associations auront une forte légitimité. Elles évoquent des points très précis et devraient inspirer de façon assez directe l’architecture de l’accord global des COP. Il s’agit notamment de s’assurer que l’objectif de protection d’au moins 30 % de planète ne se fera pas au détriment des communautés locales et de leur droit à habiter ces espaces.

La finance s’est invitée dans les débats du Congrès mondial de la nature, où en sont les discussions sur ce point ?

Il a permis d’évoquer non seulement le financement de la conservation mais également de l’économie verte, ce qui représente un pas en avant. Le monde financier qui reste généralement aveugle à la biodiversité peut diminuer son impact et financer ce verdissement.

Seulement, la convention est encore mal équipée pour parler d’économie. Il ne faudrait pas la cantonner à des sujets de conservation car il faut aussi réconcilier nos modes de vie pour réorienter la donne et arrêter la catastrophe naturelle qui nous coûte énormément. En ce moment de crise, il faut résoudre les urgences mais aussi prendre des décisions qui incluent le temps long. On peut assez facilement lier la dynamique du PIB et celle du capital naturel afin d’améliorer les choses dans chaque pays.

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